Vous êtes ici

International
S'abonner

Mexique : le gouvernement sous-estime la gravité de la situation

24/11/2020 2’
Saul Escobar
Favoris
Partager
A a Zoom

La victoire à l’élection présidentielle mexicaine de 2018 d’Andrés Manuel Lopez Obrador (AMLO) et de son parti, le MORENA, a suscité les espoirs de beaucoup de Mexicains jusque-là socialement oubliés, qaund les progressistes d’Amérique latine ont voulu y voir le retour possible d’un cycle de gauche. Mais les choix du président – austérité budgétaire, refus d’une politique fiscale plus égalitaire, politiques sociales seulement alimentées par les retombées de la lutte contre la corruption et baisse des salaires des fonctionnaires de catégorie A – comme son amitié affichée pour Donald Trump font débat à gauche. Ce texte de Saul Escobar, un des rénovateurs de la gauche mexicaine des années 1990, économiste de l’Université nationale du Mexique et professeur-chercheur à l’Institut national d’anthropologie et d’histoire, en témoigne.

Traduction de Jean Jacques Kourliandsky, directeur de l’Observatoire de l’Amérique latine de la Fondation Jean-Jaurès

La pandémie a provoqué chômage et appauvrissement dans les couches sociales les plus vulnérables. Cette situation semble laisser sans réponse adéquate les autorités. On peut le voir dans le projet de budget de l’année prochaine et une série de mesures, telle celle de la mise en liquidation d’agences spécialisées. Ces décisions ne permettent pas une reprise économique plus vigoureuse, avec un coût social plus réduit. L’insistance à poursuivre une stratégie conservatrice qui propose la réduction des dépenses, refusant tout endettement et toute augmentation de la fiscalité, a déçu divers secteurs progressistes – syndicalistes, producteurs agricoles et organisations de la société civile.

Par ailleurs, le MORENA (Mouvement de régénération nationale), qui a fait triompher le président et conquis la majorité parlementaire à la Chambre et au Sénat, traverse actuellement une crise concernant la nomination des principaux dirigeants du parti. Il ne serait pas surprenant que ce conflit interne se prolonge de façon durable, compte tenu des recours devant les tribunaux et de l’intensité de la confrontation interne.

Nombre de foyers de contestation sociale apparaissent, suite à l’absence de réponse que l’on pouvait attendre d’un gouvernement progressiste. Par exemple, avec les actions de groupes appartenant au mouvement féministe, ou encore d’autres groupes sociaux qui ont manifesté pour défendre l’environnement et les territoires villageois et communautaires – dans les États de Morelos, Chihuahua, et d’autres localités au sud-est du Mexique. Il convient d’y ajouter la grève de Notimex prolongée en raison du comportement de la directrice de cette agence d’informations. Quelques secteurs de la CNTE (Coordination nationale des travailleurs de l’Éducation) ont également réactivé certaines revendications et organisé des manifestations.

La principale revendication de l’opposition concerne ce qu’elle a qualifié d’autoritarisme présidentiel et d’excessive concentration du pouvoir. Les discours du président paraissent leur donner raison : à tout moment, il rejette et accuse toute critique d’être néolibérale, conservatrice, ou exprimant le point de vue de ceux qui cherchent à perpétuer leurs privilèges et leur corruption. Ce faisant, il laisse entendre que le dialogue ne l’intéresse pas et qu’il refuse toute rectification. Par ailleurs, il irrite des secteurs de la société qui l’ont appuyé et qui espéraient une autre politique, en particulier économique et sociale, et qui ont appelé à modifier certaines orientations gouvernementales. Mais il ne faut pas perdre de vue la différence qu’il y a entre ceux qui réclament la réparation d’injustices et aspirent à un approfondissement du changement, et ceux qui souhaitent la perpétuation du statu quo des régimes antérieurs du PRI (Parti révolutionnaire institutionnel) et du PAN (Parti action nationale).

Cette attitude amène à rejeter tout discours alternatif et l’élaboration de propositions de meilleure justice sociale. Un gouvernement progressiste doit se fonder non seulement sur des politiques publiques, mais aussi sur sa capacité à dialoguer avant tout avec les plus déshérités suite à des décennies d’injustice, comme sur sa disposition à établir des alliances avec les mouvements sociaux. Un bon exemple serait celui concernant les disparus d’Ayotzinapa[1] : le gouvernement a en effet ouvert une concertation qui, même sans résultats majeurs, a été appréciée par les familles des étudiants normaliens disparus. Cela n’a pas été le cas en d’autres circonstances, et surtout, il n’y a eu aucune intention de construire un pacte ou accord de long terme, comme celui qui a été par contre recherché avec les secteurs entrepreneuriaux les plus puissants.

Il faut espérer encore que la « 4T » – la « quatrième transformation du Mexique », mot d’ordre programmatique du président – comprenne que cet embourbement est un facteur de tension qui peut s’accroître au point de dégénérer en confrontations. Le radicalisme de la droite devrait rapprocher le président des secteurs progressistes, lui faire accepter les critiques, et ainsi établir un nouvel élan rendant possible la construction de nouveaux projets de changement. Le MORENA aurait alors à jouer un rôle notable. Ce ne serait pas la première fois dans l’histoire du Mexique et de l’Amérique latine que partis et gouvernements qui souhaitaient rompre avec un certain passé rectifient et changent leur stratégie. Le mouvement qui a porté AMLO à la présidence a une longue histoire de luttes. La sensibilité issue de ce passé devrait lui permettre aujourd’hui de comprendre qu’accéder au pouvoir, ce n’est pas seulement accéder aux postes publics, mais aussi et surtout s’appuyer sur la participation active des citoyens. Les difficultés actuelles, pour beaucoup liées à la pandémie et à des injustices profondes, peuvent accroître l’incapacité du gouvernement à trouver des réponses aux attentes légitimes de la population, et au bout du compte perpétuer un état de choses dont on sait qu’il est intolérable.

Lire la suite