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Les socialistes découpés au laser

04/04/2017 2’
Gilles Finchelstein Gilles Finchelstein
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Et si c’était plutôt la base socialiste que le parti en son sommet qui était traversée par la ligne de faille partout évoquée ? Gilles Finchelstein nous invite à changer notre angle d’analyse pour mieux comprendre en quoi les sympathisants socialistes ne sont pas mécaniquement des électeurs socialistes.

Et si nous changions d’angle d’analyse ? Depuis des semaines, et davantage encore depuis que Jean-Yves Le Drian puis Manuel Valls ont apporté leur soutien à Emmanuel Macron, nous concentrons notre attention sur les fissures qui ébranlent l’édifice socialiste en son sommet. Ce faisant, nous ne voyons pas les failles qui traversent la base socialiste. Or, au risque du paradoxe, ce qui devrait frapper les observateurs, c’est que le sommet résiste bien moins mal que la base. Le panel électoral réalisé par Ipsos pour le Cevipof, Le Monde et la Fondation Jean-Jaurès permet en effet à la fois de mesurer le problème et d’en comprendre les causes, pour peu que l’on analyse dans le détail les réponses des 1 500 sympathisants socialistes.

Premier enseignement, et peut-être première surprise, le problème n’est pas du tout que les socialistes aient disparu. À moins d’un mois de l’élection présidentielle, 14 % des Français déclarent que le parti « dont ils se sentent le plus proche ou le moins éloigné » est le Parti socialiste. C’est peu mais, c’est 10 points en dessous de 2012, mais le Parti socialiste se situe ainsi au niveau des plus grands partis, 1 point derrière le Front national et 2,5 points derrière Les Républicains, très loin devant l’ensemble constitué par le Parti communiste français et le Front de gauche ou devant le mouvement naissant En Marche !.
 


De surcroît, depuis que le panel du Cevipof a été lancé en novembre 2015, et en dépit de la création de En Marche ! 

Le problème, alors, est simple à résumer : les sympathisants socialistes ne sont pas majoritairement des électeurs socialistes. Si les sympathisants socialistes votaient pour leur candidat dans les mêmes proportions que ne le font les sympathisants des autres partis pour leur propre candidat, Benoît Hamon obtiendrait en effet entre 5 et 7,5 points supplémentaires.  

La raison de cette situation atypique est elle aussi très claire : après avoir rassemblé largement les sympathisants socialistes aux lendemains de la primaire, Benoît Hamon n’en rassemble plus aujourd’hui que 38 %. Pis, il est désormais devancé, dans ce qui constitue le coeur de son électorat, par Emmanuel Macron (42 %) et même concurrencé par Jean-Luc Mélenchon (15 %).
 


Mais l’analyse des résultats permet d’aller plus loin et d’approcher non seulement les causes qui expliquent ces difficultés mais aussi les enchaînements à l’œuvre.

La première explication, à la fois chronologiquement et numériquement, réside dans la cohérence idéologique : une partie des sympathisants socialistes ne vote pas pour le candidat socialiste parce que ce n’est pas de lui qu’ils se sentent le plus proche sur le fond. Pour s’en convaincre, il suffit de rapprocher deux éléments. D’un côté, interrogés sur leur auto-positionnement sur l’axe gauche-droite (sur une échelle de 0 à 10, 0 signifiant très à gauche et 10 très à droite), un peu plus de 60 % des sympathisants socialistes se placent dans un ensemble « de gauche » (0 à 3) et un peu moins de 40 % dans un groupe de « modérés (4 à 6).
 


D’un autre côté, à l’instar du reste des électeurs, et exactement dans les mêmes proportions, 71 % des sympathisants socialistes placent Benoît Hamon à gauche et 67 % Emmanuel Macron chez les modérés.
 


Mis ensemble, ces deux éléments expliquent une bonne partie des difficultés de Benoît Hamon.

Mais, et c’est la deuxième explication, à la cohérence idéologique des uns s’ajoute le calcul électoral des autres. Une partie des électeurs potentiels de Benoît Hamon, ne comprenant pas l’utilité d’un vote en sa faveur, choisit en effet de voter pour Emmanuel Macron au premier tour simplement pour ne pas avoir à choisir entre François Fillon et Marine Le Pen au second tour.

Telle était la situation de Benoît Hamon non pas après mais avant le débat du 20 mars et les annonces de Jean-Yves Le Drian et Manuel Valls – lesquels ont davantage suivi qu’entraîné leurs électeurs. Depuis lors, troisième explication, c’est encore un autre mécanisme qui s’est mis en œuvre. En l’espace de quinze jours, Benoît Hamon a perdu à nouveau du terrain mais au profit cette fois de Jean-Luc Mélenchon – qui est passé de 7,5 % à 15 % chez les sympathisants socialistes.

On voit dès lors plus clairement le cercle vicieux dans lequel est enfermé aujourd’hui le candidat socialiste : son positionnement l’a affaibli en l’éloignant d’une partie substantielle des sympathisants socialistes ; cet affaiblissement, en retour, l’écarte d’une partie supplémentaire d’électeurs pourtant plus proches de lui – soit pour un vote plus efficace (version Macron), soit pour un vote plus symbolique (version Mélenchon). A court terme, pour Benoît Hamon, la question est de réussir à sortir de ce cercle vicieux – c’est loin d’être acquis. L’opinion, en effet, n’est pas cristallisée mais elle est en train de se former. Et son positionnement, tel qu’il est en tout cas perçu par les Français, ne peut s’infléchir ni rapidement ni facilement. A moyen terme, pour le Parti socialiste, la question est de savoir si cette élection présidentielle constitue un moment – lié à une offre donnée - ou un tournant – prélude à une recomposition plus large. Dans un cas, il s’agirait d’un enjeu d’orientation et d’incarnation ; dans l’autre cas, ce n’est rien moins que l’unité du Parti reconstitué à partir d’Epinay par François Mitterrand qui serait en cause.

 

Dans les médias : 
« La descente aux enfers de Benoît Hamon », Eric Hacquemand (Paris Match, 12 avril 2017) 
 

 

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