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Les Gay Games, au-delà des clichés

27/07/2018 6’
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À l’occasion des dixièmes Gay Games qui se tiennent du 4 au 12 août 2018 à Paris, les animateurs des Observatoires LGBT+ et Sport et société reviennent sur l’histoire de cette manifestation sportive singulière, créée par Tom Waddell il y a trente-six ans. À l’encontre des idées reçues, les auteur·e·s rappellent qu’il s’agit avant tout d’un projet humaniste visant à rassembler les citoyennes et les citoyens de tous âges, origines, identités de genre et orientations sexuelles autour du sport et de la culture.

Vous l’avez sans doute vue dans des boutiques de cartes postales, sur des posters ou sur Internet. Cette photo connue dans le monde entier est un symbole de l’Amérique de la grande dépression. Elle date de 1932 et on y voit onze ouvriers assis sur une poutrelle surplombant le vide à l’heure du casse-croûte. Au fond, tout en bas, flou, New York, Manhattan et le sud de Central Park... Longtemps attribuée à Charles Clyde Ebbets, puis à Lewis Hyne, puis finalement ni à l’un ni à l’autre, on dit d’abord qu’elle fut prise en haut de l’Empire State Building alors que c’est un cliché réalisé sur Rockefeller Center pour une publicité. Autant dire qu’on ne sait presque rien sur l’une des images mythiques de la photographie en noir et blanc. C’est un peu la même chose avec les Gay Games, les mondiaux de la diversité qui réunissent des gens de tous horizons, sans discrimination, autour des valeurs de diversité, respect, égalité, solidarité et partage – le tout sous le panache de la visibilité LGBT. Tout le monde en a entendu parler, la plupart des personnes concernées maîtrise à fond le cliché mais plus rares sont celles et ceux qui savent réellement de quoi il s’agit.

Les 10Gay Games ont lieu à Paris du 4 au 12 août cette année, organisés par les bénévoles de l’association Paris 2018. Une belle occasion pour évoquer trente-six années de l’histoire de cette création singulière.

Les Gay Games ne sont pas ce que leur nom pourrait suggérer : un événement fermé, réservé à quelques-un·e·s trié·e·s sur le volet pour un entre-soi qui sentirait le renfermé. Depuis trente-six ans, les Gay Games sont le rendez-vous des sportives et des sportifs sans préjugés ni discrimination d’âge, d’origine, d’identité de genre, d’orientation sexuelle, de handicap. Le seul et unique volet sur lequel les participant·e·s sont trié·e·s, c’est une charte de respect d’autrui. On pourrait rêver qu’une telle charte soit superfétatoire mais le monde étant ce qu’il est, et les discriminations si courantes notamment dans le sport, s’engager à avoir des relations humaines de qualité mérite d’être explicite. 

Le créateur : Tom Waddell

Il y a un autre point commun entre le célèbre cliché sur le Rockefeller Center et la manifestation sportive internationale créée par Tom Waddell : son père adoptif, Gene Waddell, est l’un des onze ouvriers immortalisés au début des années 1930.

Tom Waddell est né le 1er novembre 1937 dans le New Jersey. Ses parents encouragèrent sa pratique sportive autant que ses études. C’est ainsi que l’on retrouve Tom Waddell dans l’équipe des États-Unis pour les Jeux olympiques de Mexico où il finira 6à l’épreuve de décathlon. 

Ces jeux sont connus grâce à une autre photo, en couleurs cette fois. Elle représente le podium de l’épreuve du 200 mètres sur lequel les Américains Tommie Smith, arrivé premier, et John Carlos, arrivé troisième, ont le poing ganté de noir levé et la tête baissée pour protester contre la ségrégation raciale aux États-Unis. Cette rébellion symbolique et forte contre une discrimination alors communément admise fut un moment marquant.

Parallèlement à son parcours de sportif de haut niveau, Tom Waddell achève ses études de médecine et s’installe au début des années 1970 à San Francisco, dans la même ville et à la même époque que se fait connaître Harvey Milk, qui deviendra le premier élu local ouvertement homosexuel. En 1972, une grave blessure aux genoux mettra fin à sa carrière sportive, si l’on excepte ses participations aux Gay Games. Il a 35 ans. Il prendra part, en tant que médecin, aux Jeux olympiques de Montréal en 1976.

Les valeurs exigeantes pour un projet fou

C’est donc presque de l’intérieur, en pleine connaissance de cause, qu’il pensa une critique du monde olympique contemporain. Critique exprimée nettement dans le livre blanc Pourquoi les Gay Games ? publié après la première édition des Jeux, en 1982 à San Francisco qui avait rassemblé 1500 sportifs : « Les Gay Games ne sont pas communautaristes, ils ne sont pas exclusifs, ils ne sont pas dédiés à la victoire et ils ne sont pas faits pour le profit ». Dédiés à la victoire et faits pour le profit : la critique des événements sportifs traditionnels de haut niveau reste d’actualité. Si les Gay Games ne sont pas tout ça, que sont-ils ? Tom Waddell répond clairement : « ils sont, au contraire, destinés à rassembler une communauté mondiale dans l’amitié, à expérimenter la participation, à élever la conscience et le respect de soi et à réaliser une forme de synergie culturelle et intellectuelle ».

Dans ce livre blanc, Tom Waddell s’attarde sur cette notion de victoire sur un adversaire qui vertèbre toute compétition sportive comme une fausse évidence : « quand elle devient une priorité, la victoire crée un climat de conflit, et quand gagner devient important, alors perdre le devient tout autant. Nous voulons souligner les aspects de loisirs et de coopération du sport et essayer d’éviter ses aspects destructifs et diviseurs, ainsi que la croyance répandue que c’est le fait de « battre quelqu’un d’autre » qui constitue la victoire ». Tom Waddell se fait ainsi porte-parole du baron Pierre de Coubertin qui proclama, lors d’un banquet organisé pendant les Jeux de Londres en 1908 : « l’important dans ces olympiades, c’est moins d’y gagner que d’y prendre part ».

Ce retour aux sources de l’olympisme s’oppose ainsi à une vision élitiste du sport. « Nous voulons propager l’idée que ’faire de son mieux’ peut faire qu’un stade se retrouve rempli de gagnants, redéfinissant la notion d’excellence pour inclure les capacités de chacun », poursuit le fondateur des Gay Games.

Enfin, les Gay Games ne sont pas qu’une compétition sportive, car l’humain ne saurait fonder exclusivement son émancipation sur la seule pratique sportive. À l’image des olympiades de la Grèce antique, les Gay Games sont aussi, dès le début, un festival culturel d’abord hésitant puis de plus en plus prolifique. Dans son livre blanc, Tom Waddell explique : « Les jeux grecs originaux s’accompagnaient localement d’événements à la gloire du mérite artistique : lectures, chansons, danse, sculpture, céramique et peinture. Les Gay Games I ont suivi ce modèle, mais à une échelle beaucoup plus modeste. Le temps et des contraintes financières ont limité nos efforts. Désormais, en revanche, avec le temps suffisant pour organiser, nous nous attendons à monter un programme complet d’activités artistiques – couvrant tant l’art visuel que l’art du spectacle – à l’occasion des Gay Games II ». Le programme des éditions suivantes ne le démentiront pas tout comme celui de la dixième édition.

28 août 1982, San Francisco : des débuts « presque comiques » !

« Les Gay Games tels qu’ils furent imaginés en 1980 eurent un démarrage presque comique », observe, lucide, Tom Waddell. Et pour cause. Aucun lien n’existait entre les associations sportives homosexuelles qui commençaient à se créer ici ou là. Elles ne fonctionnaient qu’au plan local et étaient non-mixtes en général. Dans ce contexte, « il régnait un scepticisme sur la viabilité des Jeux. Pour beaucoup, cela paraissait une mission téméraire, voire impossible ».

Comme souvent, « un travail énorme, soutenu par la volonté inébranlable de RÉALISER ces Jeux, quel que soit leur succès ultime, a été effectué par un petit groupe de bénévoles. Une telle entreprise ne reposait sur aucun précédent, et la crédibilité des Jeux ne se concrétisa qu’une fois la cérémonie d’ouverture bien avancée, le 28 août 1982 », remarque Tom Waddell. Parmi les grands artisans des Gay Games, il faut citer Zohn Artman et Sara Lewinstein, deux proches de Tom Waddell qui ne ménagèrent ni leurs énergies, ni leurs talents.

Les éditions suivantes perfectionneront l’organisation et voyageront dans le monde. Si les Gay Games de 1982 rassemblèrent 1 350 sportifs à San Francisco, ils étaient plus de 3 500 quatre ans plus tard, toujours à San Francisco. 8 800 sportifs se retrouveront à Vancouver en 1990 pour les Gay Games III et 12 500 pour la quatrième édition qui a lieu à New York, cette fois. En 1998, les Gay Games prennent la direction de la vieille Europe et 13 000 sportifs se donnent rendez-vous à Amsterdam. Les premiers Gay Games du XXIsiècle ont lieu à l’autre bout du monde. Plus de 12 000 sportifs sont accueillis à Sydney. Ils seront quelques centaines de moins à répondre au rendez-vous de Chicago en 2006 et un peu moins de 10 000 à Cologne en Allemagne, dix-neuf ans après la chute du mur de Berlin. L’édition de 2014 aura lieu à Cleveland et Akron, dans l’Ohio, et sera un peu décevante en termes de participation avec environ 8 000 sportifs. Les Gay Games 10 qui se déroulent à Paris ont enregistré plus de 12 000 inscriptions. La 11édition aura lieu, elle, à Hong Kong en 2022.

Une esquisse anticipatrice de l’étape suivante : l’égalité des droits

Dans le livre blanc de 1982, on pouvait lire : « En tant que femmes ou hommes ouvertement homosexuel·le·s, nous avons obtenu de nouvelles libertés significatives centrées sur la libération de l’oppression liée à nos préférences sexuelles. Mais ce ne doit pas être une fin en soi. Cette réalisation récente doit être étendue pour englober d’autres aspects de nos vies. Bref, nous devons mieux appréhender le processus de notre libération sexuelle pour l’appliquer de manière significative à d’autres formes de libération ». Trois décennies plus tard, nous y sommes !

Les associations sportives sont parmi les plus nombreuses du mouvement LGBT aujourd’hui, par exemple en France. Si elles sont souvent politiquement plus discrètes, tel n’est pas leur objet, leur fonctionnement quotidien fait vivre, rien de moins, les valeurs humanistes de ce mouvement. Elles permettent, concrètement, à de nombreuses personnes de partager l’expérience et le projet d’une société sans discrimination. Qui peut en dire autant ? C’est pourtant cette année la première fois que le mot d’ordre de la marche des fiertés de Paris y faisait référence. 

Tom Waddell avait aussi une vision subtile de la « communauté ». Pour tordre le cou aux faux procès qui affleurent quand on emploie ce mot de communauté dans notre vieille et pertinente République, définissons-la ici comme un groupe informel ayant une expérience de vie partagée, souvent autour de l’expérience d’une discrimination et du souhait de s’en protéger. Ce n’est ni plus ni moins que cela, une « communauté », dans le sens ou Waddell et d’autres l’utilisent : un lien de solidarité pour des temps difficiles.

« Un autre objectif était de dissiper les attitudes dominantes dans le sport face au jeunisme, au sexisme et au racisme », écrit-il. Utile et belle ambition. « Les lesbiennes et les gays ne sont pas immunisé·e·s, simplement parce qu’ils aspirent à la liberté sexuelle, des mêmes préjugés qui habitent le reste de la société », note-t-il. Nous savons, là aussi, que cela doit rester un point de vigilance aujourd’hui dans nos sociétés aux identités exacerbées où chacun a des clichés au bord des lèvres.

Avec ce qu’il appelle volontairement « l’expérience » des Gay Games, Tom Waddell entend également aider une « communauté » à porter plus loin et plus haut son désir d’émancipation : « La population homosexuelle est très diverse sur les plans socio-économiques, politiques et religieux, et il semble y avoir peu de questions communes autres qu’un sens collectif d’oppression qui sert notre intérêt commun. La vérité est que, si nous pouvons examiner et utiliser ces caractéristiques que nous avons tous en commun (notre insistance sur la liberté d’expression, notre vulnérabilité, notre créativité), nous en profiterons non seulement nous-mêmes, mais nous en ferons profiter la société tout entière. Nous devons continuer à nous rappeler que nous sommes une composante de la société ».

Le conflit avec le monde olympique 

Le début des années 1980, suivant la première édition des Gay Olympic Games, pour reprendre la première appellation voulue par ses promoteurs, sera marqué pour Tom Waddell par la naissance de sa fille Jessica, l’émergence  du sida et sa propre contamination, ainsi qu’un violent conflit juridique avec le Comité olympique et sportif américain.

Ce dernier saisira les tribunaux pour empêcher les Gay Games d’utiliser le mot « Olympic ». Cette attaque juridique est une première alors que d’autres communautés ont utilisé le mot dans différentes manifestations sportives. Nous étions alors loin des actions de lutte contre l’homophobie dans le sport et la critique cinglante du modèle commercialo-olympique que portaient les Gay Games ont fourni suffisamment de motivation au mouvement olympique américain pour s’engager dans une action qui irait jusqu’à la Cour suprême des États-Unis. 

En 1983, homosexuels l’un et l’autre, Tom Waddell et Sara Lewinstein décident d’avoir un enfant. Quelques mois plus tard naîtra Jessica. Pour sécuriser son avenir, ils se marient ensemble en 1985, l’année où Tom apprend sa séropositivité. Nous sommes alors seulement quatre ans après que le centre des maladies infectieuses d’Atlanta se soit inquiété de cas de cancers rares apparus chez de jeunes hommes homosexuels et deux ans après l’identification du VIH par une équipe de chercheurs français.

En 1986, la Cour suprême donnera raison au comité olympique et sportif américain, interdisant aux promoteurs des Gay Games d’intercaler le mot « Olympic » dans le nom de la manifestation. La maison de Tom Waddell est placée sous séquestre par les juges pour dédommager le CNOS qui, finalement et bien tardivement, y renoncera en raison de la maladie de Tom Waddell. 

Une telle hargne juridique pourrait laisser à penser que les Gay Games « tapent dans le mille ». En promouvant une pratique sportive ouverte à tous les âges, à toutes les identités de genre, à toutes les orientations sexuelles, à tous les niveaux y compris aux amateurs, en promouvant une manifestation sportive incluant la pensée et la culture, en mettant en œuvre fièrement la devise du baron Pierre de Coubertin, les Gay Games posaient bien des questions au mouvement olympique, toujours sans réponse probante trente-six ans plus tard.

Une postérité immatérielle 

Tom Waddell participe à la compétition de javelot des Gay Games II en 1986 à San Francisco. Il meurt l’année suivante des suites du sida le 11 juillet 1987. Il avait 49 ans. Depuis 2014, une rue porte son nom à San Francisco. Elle s’appelait d’abord la rue Lech Walesa. Mais après une des sorties homophobes de ce dernier, il fut décidé de la nommer Tom Waddell. Une clinique, celle où il travailla dans les années 1970 et 1980, porte également son nom. Mais sa postérité est d’abord immatérielle et profondément humaine : ce rendez-vous sportif, culturel, humaniste qui rassemble des milliers de personnes tous les quatre ans, quelque part dans le monde.

 

ANNEXE
Extrait du livre blanc Pourquoi les Gay Games ?

Devenons des pédagogues !

Devenons des pédagogues, mais pas avant d’avoir appris nous-mêmes quelque chose qui vaille la peine d’être enseigné. Il faut souligner que les Gay Games sont faits pour tout le monde. À cette fin nous devons aller encore plus loin pour les Gay Games II ainsi qu’il suit :

  1. Équipes et épreuves mixtes chaque fois que ce sera possible, dès lors que l’exigence de sécurité sera respectée. Ce fut accompli dans une certaine mesure aux Gay Games I avec pas mal de succès. Il y a encore de quoi faire dans ce sens
  2. Compétition par groupes d’âge. Là encore ce fut bien accueilli, mais possible dans quelques sports seulement. Il faut élargir ces dispositions pour ouvrir les portes à beaucoup plus de gens.
  3. Encouragement à toutes les minorités raciales et ethniques, aux malentendants et aux handicapés. L’homosexualité concerne ces personnes, tout comme elle est l’affaire de toutes les classes, des hommes d’affaires aux ouvriers. Les Jeux doivent refléter notre diversité la plus complète. Cela ne doit pas être un simple dispositif passif : à nous d’aller au devant de ces populations et solliciter activement la participation des minorités.

Nous avons déjà montré lors des Gay Games I que cette manifestation n’est pas seulement l’affaire des gays, des blancs, des hommes, mais qu’elle se caractérise par sa capacité à effacer les barrières nuisibles entre groupes.

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