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Les Français et les vaccins en temps de crise sanitaire

11/05/2020 5’
Chloé Morin Chloé Morin
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Quel rapport les Français entretiennent-ils avec les vaccins ? Pourquoi observe-t-on un niveau de défiance plus important en France qu’ailleurs au sujet de la vaccination ? Quelles politiques publiques faut-il mettre en œuvre pour promouvoir la vaccination ? Dans le contexte épidémique que nous vivons, la Fondation, en partenariat avec Conspiracy Watch, s’est penchée sur le sujet. Première analyse avec Chloé Morin, experte associée à la Fondation Jean-Jaurès.

Vous aurez peut-être vu circuler, sur Facebook, cette photo d’un vaccin canin contre le coronavirus, datant de 2001, qui a suscité émoi et interrogations chez des dizaines de milliers d’internautes. Ou ce message, prétendument du professeur Raoult, appelant les Africains à ne pas prendre le vaccin qui serait bientôt mis en vente car « il contient du poison et les Occidentaux veulent anéantir l’Afrique ».

Les théories du complot sont de retour. Et ils ont quelques cibles privilégiées : nous apprenons ainsi, grâce au New York Times et à Zignal Labs[1], que les théories complotistes impliquant Bill Gates et le coronavirus ont été mentionnées 1,2 million de fois à la télévision et sur les réseaux sociaux entre les mois de février et d’avril 2020. C’est un tiers de plus que la deuxième théorie du complot la plus répandue sur le coronavirus, reliant le déploiement de la 5G et la propagation du Covid-19. S’agissant de Bill Gates, les théories varient, certaines imaginant une invention délibérée du virus par le milliardaire philanthrope, pour en tirer profit en commercialisant un vaccin, d’autres y voyant une manière de mettre en place un système de surveillance généralisée[2].

Depuis le début de la pandémie de coronavirus, nous vivons une flambée de complotisme. Comme le soulignait le philosophe Alain Cambier dans une tribune au Monde, « le complotisme est un mal endémique en temps de pandémie »[3]. Il est vrai qu’à l’heure du coronavirus et du confinement, tous les ingrédients sont réunis pour accélérer la propagation de rumeurs toujours plus folles et en accroître la crédibilité auprès d’un public inquiet, peinant à donner sens à des événements que nous aurions jusqu’à il y a peu jugés proprement impensables et impossibles[4].

Parmi ces ingrédients, citons tout d’abord le formidable brouillage induit par la multiplication, en continu sur les chaînes d’information depuis le début de la pandémie, des paroles de médecins, épidémiologistes, virologues, infectiologues et autres spécialités. Or, ces paroles ne sont pas seulement nombreuses, elles sont parfois – voire souvent – contradictoires, en partie parce que la connaissance progresse sans cesse sur ce virus nouveau, faisant ainsi évoluer la doctrine. La vérité de l’un n’est pas celle de l’autre, les recommandations des uns peuvent s’inscrire en faux avec celles des autres ou bien celles des autorités publiques, et la vérité d’hier n’est plus celle d’aujourd’hui… Dans un tel contexte, et bien que nous soyons tous devenus épidémiologistes, nul ne sait plus à quel saint se vouer. Il est dès lors peu étonnant qu’un obscur – ou honorable, puisqu’un Prix Nobel s’est récemment mêlé à la bataille sur la vérité, en accusant les Chinois d’avoir inventé le virus en laboratoire – médecin versant dans le complotisme soit jugé à peu près aussi crédible qu’un éminent épidémiologiste. D’ailleurs, les controverses autour de Didier Raoult n’aident certainement pas le citoyen moyen à distinguer le bon grain de l’ivraie – ou, pourrait-on dire, pour rester dans l’imaginaire médical, le médicament du placebo.

À ce premier ingrédient favorisant la confusion et donc la propension à croire aux fake news et aux théories du complot s’ajoute le fait que la parole publique est extrêmement décrédibilisée. Rappelons ici qu’au 15 avril dernier, selon l’Ifop, 75 % des Français – et jusqu’à 90 % des sympathisants du Rassemblement national (RN) ou de La France insoumise (LFI) – jugeaient que « le gouvernement a caché certaines informations » sur le coronavirus. Une défiance qui préexistait à la crise, mais qui a été amplifiée, notamment par le fameux épisode des masques : dans les enquêtes réalisées sous forme de questions ouvertes par l’Ifop pour Societing et Paris-Match depuis le début du confinement, de nombreux Français interrogés font état de leur méfiance face aux revirements gouvernementaux sur le sujet. Beaucoup ont ainsi retenu que si les masques étaient jugés inutiles, c’est en réalité parce que les autorités n’en avaient pas suffisamment pour en doter l’ensemble de la population. Nombreux à chercher à se doter de masques dès les mois de février et mars derniers – « puisque c’était utile pour les soignants, pourquoi pas pour nous ? » –, ils s’étaient vu répondre par la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, que ceux-ci n’étaient pas utiles. Le revirement gouvernemental tardif en la matière a finalement acté une sorte de triomphe du « bon sens » (« on savait bien que les masques, s’ils étaient bons pour les soignants, pouvaient nous protéger aussi ») sur le savoir « officiel ». Un élément qui incitera, par translation, tout un chacun à faire confiance à ce « bon sens » dont on sait pourtant que, bien souvent, il ne nous préserve pas des fausses nouvelles, et peut même nous conduire à croire à certaines fake news si elles semblent s’inscrire dans une grille de lecture du monde préétablie.

Troisième élément qui crée un terrain favorable aux théories du complot : l’angoisse, voire la détresse psychologique, ou même la colère qui accompagnent cette période éprouvante de confinement. Nous avons basculé, en quelques semaines, dans ce qui relevait jusqu’à février dernier de l’impensable et de l’impossible. Collectivement, nous avons repoussé les frontières du concevable. La vie quotidienne, confinée, dépasse et a rendu obsolètes nombre de scénarios de fiction. En se retrouvant plongés dans un mix de Pandémie et de Black Mirror, nous prenons conscience que notre rapport au réel est, pour reprendre le mot du président de la République, « ébranlé ». Cet ébranlement nous incite à réviser notre conception du monde et notre rapport au réel. Or, face à un monde complexe, à des événements qui nous semblent parfois absurdes, nous avons besoin de trouver du sens, au risque de simplifier. L’aléatoire, le risque « aveugle » sont ainsi beaucoup plus difficiles à accepter que l’idée que ce virus aurait été conçu par un groupe ou un individu – Bill Gates ou les Chinois – au service d’un but précis – vendre des vaccins ou mettre nos sociétés à genoux… Nous avons besoin de donner un sens à nos morts et à nos privations et de désigner un objet à notre angoisse diffuse.

Cette tendance très humaine à chercher un sens à ce qui n’en a pas nécessairement et à trouver des ennemis identifiés et « maîtrisables » trouve dans le comportement de certains des acteurs de cette crise de quoi se nourrir. L’opacité chinoise pose question, et pas seulement aux complotistes « revendiqués » ou aux acteurs politiques controversés comme l’est Donald Trump, mais aussi à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ou encore à Emmanuel Macron, à travers sa petite phrase sur ces choses qui se seraient passées en Chine et que nous ne saurions pas, lâchée au Financial Times… Encore une fois : « il n’y a pas de fumée sans feu », « si le soupçon existe ailleurs, c’est bien la preuve que… »

Et, comme toujours en matière de complotisme, la théorie s’appuie sur des fragments de vérité, extrapolés. Ainsi, s’agissant des théories visant Bill Gates, les complotistes ont ressorti une vidéo datant de 2015 où il affirmait que la plus grande menace pour l’humanité était le développement de maladies infectieuses et non une guerre nucléaire, et y voient la preuve d’un plan machiavélique.

En temps de pandémie, il est peu étonnant que ce soit avant tout sur le secteur pharmaceutique en général, et les vaccins en particulier, que les théories farfelues se focalisent. D’autant plus que, depuis plusieurs années, nous avions observé un courant anti-vaccin solide – bien qu’en décroissance depuis plusieurs mois en France –, reposant sur des théories pourtant non avérées, voire maintes fois démenties sur le plan scientifique.

Une étude de la Fondation Jean-Jaurès et de Conspiracy Watch réalisée par l’Ifop entre le 16 et le 19 mars dernier vient apporter un nouvel éclairage sur ce phénomène. Avant d’interpréter les résultats, il convient de préciser qu’ayant été réalisée au début du confinement, cette étude survient à un moment où l’inquiétude face au coronavirus était en train d’exploser – elle passe, selon l’Ifop, de 47 % au 5 mars 2020 à 74 % le 15, puis 84 % le 20 mars, avant d’atteindre dans les jours suivants son plafond à 85 %. Il est donc fort possible que les résultats aient pu changer dans le mois écoulé, sous l’influence à la fois des informations médicales dont nous avons tous été bombardés depuis un mois de confinement et de l’inquiétude qui a pu conduire certains soit à réviser leurs préventions face aux vaccins, soit à se méfier davantage face à la multiplication des informations contradictoires.

Une fois cette précaution prise, il apparaît d’abord que parmi les cinq affirmations « complotistes » testées par l’étude de la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch, trois d’entre elles sont assez largement connues, c’est-à-dire que près de la moitié des Français, voire plus, déclarent « qu’ils en avaient déjà entendu parler ». Cela nous éclaire sur l’ampleur de la propagation des théories du complot en ces temps de pandémie. La plus connue est l’idée qu’il serait « prouvé que certains adjuvants contenus dans les vaccins, comme l’aluminium, peuvent être très dangereux » (62 % en ont entendu parler). Une idée qui préexistait au coronavirus, de même que celle, entendue par 52 %, qui affirme que « le ministère de la Santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins ».

 

 

Il convient toutefois de noter que, s’agissant de cette dernière affirmation sur le « complot » orchestré par le ministère de la Santé et l’industrie pharmaceutique, la proportion de Français déclarant en avoir déjà entendu parler a décliné de manière significative au cours des dernières années – de 66 % en décembre 2017 à 52 % aujourd’hui. À l’issue du confinement et compte tenu de la multiplication des fake news circulant sur les réseaux, il sera d’ailleurs intéressant de voir ce qu’il en sera.

Au-delà même de la notoriété des différentes théories et fausses informations testées, le degré d’adhésion de la population à certaines d’entre elles – indépendamment, donc, du fait qu’ils en aient déjà entendu parler ou qu’ils en entendent parler pour la première fois – illustre bien l’ébranlement collectif expliqué plus haut. Ainsi, 51 % pensent « qu’il est prouvé que certains adjuvants contenus dans les vaccins, comme l’aluminium, peuvent être dangereux ». 33 % pensent que « le ministère de la Santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins ». 25 % pensent qu’il « existe un lien entre certaines maladies comme l’autisme ou la sclérose en plaques et la vaccination ». 11 % sont d’accord avec l’idée que « les vaccins envoyés en Afrique contiennent des substances qui rendent les femmes infertiles afin de lutter contre l’augmentation de la population » et 8 % que « les vaccins contiennent parfois des bouts de reins ou de fœtus ».

 

 

Des proportions inquiétantes, qui interrogent sur notre rapport à la science et aux autorités sanitaires. Cependant, à l’heure à laquelle ces mesures ont été prises et en dépit de la propagation massive de théories complotistes dans la période – comme nous l’avons exposé plus haut –, nous ne pouvons faire état d’une flambée particulière des croyances complotistes en matière vaccinale. Ainsi, s’agissant de l’affirmation selon laquelle le ministère de la Santé et l’industrie pharmaceutique seraient de mèche, on enregistre une baisse de dix points de la proportion de personnes croyant en cette thèse par rapport à décembre 2018 et de vingt-deux points par rapport à décembre 2017. Comme si, d’une part, la politique volontariste menée par le gouvernement français depuis 2017 en matière de vaccination avait porté ses fruits et que, d’autre part, la proximité d’une menace vitale et imminente – celle du coronavirus, bien sûr, mais aussi la résurgence de la rougeole ces dernières années, par exemple – avait permis de relativiser les préventions vis-à-vis des vaccins. Il semblerait donc que le complotisme puisse être combattu, mais pas forcément par les armes que l’on croit – à savoir le « fact-checking ». Il sera intéressant de mesurer à nouveau la prévalence de ces opinions lorsque la menace vitale « s’éloignera », dans quelques mois.

 

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