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Marseille : loin du centre, les quartiers votent Ghali et leurs voisins RN

14/10/2020 12’
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Que s’est-il passé à Marseille lors des dernières élections municipales ? Après avoir décrypté le rôle des « néo-Marseillais » dans la victoire de la gauche et la façon dont s’est construit le Printemps marseillais, la Fondation clôt sa « série marseillaise » avec l’analyse du vote dans les quartiers populaires, où les résultats donnent à voir un phénomène de plus en plus similaire à la capitale. Faut-il en conclure que Marseille la joue comme Paris ?

Dans une note précédente, Jean-Laurent Cassely et Sylvain Manternach ont montré comment les mutations sociologiques et culturelles intervenues à Marseille depuis une quinzaine d’années avaient constitué le terreau de la victoire du Printemps marseillais (PM)[1]. Cette étude très fouillée met en lumière le rôle joué par le groupe social que les auteurs ont appelé les « néo-Marseillais » (classes créatives, « bobos » et « gentryfieurs » installés relativement récemment à Marseille[2]) dans le basculement à gauche des arrondissements du centre de la ville, alors que les arrondissements extérieurs et périphériques se refusaient au PM. 

Cette dynamique de changement socioculturel affectant le cœur de la cité phocéenne et ayant abouti à une modification spectaculaire des équilibres politiques constitue assurément un élément majeur dans la compréhension du scrutin marseillais. Nous voudrions cependant compléter cette analyse dans la présente note en l’intégrant dans un cadre interprétatif plus global. La thèse que nous défendrons est que la victoire de la gauche à Marseille constitue la poursuite tardive d’un processus enclenché lors des municipales de 2001. Si ces municipales s’étaient soldées par la déroute de la gauche dans de très nombreuses communes, le Parti socialiste et ses alliés avaient conquis Paris et Lyon. Ces victoires emblématiques dans la capitale et dans la troisième plus grosse ville française avaient été la résultante de différents phénomènes au premier rang desquels :

  • l’effondrement d’un système politique mis en place par la droite locale (fin des systèmes Chirac à Paris et Barre à Lyon) ;
  • la montée en puissance de la gauche socialiste et écologiste soutenue par un renouvellement sociologique ;
  • l’affaiblissement, voire la marginalisation, du Front national.

Si le scrutin, tenu entre la mi-mars et la fin du mois de juin dernier, donne à voir la même dynamique à l’œuvre dans le centre-ville de Marseille, il est utile d’envisager une autre caractéristique du territoire marseillais afin de compléter l’analyse de ces élections. À Marseille, contrairement à Paris ou Lyon, la banlieue au sens large (cités, quartiers pavillonnaires et noyaux villageois) se trouve dans les limites administratives de la ville. Ainsi, dans les arrondissements extérieurs (du 8e au 16e), d’une part, la droite a bien résisté, d’autre part, le RN y reste un acteur majeur et, enfin, le PM n’a pas réussi à percer, ni dans les quartiers pavillonnaires ni même, et c’est plus surprenant, dans les cités populaires immigrées, zones de force habituelles de la gauche marseillaise.

Marseille, joue-la comme Paris

Avec près de vingt ans de retard, on retrouve peu ou prou à Marseille (et dans des proportions plus ou moins marquées) les ingrédients qui avaient permis les victoires socialistes de 2001 à Paris et Lyon. Les mutations sociologiques et culturelles qui se sont précocement produites à Paris et à Lyon ne se sont fait sentir que tardivement à Marseille, mais l’arrivée de nouvelles classes moyennes supérieures et éduquées, sensibles au cadre de vie et à l’écologie, est désormais largement enclenchée depuis plusieurs années dans le centre de Marseille, comme l’ont très finement montré Jean-Laurent Cassely et Sylvain Manternach. Ce phénomène, que pour simplifier nous qualifierons de « boboïsation », a eu comme effet de favoriser le basculement à gauche des quartiers centraux de Marseille mais aussi d’y réduire sensiblement l’audience du RN et d’y déstabiliser également la droite. Cette dernière a dû, de surcroît, comme à Paris et à Lyon en 2001, gérer la fin d’un long cycle politique et l’usure d’un système[3] qui avait « tenu » la ville pendant plusieurs décennies.

La fin du « système Gaudin »

L’analyse de longue durée permet de prendre la mesure de la rupture très brutale intervenue dans les rapports de force électoraux lors du dernier scrutin. C’est notamment le cas dans le 4e secteur, fief historique de Jean-Claude Gaudin. Comme le montre le graphique ci-dessous, le leader de la droite phocéenne y a systématiquement franchi la barre des 50 % dès le premier tour pendant vingt ans. En juin dernier, le cumul des listes Vassal et Perney (ce dernier portant les couleurs de Bruno Gilles dans le secteur) atteignait péniblement 36 %, soit une décote de 14 points par rapport à l’étiage historique de la droite. 

 

1995-2020 : Évolution du score de la droite au premier tour dans les 3e et 4e secteurs

 

Jean-Laurent Cassely et Sylvain Manternach ont souligné, à juste titre, l’impact du renouvellement sociologique à l’œuvre dans certains des quartiers de ce secteur avec l’installation d’une nouvelle bourgeoisie « progressiste », culturellement en phase avec le Printemps marseillais. Si c’est principalement dans le 6e arrondissement que ce renouvellement s’est produit et que le PM a forgé une victoire inenvisageable quelques mois plus tôt[4], la décote de la droite est également relativement importante dans le 8e arrondissement entre 2014 et 2020, comme en attestent par exemple les scores dans le bureau 806, lieu de vote historique de Jean-Claude Gaudin. Ce dernier y recueillait 74 % des suffrages exprimés lors du premier tour des municipales 2014, tandis que Martine Vassal et Ludovic Perney obtenaient 43,6 % et 10,1 %, soit un total en baisse d’un peu plus de 20 points[5].   

Par-delà, cette mutation sociologique, l’effondrement de la droite s’explique sans doute aussi par le fait qu’une partie de l’électorat traditionnel de Gaudin ne s’est pas reconnue dans les nouveaux visages incarnant la droite et/ou a été déçue par la tournure prise par la fin de « son règne » et s’en est détournée (en optant pour l’abstention et, pour une part plus réduite, pour le Printemps marseillais ou pour LREM dans le 4e secteur[6]). Le fait que la droite se soit divisée et que le passage de relais ait viré à la querelle d’héritage entre Martine Vassal et Bruno Gilles a également contribué à amplifier le phénomène d’érosion de l’électorat, comme ce fut le cas en 2001 à Paris avec l’affrontement Séguin/Tibéri et à Lyon avec le duel Mercier/Millon.

Si le système Gaudin avait pour épicentre le 4e secteur, il contrôlait également d’autres secteurs centraux et stratégiques, par exemple le 3e. Comme on peut le voir sur le graphique précédent, la droite emmenée par Renaud Muselier rassembla plus de 40 % des voix au premier tour de 1995 à 2008 dans ce secteur. En 2014, Bruno Gilles y obtint lui aussi plus de 40 % des voix et ce changement de figure locale n’eut pas pour conséquence une érosion du score de la droite qui maintint ses positions localement. Le décrochage s’opérera, ici aussi, cette année avec un total de seulement 31,8 % cumulés pour les listes Agresti (Vassal) et Gilles cumulées. 

Territoire central s’il en est, le 1er secteur était également historiquement détenu par la droite, bien qu’étant sociologiquement moins favorable à cette famille politique que les deux autres secteurs précédemment évoqués[7]. C’est Jean Roatta qui en fut maire de 1995 à 2008. On relèvera à ce propos que la domination de la droite marseillaise s’était incarnée dans des notables locaux très fortement implantés dans leur quartier respectif : Gaudin dans le 4secteur, Muselier dans le 3e, Roatta dans le 1er mais aussi Guy Teissier dans le 5e secteur, dont il fut maire de 1988 à 2020, et Roland Blum dans le 6e secteur (même durée de mandat). Lors du scrutin de juin dernier, ce n’est pas seulement Jean-Claude Gaudin qui a quitté la scène politique mais toute une génération de droite avec lui, toutes les personnes précédemment évoquées n’étant plus têtes de liste dans leur secteur respectif cette année.

Cette rupture générationnelle a manifestement créé un vide qui n’avait pas été suffisamment anticipé. Dans les 5e et 6e secteurs, où la sociologie a moins évolué qu’en centre-ville et où la population est restée structurellement favorable à la droite, cette dernière a su préserver ses positions en dépit de la mise au second plan des barons historiques. Mais, dans le 1er secteur, l’instabilité du personnel politique à droite, Dominique Tian ayant succédé à Jean Roatta en 2014 avant de passer le relais à Sabine Bernasconi en 2020, conjuguée aux transformations socioculturelles plus marquées que dans les 5e et 6e secteurs, s’est conclue par un violent décrochage des voix de droite au premier tour, le total Bernasconi (liste Vassal) + Baccino (liste Gilles) pointant à seulement 26,9 % contre 38,6 % en 2014.  

 

1995-2020 : Évolution du score de la droite au premier tour dans le 1er secteur

Toutes choses étant égales par ailleurs, cette combinaison d’une rupture générationnelle (avec la fin de parcours pour des figures locales) et de mutations sociologiques et culturelles intervenues dans les secteurs centraux de Marseille n’est pas sans rappeler la configuration de certains arrondissements parisiens en 2001. Après avoir exercé le mandat de maire de 1983 à 2001, Jacques Toubon dans le 13e arrondissement, Lionel Assouad dans le 14e et Gabriel Kaspereit dans le 9e ne se représentèrent pas dans ces arrondissements, dont la population avait connu des transformations importantes. Le basculement de ces trois arrondissements stratégiques (en plus du 12e et des petits arrondissements du centre : 2e, 3e et 4e) avait permis la victoire de Bertrand Delanoë. 

L’évolution contrastée du score du FN/RN sur la longue durée

Parallèlement à la victoire de Michèle Rubirola et du Printemps marseillais ayant mis un terme au long règne de la droite, la perte par le RN du 7e secteur a constitué l’autre événement marquant du second tour des municipales à Marseille. La situation du parti frontiste dans la cité phocéenne est cependant contrastée et ne saurait se résumer à l’échec de son leader, Stéphane Ravier, à se faire réélire dans son secteur[8]. Une nouvelle fois, la prise de recul historique nous permet de saisir des évolutions électorales de longue durée, renvoyant à des mutations sociologiques et démographiques qui les sous-tendent. Le tableau suivant présentant les scores du FN aux municipales depuis 1995[9] secteur par secteur fait apparaître des évolutions divergentes selon les territoires.

 

Évolution du score du FN/RN au premier tour des municipales de 1995, 2014 et 2020 dans les différents secteurs de Marseille

Secteur

1995

2001

(MNR + FN)

2014

2020

Évolution 1995/2020

1er secteur

20,1 %

15,5 %

15 %

10,8 %

-9,3 pts

2e secteur

25,3 %

20,1 %

16,5 %

13,5 %

-11,8 pts

3e secteur

20,5 %

16,8 %

18,1 %

13,6 %

-6,9 pts

4e secteur

17,7 %

13,1 %

17,3 %

13,3 %

-4,4 pts

5e secteur

20,7 %

16,2 %

25,6 %

21,5 %

+0,8 pt

6e secteur

21,2 %

17,2 %

25,9 %

23,3 %

+2,1 pts

7e secteur

26,3 %

23,2 %

32,9 %

33,5 %

+7,2 pts

8e secteur

27,5 %

22,9 %

27,6 %

22,2 %

-5,3 pts

 

On constate, en effet, une baisse tendancielle du FN dans tous les secteurs du centre de Marseille. Cette érosion est même spectaculaire dans les 1er et 2e secteurs où, en vingt-cinq ans, l’audience de l’extrême droite a été divisée par deux. L’augmentation significative du poids de la population issue de l’immigration maghrébine, africaine et comorienne sur les listes électorales (avec notamment l’arrivée en âge de voter de jeunes issus de familles immigrées nés dans les 1980-1990) constitue un handicap structurel pour le RN dans ces quartiers. À ce facteur déjà à l’œuvre depuis une quinzaine d’années est venue s’ajouter la « boboïsation » de certains quartiers du centre de Marseille, la combinaison de ces deux facteurs aboutissant à créer un environnement socioculturellement de plus en plus réfractaire au RN. Cette double logique se retrouve également dans le 8secteur où le 15e arrondissement compte de nombreux électeurs issus de l’immigration tandis que dans le 16e, c’est plutôt l’évolution sociologique et l’embourgeoisement à l’œuvre qui y limitent les performances du RN. On observe par ailleurs que les mauvais scores de 2001, en pleine crise politique et militante entre le FN et le MNR de Bruno Mégret, ont depuis été largement dépassés dans les secteurs périphériques, au contraire des secteurs centraux, où les performances du RN sont en net retrait, même par rapport à la contreperformance de 2001.

L’Est parisien en son temps a connu une évolution assez similaire. On rappellera que lors des élections municipales de 1995 à Paris, le FN s’était qualifié au second tour dans tous les arrondissements de l’Est parisien (10e, 18e, 19e et 20e) et y avait enregistré au second tour des scores oscillant autour de 10 %. Lors des scrutins suivants, sous l’effet des changements sociologiques, cet ancrage va être progressivement rogné jusqu’à quasiment disparaître. Ainsi, aux dernières municipales, le RN n’a pas atteint le seuil des 2 % au premier tour dans ces arrondissements parisiens où il n’existe plus qu’à l’état résiduel. La situation dans le centre de Marseille n’est certes pas la même (le RN y ayant obtenu en moyenne entre 11 % et 14 %), mais le processus semble enclenché, même si le seuil de départ en 1995 y était bien plus élevé que dans l’Est parisien.

Mais ce phénomène de « déclin programmé » du RN ne concerne pas toute la ville de Marseille, on notera ainsi qu’en 1995, si le FN faisait le même score dans les 1er et 3e secteurs (centre-ville) que dans les 5e et 6e (quartiers périphériques), vingt-cinq ans plus tard, il existe un écart de près de 10 points entre ces deux types de territoires. Évolution très contrastée également entre le 2e et le 7e secteurs, où le FN enregistrait dans les deux cas parmi ses meilleurs résultats (plus de 25 % au premier tour en 1995) à l’échelle de la ville. Dans ces deux secteurs, où le poids de la population issue de l’immigration est historiquement élevé, l’audience de l’extrême droite a connu une évolution totalement opposée. En vingt-cinq ans, le vote FN/RN a chuté de 25,3 % à 13,5 % dans le 2e secteur situé dans le centre quand, dans le même temps, il progressait de 26,3 % à 33,5 % dans le 7e, tout au nord de la ville. Alors que l’écart n’était que de 1 point entre les deux secteurs en 1995, il est aujourd’hui de 20 points ! On mesure à ces chiffres comment les contrastes socio-spatiaux se sont accentués dans Marseille depuis la fin des années 1990 et comment la trajectoire du vote RN diverge d’un type de quartier à un autre. 

Les résultats du RN et leurs évolutions au cours du temps traduisent ces clivages sociologiques et les changements intervenus ces dernières années. Dans le centre, le RN est en très net déclin alors que dans les quartiers pavillonnaires et de copropriétés au mode de vie quasi périurbain (5e et 6e secteurs), il se maintient, voire progresse légèrement, entre 1995 et 2020. On touche ici un point très important. Compte tenu de la superficie de Marseille et de son hétérogénéité, on y observe en son sein même des tendances contradictoires qui, ailleurs, s’apprécient à l’échelle des aires urbaines. Ainsi, par exemple, pour la région parisienne, l’effondrement du vote FN dans Paris s’est accompagné de son maintien, voire de son renforcement, sur les marges périphériques (Seine-et-Marne, nord de l’Oise principalement). Dans le cas marseillais, ces trajectoires opposées ont concerné des secteurs de la ville intramuros.

On constate de longue date une marginalisation du RN dans le cœur des principales métropoles françaises et le scrutin de 2020 a marqué le franchissement d’un nouveau palier à la baisse avec des scores mineurs dans de nombreuses grandes villes : 3,3 % à Bordeaux, 4,3 % à Toulouse, 4,8 % à Nantes et Montpellier, 5,4 % à Lyon ou bien encore 6,3 % à Strasbourg. Ce processus, engagé précocement à Paris et s’étant propagé à sa périphérie et à d’autres métropoles, concerne également le centre de Marseille, qui semble progressivement « rentrer dans le rang ». Cette évolution reste cependant masquée par les résultats globaux agrégés sur l’ensemble de la ville, les listes Ravier atteignant en moyenne le score élevé de 19,5 % au premier tour. Plus que d’autres métropoles françaises, la cité phocéenne est, en effet, très composite sociologiquement, urbanistiquement, voire en termes de mode de vie, comme l’ont montré Jean-Laurent Cassely et Sylvain Manternach. 

Les banlieues dans la ville, limite infranchissable pour le PM ? 

Les arrondissements périphériques, zone de repli des Républicains et du Rassemblement national

Le processus de gentrification/boboïsation ne concerne à date que les arrondissements du centre[10]. C’est ici que le Printemps marseillais a percé, que la droite a subi un violent décrochage par rapport à ses scores sous l’ère Gaudin, alors qu’elle limitait son recul dans les arrondissements de l’Est, où elle est solidement ancrée, et dans ceux du Nord, où elle est pourtant historiquement faible.

Composés de quartiers pavillonnaires, à la population plus ou moins aisée, de noyaux villageois anciens, de copropriétés parfois cossues et de cités parmi, hélas, les plus défavorablement connues de France, les arrondissements périphériques marseillais présentent une très grande diversité sociologique et un rapport à la ville très différent de celui prévalant dans l’hypercentre. 

 

Score du RN au premier tour des municipales de 2020 dans les bureaux de vote de Marseille

 

La carte des scores du RN au premier tour des municipales 2020 permet de mesurer combien ces résultats sont contrastés dans la cité phocéenne et combien ce parti est en difficulté dans le centre-ville où il ne dépasse la barre des 20 % que dans 12 des 112 bureaux[11] des arrondissements centraux. Les listes emmenées de Stéphane Ravier obtiennent des résultats nettement plus élevés dans les bureaux des arrondissements périphériques, à l’exception des secteurs des cités populaires, où la population immigrée est nombreuse. 

Si la droite conserve son avance dans les arrondissements 9, 10, 11 et 12 et a pu remporter les secteurs 5 et 6, cette dernière est nettement distancée au premier tour dans les secteurs 7 et 8 où le RN recueille plus de 40 % des suffrages exprimés dans de nombreux bureaux de vote (25 sur les 113 bureaux que compte les 13e, 14e et 15e arrondissements). Composés d’anciens noyaux villageois et de secteurs pavillonnaires, ces bureaux de vote se trouvent relativement proches de certaines cités connues pour le trafic de stupéfiants et les règlements de compte qui y sont liés. Ce sont ces cités qui ont forgé la réputation des quartiers Nord et des représentations souvent négatives qui y sont attachées. Dans ces cités, la population étrangère et issue de l’immigration est parfois majoritaire, ce qui donne corps, aux yeux de nombreux électeurs des quartiers voisins, à la représentation du « Grand remplacement » théorisé par Renaud Camus. Enfin, dans les quartiers de pavillons et copropriétés, qui se trouvent à proximité des cités, la valeur immobilière serait incontestablement plus élevée sans « l’ombre » des cités voisines, ce qui participe d’une frustration certaine pour les propriétaires. Ces divers éléments expliquent ce que nous avions déjà identifié dans un précédent ouvrage[12], à savoir qu’il existe une nette « prime » au vote FN à proximité de certaines cités marseillaises, particulièrement dans les quartiers Nord. Dans son secteur, Stéphane Ravier récolte, par exemple, au premier tour 47,1 % dans le bureau n°1361, 48 % dans le bureau n°1362 et 45 % dans le bureau n°1376, ces trois bureaux étant situés dans la partie est du quartier des Olives, à proximité des cités La Rose-Frais Vallon. Au sud du quartier du Merlan, proche du quartier des Flamants et de La Busserine, autres cités « chaudes », le bureau n°1457 accorde, lui, 46,2 % des suffrages à Stéphane Ravier. 

La droite, emmenée par une candidate qui n’a pas su convaincre les Marseillais et laminée dans le centre-ville, parvient, quant à elle, à remporter trois secteurs (5e, 6e et 7e) dans les quartiers périphériques de la ville. 

 

Rapport de force entre la gauche et la droite au second tour des municipales de 2020 dans les bureaux de vote de Marseille

 

Comme on peut le voir sur notre carte du rapport de force entre la gauche et la droite au second tour[13], à l’hégémonie du Printemps marseillais dans le centre-ville répond une domination de la droite, certes plus contrastée, mais suffisante pour permettre à LR de remporter les secteurs 5 et 6, malgré la concurrence de Robert Assante dans le 6e secteur, dont il a été maire de 2008 à 2014. Les raisons, qui limitent la percée du PM dans ces quartiers de pavillons et de copropriétés, ont été abordées dans la note rédigée par Jean-Laurent Cassely et Sylvain Manternach. Insuffisamment équipés en transports en commun, tributaires de la voiture et sociologiquement éloignés des cadres et militants du Printemps marseillais, les électeurs de ces quartiers n’en partageaient pas les codes culturels et visiblement pas les objectifs politiques. 

Le vote Ghali, ou les limites du Printemps marseillais dans les milieux populaires

Comme on l’a vu, si la situation politique à Marseille peut se lire à l’aune d’un modèle d’évolution sociologique que d’autres grandes villes ont connu précédemment, ce schéma interprétatif doit cependant être modulé pour tenir compte des spécificités phocéennes, comme l’existence de quartiers pavillonnaires et résidentiels dans l’est et le nord de la ville, où la droite et le RN sont solidement implantés. Autre singularité et non des moindres, la présence intramuros de nombreuses cités populaires et de grands ensembles abritant une population issue de l’immigration importante. Si ce type de quartiers existent également à Paris et à Lyon, ils ne pèsent démographiquement pas aussi lourd qu’à Marseille et ils ont historiquement été plus intégrés au reste de la ville alors que les quartiers du nord de Marseille (car ces cités sont principalement situées dans la partie septentrionale de la ville) ont toujours été pensés et vécus comme des territoires à part, compte tenu de leur localisation, de leur urbanisme (quartiers de grands ensembles) mais aussi de leur population (à très forte composante immigrée) et des problèmes sociaux et sécuritaires qui les touchent.

Autre différence et non des moindres, alors que, dans les autres grandes métropoles, ces quartiers constituent des points d’appui pour la gauche traditionnelle, ils ne se sont que modérément reconnus dans le programme et les équipes du Printemps marseillais à qui ils ont souvent préféré Samia Ghali. Tout en se revendiquant de gauche mais en se démarquant du Printemps marseillais et en se présentant comme la porte-voix des quartiers Nord, l’élue du 8e secteur (elle en a été maire de 2008 à 2017 et elle est par ailleurs sénatrice) a, en effet, capté une part significative des voix de ces quartiers. Elle n’a, certes, recueilli que 6,4 % des voix au premier tour à l’échelle de l’ensemble de la ville (soit beaucoup moins que le PM : 23,4 %) mais elle a obtenu 25,8 % dans son secteur, qu’elle a conservé au second tour, où elle a devancé le candidat du PM, Jean-Marc Coppola. Si un effet de fief a joué dans le 8e secteur, où elle est implantée de longue date, on constate qu’elle est parvenue à surclasser parfois très nettement le PM dans d’autres bureaux de vote hors de son secteur, qui correspondent à chaque fois à des cités de grands ensembles et/ou marqués par une forte présence de populations issues de l’immigration. À l’inverse, Samia Ghali a enregistré des scores mineurs dans les arrondissements du centre-ville (2,6 % dans le 4e secteur contre 37,4 % pour le PM) ou du Sud (2,1 % dans le 6e secteur contre 24,4 % pour le PM).

Tout se passe comme si on avait assisté, au sein de la gauche marseillaise, à une forme de division du travail, le Printemps marseillais s’adressant très préférentiellement aux électeurs du centre-ville et notamment aux « néo-Marseillais » comme l’ont montré Jean-Laurent Cassely et Sylvain Manternach, quand Samia Ghali se concentrait sur « l’électorat des cités ». La carte ci-dessous représentant les écarts de scores entre les deux listes au premier tour fait clairement apparaître cette segmentation géographique et sociologique. 

 

Rapport de force entre les listes du Printemps marseillais et de Samia Ghali au premier tour des municipales de 2020 dans les bureaux de vote de Marseille

 

Dans tout le centre de Marseille et dans les quartiers bourgeois du Sud (La Pointe rouge, Les Goudes), le PM devance systématiquement d’au moins 20 points (et parfois bien davantage) les listes Ghali. L’avance est également conséquente (entre 10 et 20 points) dans le Sud, l’Est, le Nord-Est (quartiers assez résidentiels des Médecins, Palama ou Les Mourets) mais aussi à l’Estaque (16e), secteur en voie de gentrification déjà bien avancée. Samia Ghali s’impose, quant à elle, dans la quasi-totalité du 15e arrondissement, mais aussi hors de son secteur dans toutes les cités du 14e (Les Flamants, La Busserine, Campagne-Picon, La Visitation...) et du 13e (La Rose, Frais-Vallon, Les Oliviers) ainsi que dans quelques quartiers du 11e arrondissement (cités Air Bel, Les Néréïdes, Le Bosquet).

Dans une note de la Fondation Jean-Jaurès[14], Olivia Fortin, cheville ouvrière du Printemps marseillais, indiquait que « la désignation des têtes de liste de secteur et leur répartition entre les secteurs ont été guidées par la recherche d’équilibre des forces et par l’adéquation des candidats avec les territoires [C’est nous qui soulignons] ». Conformément à cette stratégie, dans les 7e et 8e secteurs englobant les quartiers Nord et leurs cités, les têtes de liste du PM sont revenues au Parti communiste. Or, si le PC a jadis été puissant localement (le 8e secteur ayant été le fief historique de Guy Hermier, grande figure du PC marseillais), les évolutions sociologiques et démographiques qu’ont connues ces quartiers ont érodé son influence et c’est désormais une personnalité comme Samia Ghali qui semble davantage « en adéquation » (pour reprendre l’expression d’Olivia Fortin) avec ce territoire.

La carte du vote Ghali est, certes, en bonne partie déterminée par un effet de fief avec un survote dans l’arrondissement où elle a construit sa carrière politique (15e arrondissement) et une absence d’audience électorale dans de nombreuses parties de la ville, où elle ne disposait pas de relais ni de soutiens. L’origine des membres des listes qu’elle a présentées est, de ce point de vue, des plus révélatrices. D’après nos calculs[15], sur l’ensemble des candidats qui portaient ses couleurs, 40 % provenaient du 8e secteur. Ne bénéficiant pas de réseaux militants dans de nombreux quartiers de la ville, Samia Ghali a dû puiser dans son vivier de sympathisants du 8pour garnir les listes dans d’autres secteurs. Ainsi, entre 33 % et 40 % des candidats des 1er, 3e, 4e, 5e, 6e et 7e secteurs venaient du 8e. Dans les 3e, 4e et 6e secteurs, les candidats du 8e secteur sont même plus nombreux que les candidats qui habitent le secteur. Seul le 2e secteur présente un visage très local avec moins de 20 % de candidats du 8e secteur et près de deux tiers de candidats inscrits sur les listes des 2e et 3e arrondissements.

Ce déficit d’implantation militante dans toute une partie de la ville versus un solide ancrage dans le 8e secteur et plus particulièrement dans le 15e arrondissement ont bien évidemment influé sur la géographie du vote Ghali au premier tour. Mais cette carte se superpose plus globalement avec une autre carte, celle de l’intensité de la présence des populations d’origine arabo-musulmane sur les listes électorales[16]. En appliquant une grille d’analyse onomastique aux listes électorales dans les différents bureaux de vote marseillais, nous avons pu évaluer le poids relatif de cette population parmi les inscrits. Comme le montre la carte ci-dessous, ce poids varie très sensiblement d’un quartier à un autre avec toute une partie de la ville dans laquelle cette présence est résiduelle (moins de 7 % de porteurs de prénoms arabo-musulmans dans le bureau de vote) alors que, dans d’autres quartiers, le taux atteint parfois 35 %, voire 50 % des inscrits. Or, la carte du vote Ghali au premier tour épouse très parfaitement cette géographie jusque dans ses moindres détails avec, par exemple, quelques îlots de vote Ghali relativement élevés dans le sud de la ville, précisément dans les bureaux où la proportion d’électeurs issus de l’immigration est très significative. C’est le cas, par exemple, dans les cités Air Bel, Les Néréïdes et Le Bosquet dans le 11e arrondissement.

 

Proportion de prénoms arabo-musulmans sur les listes électorales des bureaux de vote à Marseille

 

Vote Samia Ghali au premier tour des municipales 2020 dans les bureaux de vote de Marseille

 

L’analyse statistique confirme la correspondance entre les deux variables que sont le pourcentage de porteurs de prénoms arabo-musulmans parmi les inscrits d’un bureau de vote et le score du vote Ghali au premier tour. Le coefficient de corrélation s’établit ainsi à 0,85, soit un taux très élevé[17] indiquant une forte corrélation entre ces deux données. Plus la proportion de porteurs de prénoms arabo-musulmans sera élevée dans un bureau et plus le vote en faveur de la liste Ghali y sera important. 

C’est aussi ce que montre le graphique suivant avec une très nette élévation de la courbe du score Ghali dans les strates de bureaux à plus forte proportion de porteurs de prénoms arabo-musulmans.

 

Votes Samia Ghali et Printemps marseillais au premier tour des municipales 2020 en fonction de la proportion de prénoms arabo-musulmans par bureau de vote

 

La trajectoire du score de PM est nettement moins linéaire. Il est relativement faible[18] (autour de 20 %) dans les bureaux de vote où ces prénoms sont quasiment inexistants et qui votent fortement pour la droite. Le score du PM s’élève ensuite pour atteindre ses niveaux les plus élevés (entre 27 % et 30 %) dans les bureaux de vote où la proportion de porteurs de prénoms arabo-musulmans oscille entre 7 % et 35 %. C’est dans ces quartiers (1er, 2e, 3e, 4e, 6e et 16arrondissements) caractérisés par un certain degré de mixité ethnoculturelle que le discours et le projet du PM ont rencontré le plus d’écho. L’audience décline ensuite dans les quartiers où la population issue de l’immigration devient la plus importante, ces quartiers se caractérisant électoralement par une abstention très élevée et un fort vote Ghali et socialement par un taux de pauvreté important et une population fragilisée. On se souvient qu’en 2014, le regretté Pape Diouf avait également réalisé de bons scores dans ces quartiers, malgré une base électorale quasi inexistante, eu égard à son inexpérience en politique[19]. L’ancien patron de l’OM était parvenu à s’adresser à une partie de cet électorat en recherche d’une représentation politique.

Par sa trajectoire, par ses origines, par son parcours politique et ses prises de position, Samia Ghali a, elle aussi, su capter un vote affinitaire. Parmi les électeurs de ces quartiers qui sont allés voter, une partie significative s’est reconnue en cette candidate d’origine maghrébine, ayant grandi dans les quartiers Nord et tenant un discours social tout en étant sensible aux questions de sécurité, enjeu important dans ces quartiers. Cette identification conduisant à un vote affinitaire s’est nouée autour de la personnalité de Samia Ghali mais également sans doute en partie au travers du profil de ses colistiers et relais sur le terrain. D’après l’analyse onomastique, 40 % d’entre eux étaient issus de l’immigration, cette proportion étant de 13 % (niveau non négligeable) dans les rangs des candidats du PM. Si le PM alignait la même proportion de candidats issus de la diversité que Samia Ghali dans le 8e secteur (13 contre 14), ces profils très présents sur les listes Ghali, par exemple dans les 5e et 6e secteurs (19 candidats à chaque fois), étaient quasiment absents sur les listes du PM (entre 3 et 5 personnes dans chaque secteur). Faire figurer en masse ce type de profils sur ses listes s’explique en partie, comme on l’a vu, par les limites et la composition de ses réseaux militants (très centrés sur le 8e secteur) mais aussi par une volonté de donner une représentation politique à cette partie de la population marseillaise, qui historiquement n’avait eu que peu voix au chapitre et que le PM n’incarnait pas véritablement. Symboliquement, c’est également cela qui s’est joué quand Samia Ghali ne s’est ralliée que tardivement à Michèle Rubirola. L’élection de cette dernière au poste de maire n’a été possible qu’avec les voix des élus « ghalistes » se posant en représentants des habitants des quartiers Nord et des cités marseillaises. Renouant avec une théâtralisation de la politique toute méditerranéenne, Samia Ghali endossa ainsi le costume de tribun de la plèbe pour rappeler à la nouvelle majorité issue des beaux quartiers et du centre-ville que l’alternance n’avait été possible qu’avec le concours des voix du petit peuple de Marseille.

Cette note a été réalisée en collaboration avec Céline Colange, université de Rouen, Laboratoire UMR IDEES 6266. 

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