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Les tradismatiques à l’assaut du pouvoir

13/01/2017 6’
Gaël Brustier Gaël Brustier
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Nouveaux venus de la vie politique et sociale, les « tradismatiques » doivent leur nom aux deux grands courants qui ont forgé le nouveau catholicisme français, et sont empreints d’un conservatisme philosophique sans complexe. Analyse avec Gaël Brustier pour l’Observatoire des radicalités politiques.

Les « tradismatiques », inspirés autant par les communautés postconciliaires charismatiques que par les fraternités traditionalistes, participent d’un même état d’esprit qui a vraiment coagulé au tournant des années 2000 et déferlé dans les rues à l’occasion de La Manif pour tous. Cette génération de catholiques investis dans la cité monte en puissance avec la force de ceux qui ne doutent pas ou qui doutent très peu…

Tradismatiques ? Traditionnalistes et charismatiques, c’est-à-dire issus de deux traditions qui, dans l’histoire du récente de l’Église catholique, résonnent pourtant comme chiens et chats... Voilà donc qui aurait pu surprendre voici quelques années et qui n’a pourtant plus rien d’étonnant aujourd’hui vu depuis le monde catholique. Voilà qui aurait dû tenir de l’oxymore et qui pourtant, aujourd’hui, tient presque de l’évidence pour qui suit l’évolution idéologique des Français catholiques depuis quelques années et, en particulier, des plus jeunes. Le tradismatique est presque la figure du jeune catholique désireux d’agir dans la cité à quelque niveau que ce soit. Il n’est pas le jeune catholique, il en est une variété répandue. Il est fréquent de le ou de la croiser au gré de rencontres publiques, de manifestations diverses ou d’événements politiques.

Les tradismatiques sont le fruit d’une histoire. Ils sont désormais présents et sont appelés à devenir influents. D’où viennent-ils et où vont-ils ?

Qui sont les traditionalistes ?

Au moment du concile Vatican II et après celui-ci, prenant pour bannière la question du rite, c’est-à-dire essentiellement de la manière dont la messe est célébrée, des fidèles, que l’ancien Archevêque de Dakar, originaire du Nord de la France Monseigneur Marcel Lefebvre rassemble et fédère, s’opposent aux changements contenus dans les textes du Concile.

Ces textes et surtout les textes qui le suivent tentent de régir la question rituelle alors devenue trop « ouverte ». À l’opposé des traditionalistes, des croyants innovent tellement que l’institution ecclésiale finit par entrevoir une potentielle menace pour l’unité de l’Église de Pierre. Elle publie des textes qui déplaisent encore davantage aux traditionalistes. S’ensuit une bataille terrible au sein de l’Église de Rome qui aboutira en 1988 au départ des lefebvristes.

Souvent laïques, ils sont, comme l’a souligné Olivier Landron dans le livre qu’il leur a consacré[1], pour une proportion importante en France d’anciens colons d’Algérie, parmi ces fidèles qui, notamment, occupent plusieurs églises, dont Saint-Nicolas-du-Chardonnet qui devient, de facto, une de leurs paroisses.

À Ecône, en Suisse, Monseigneur Lefebvre implante un séminaire qui forme un clergé de choc censé maintenir une tradition que Rome et l’Église de Jean XXIII et Paul VI ont « perdue » en la diluant dans la modernité : « Ils l’ont découronné », clame Lefebvre dans le titre choc d’un livre accusateur destiné à faire prendre conscience aux fidèles catholiques de la folie que représente à ses yeux l’aggiornamento de l’Église depuis le concile en bien des points[2].

Certains rompent, en 1988, avec Rome. Au mitan des années 2000, certains reviennent, dont l’Abbé Guillaume de Tanouarn, figure intellectuelle des milieu traditionalistes, ou l’Abbé Laguérie, figure bien connue du traditionalisme bordelais, dont l’occupation de l’Église Saint-Éloi à Bordeaux fut au moins tacitement appuyée par l’édile de la ville, Alain Juppé.

Qui sont les charismatiques ?

« Post-conciliaires » c’est-à-dire nés après Vatican II, les charismatiques, rassemblés en communautés, sont aux antipodes des traditionalistes. Aujourd’hui encore, entre beaucoup, les relations sont plus que tendues. Ainsi l’été dernier, le Père Jean-Baptiste Nadler, investi dans la session « #Juifs&Cathos » au sein de la Communauté de l’Emmanuel lors des sessions estivales de Paray-le-Monial, a été attaqué sur twitter par des comptes se réclamant du traditionalisme. Ces attaques virulentes rappellent que les clivages entre « tradis » et « chachas » sont parfois encore très profonds.

Les charismatiques sont catholiques mais néo-pentecôtistes et entendent rependre l’évangélisation du monde. À l’instar des protestants évangéliques, ils sont plus enclins à fait le lien entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Qu’est-ce à dire ? Croire en le rôle de l’Esprit Saint, c’est croire en l’importance constante et quotidienne du souffle de Dieu sur la vie de chacun. Les charismes sont ainsi les dons que Dieu donne à chacun pour – par exemple – « parler en langues ». Cela donne lieu à des scènes rares mais existantes où des participants à des cérémonies parlent en des langues qui ne sont pas les leurs.

Les charismatiques ont été très innovants du point de vue liturgique et ont été à l’avant-garde d’un mouvement de renouvellement des chants liés aux messes dominicales. Ces carnets de chant et parfois les groupes de musique qui ont accompagné les Communautés post-conciliaires ont aidé le « Renouveau charismatique » à se diffuser dans les paroisses françaises.

Joseph Ratzinger, 1968 et l’An 2000 : quelle Église après la chute du communisme et face au matérialisme capitaliste ?

Avant de devenir Pape au cours du Conclave qui suivit la mort de Jean-Paul II, Joseph Ratzinger fut théologien de premier plan accompagnant Vatican II, « progressiste » si l’on veut caricaturer mais ressentant très tôt, à partir de 1968, les difficultés auxquelles l’Église et la foi chrétienne pouvaient s’affronter si une mauvaise interprétation était faite des textes du Concile.

Son ouvrage le plus connu demeure La foi chrétienne hier et aujourd’hui[3], monument d’initiation à la théologie, qui comporte déjà, dans son introduction de son édition de 1968 quelques très érudites réflexions sur la théologie face à la modernité. C’est néanmoins vers son texte de « préface à [sa] nouvelle édition pour l’an 2000 » qu’il nous faut nous tourner pour comprendre les soubassements théologico-politiques du « tradismatismes » tel qu’il est né au tournant des années 2000.

Joseph Ratzinger réalise un texte à visée éminemment politique. Pour lui, la génération de 1968 a contesté non seulement les impasses du monde de la reconstruction mais, plus gravement, établi que « tout le cours de l’histoire depuis la victoire du christianisme avait fait fausse route et avait échoué ». La prétention de cette génération de mai 68 à « vouloir faire mieux » était la source empoisonnée du monde tel qu’il apparaissait trois décennies plus tard. Nous nous situons là au crépuscule du règne de Jean-Paul II, sous le pontificat duquel les Communautés post-conciliaire charismatiques se sont épanouies, et les régimes issus du « socialisme réel » se sont finalement effondrés au cours de l’année 1989. Joseph Ratzinger constate que le « christianisme n’est pas parvenu, à ce moment historique, à se faire reconnaître clairement comme une alternative qui fait date ». Voilà, dès la première page de l’introduction à l’édition de l’an 2000 à son livre le plus connu, la problématique à laquelle le monde catholique fait face.

Réconcilier l’Église de Pierre, réconcilier les catholiques, ce sera l’ardente obligation du Pontificat de Benoît XVI qui cherchera, par-delà des vicissitudes plus médiatiques que politiques, à faire de l’Église post-1989 un acteur de la marche du monde, c’est-à-dire à lui permettre d’affronter un nouvel enjeu par rapport à celui qui se posait à Jean-Paul II en 1978 : le matérialisme capitaliste et déjà la question écologique (d’où une certaine vanité à opposer totalement François à Benoît XVI)...

Être tradismatisque : d’abord un état d’esprit

Des Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) en sessions de l’Emmanuel ou en rassemblements de Communion et Libération à Rimini, il existe alors en Europe et en France une jeunesse catholique. En France, au début des années 2000, elle n’est pas encore aussi organisée et décomplexée que celle qui défilera une dizaine d’années plus tard au sein de La Manif pour tous.

Les tradismatiques ne sont pas organisés. Ils n’ont pas de direction, ni sur le plan spirituel, ni sur le plan temporel. C’est-à-dire que l’on ne trouvera pas d’organe de presse « tradismatique », de cercle de réflexion. C’est un état d’esprit qui apparaît et s’empare de segments de plus en plus larges des jeunes catholiques.

Cet état d’esprit mêle deux traditions spirituelles, deux spiritualités : l’intérêt pour certaines formes, certaines clés que donne la tradition, et donc certaines variantes du traditionalisme (d’où le succès de la Communauté Saint-Martin – qui forme de nouvelles générations de prêtres – dont des membres seront visibles en diverses occasions lors du quinquennat Sarkozy), et celui pour les charismatiques, et leurs innovations à la fois liturgiques et spirituelles (l’adoration eucharistique par exemple). S’ils ne sont pas « politique d’abord », les tradismatiques ont hérité des « tradis » un vif intérêt pour la politique et des « chachas » une assurance qui leur permet d’aller vers les autres assez facilement. En 2013, les tradismatiques apparaîtront comme les petits frères de la « génération Jean-Paul II », rassemblée aux JMJ de 1997, et comme la génération Benoît XVI rassemblée à Madrid pour l’édition de 2011 des JMJ.

Fabrice Loiseau : d’une fraternité traditionaliste à la création d’une communauté tradismatique

C’est simplement à une échelle très localisée que l’on trouve une expérience très poussée, assumée et revendiquée, historiquement « traçable » de « tradismatisme », la plus organisée aussi, puisque communauté religieuse fondée sur la spiritualité de sainte Faustine Kowalska, religieuse polonaise. L’Abbé Fabrice Loiseau fait partie de ceux qui se revendiquent donc ouvertement « tradismatiques » avec un enthousiasme réel. Fabrice Loiseau fut proche, dans sa jeunesse, du courant le plus « dur » du traditionalisme, celui de Monseigneur Lefebvre, au sein de la Fraternité Saint-Pie X qu’il quitta avant le départ des proches de l’ancien évêque de Tulle. Il est ainsi le fondateur et est le supérieur des Missionnaires de la Miséricorde divine à Toulon, à la fois traditionaliste et charismatique.

Il a exprimé récemment sur KTO ce en quoi il croyait. C’est en effet au sein de ce diocèse que l’on trouve probablement sinon le plus de charismatiques du moins la forme organisée la plus aboutie avec cette communauté à la fois récente et originale. Il a trouvé dans ce diocèse aux allures de laboratoires de monde catholique français de demain un havre propice à son épanouissement, au cœur de quartiers populaires toulonnais. Il est aussi plutôt éloigné de la chose politique au sens le plus classique du terme, quoiqu’investi dans la vie sociale des quartiers populaires toulonnais. Toulon, justement, est un important lieu d’expérimentation catholique en général et tradismatique en particulier.

Le laboratoire du diocèse de Fréjus-Toulon

Voici un peu plus d’un an que le diocèse de Fréjus-Toulon a fait parler de lui lorsque son Observatoire socio-politique, dirigé par l’Abbé Louis-Marie Guitton, a convié Marion Maréchal-Le Pen à l’édition 2015 des Universités de la Sainte-Baume. C’est aussi ce diocèse qui a été le laboratoire de la reconfiguration des mondes catholiques en France et la plaque tournante de la préparation de La Manif pour tous à la fin de l’été 2012, après avoir préparé intellectuellement les catholiques à un retour en force sur le devant de la scène politique. On y trouve davantage de soutanes qu’ailleurs mais aussi, selon les prêtres du diocèse, « des soutanes de toutes les couleurs ».

Le doublement charismatique Dominique Rey en est l’évêque. Son positionnement au sein de l’Église de France est peu compréhensible pour qui ne s’intéresse guère aux subtilités de la plus vieille institution du monde ni d’ailleurs aux subtilités intellectuelles, dont Monseigneur Rey sait jouer à merveille. Nommé évêque de Fréjus-Toulon en 2000 par Jean-Paul II, il succède ainsi à Monseigneur Madec qui a déjà accueilli dans le diocèse les communautés charismatiques.

Monseigneur Dominique Rey n’est en rien un traditionaliste. Soulignons-le. Vrai charismatique, évêque de choc catholique, entrepreneur politique hors pair, il est le fer de lance d’un catholicisme français qui a décidé de ne plus transiger sur rien. Intellectuel, missionnaire et organisateur, fin politique aussi, il a pressenti et ressenti mieux que quiconque probablement au sein de l’épiscopat français ce que représentait de force et de puissance un esprit diffus et répandu : l’esprit tradismatique… C’est lui qui crée l’Observatoire socio-politique (OSP) du diocèse. C’est lui aussi qui invite aux Universités de la Sainte Baume, et qui joue des mots et des silences comme personne, pour faire avancer son discours, extrêmement bien rôdé, fondé théologiquement sur « du dur » et politiquement sur un savoir-faire qui n’est donc plus à démontrer.

D’abord fonctionnaire au ministère des Finances, lorsqu’il était encore installé entre l’aile du Louvre de la rue de Rivoli et les locaux qui lui faisaient face, puis prêtre du diocèse de Paris, il fut très tôt membre de la Communauté de l’Emmanuel, sensibilisé également à l’œcuménisme et à la spiritualité des évangéliques par ses séjours en Afrique. Monseigneur Rey est à la fois un missionnaire et un politique. Il initie des formes d’actions nouvelles et sait nouer des relations avec d’autres mondes que le monde strictement catholique. Ainsi en est-il du monde politique dont il maîtrise les arcanes avec un sens très aiguisé et un talent. C’est ainsi qu’Envoyé spécial, en présentant l’affaire de « l’amitié » entre Sœur Emmanuel et Laurent Wauquiez, présentait une photographie où figurait, outre les deux acteurs précités, Monseigneur Rey.

Monseigneur Rey est aussi un homme de culture. Ami d’artiste, il n’a jamais rien négligé d’un monde qu’il tient en haute estime. Il a même fondé des sessions artistiques de la communauté de l’Emmanuel à Paray-le-Monial. La culture est un autre vecteur d’intervention important dans la vie de la cité. Des comédiens célèbres figures parmi ses amis personnels, dont Michaël Lonsdale, figure emblématique de la Communauté de l’Emmanuel.

Les tradismatiques dans la cité

Frigide Barjot représente très bien cet état d’esprit « tradismatique » de paroissienne convaincue et tendant la main non seulement à tous les catholiques. Aujourd’hui à la tête de « L’avenir pour tous », hier « catho branchée », très aidée et promue par ce dénicheur de talents qu’est Monseigneur Rey, elle était très présente le soir de la victoire de François Fillon sur Alain Juppé à la primaire de la droite. Sans doute cette victoire de l’ex-séguiniste sur Alain Juppé et Nicolas Sarkozy lui a-t-elle rappelé que voici vingt-cinq ans, elle faisait partie avec lui des défaits d’un jour et d’un quart de siècle au cours des Assises du Bourget du RPR face au meilleur d’entre nous et à « Nicolae Sarkolescu » (surnom d’alors donné par le groupe Jalons). C’est surtout vers François Fillon que les espoirs diffus de ce peuple des tradismatiques se tournent. Elle s’est investie dans l’organisation et le porte-parolat de La Manif pour tous.

Cet exemple est le plus révélateur pour le grand public d’une tendance croissante des catholiques de France à s’investir à différents niveaux dans la vie politique et sociale de notre pays. Aux élections municipales suivantes ainsi qu’aux régionales surtout, on a vu émerger une nouvelle génération de militants issus du catholicisme de droite.

Les tradismatiques : révélés par La Manif pour tous

La Manif pour tous est un mouvement animé et organisé par par nombre de jeunes cadres, mais qui, sur la masse d’une société de seniors, s’est d’abord attirée les sympathies d’une France plutôt âgée et loin des préoccupations tradismatiques. Les tradismatiques sont plutôt jeunes et se trouvent donc plutôt parmi les jeunes activistes de LMPT. Marion Maréchal-Le Pen, jadis scolarisée dans une institution traditionaliste mais petite-fille d’un pasteur protestant, a toutes les clés – y compris la clé générationnelle – pour comprendre la génération de jeunes croyants d’aujourd’hui. Entre traditionalisme et néo-pentecôtisme, elle fait figure de « traditionaliste sécularisée ». Monseigneur Rey ne s’y est pas trompé en la conviant aux Universités de la Sainte-Baume en 2015.

Les tradismatiques au pouvoir ?

Pour bien comprendre la tectonique des plaques idéologiques qui se déroule, il faut comprendre la crise. Elle défait des certitudes anciennes, réarticule des éléments présents dans la société. Entre quête de sens – au sens spirituel – et quête d’un débouché politique, ce qui semble être une impasse du pouvoir séculier ouvre la voie à des utopies théologico-politiques. À l’heure du 2.0, empruntant à cette forme très individualisée de foi qu’est le néo-pentecôtisme et à cette forme théologico-politique qu’est le traditionalisme catholique, le « tradismatisme » est merveilleusement adapté à la situation politique et sociale de la France d’aujourd’hui.

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