Vous êtes ici

Démocratie
S'abonner

Municipales : quelles perspectives de victoire pour le Rassemblement national ?

22/08/2019 12’
Favoris
Partager
A a Zoom

À quelques mois des élections municipales, quelles sont les perspectives de victoire pour le Rassemblement national ? S’appuyant sur un certain nombre de scrutins précédents, Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach montrent que les villes petites et moyennes apparaissent comme des cibles prioritaires, avec des perspectives de victoire dans le Nord-Pas-de-Calais et sur le pourtour méditerranéen.

Comme lors d’autres scrutins, le score du Rassemblement national (RN) aux dernières élections européennes a été très variable selon la taille des communes. Comme le montre le graphique suivant, le résultat de la liste Jordan Bardella décroît linéairement en fonction du nombre d’habitants que compte la commune. En tendance, plus une ville est peuplée et moins le RN performe. Ainsi, dans la strate des communes de 100 000 habitants et plus, le score moyen du RN s’est établi à seulement 14 %. Inversement, c’est dans les plus petites communes que le parti lepéniste a enregistré ses meilleurs résultats : 27,5 % en moyenne dans les communes de moins de 3 500 habitants et 25,8 % dans celles de 3 500 à 5 000 habitants.

 
Le score de la liste RN aux européennes en fonction de la taille de la commune

Les villes petites et moyennes : cibles prioritaires pour le Rassemblement national

La très forte indexation de l’audience électorale du RN à la taille de la commune s’explique pour des raisons à la fois sociologique et géographique. La composition sociologique de la population varie en effet très sensiblement selon le nombre d’habitants que compte une commune. Dans les villes les plus peuplées, la part des diplômés du supérieur, des cadres et des professions intermédiaires est très significative, or il s’agit des catégories de la population les plus réfractaires au vote frontiste. La part des employés et surtout des ouvriers dans la population locale est, en revanche, plus importante dans les communes de taille petite ou moyenne, or c’est dans les milieux populaires que le RN bénéficie du plus de soutien. De la même façon, même si de nombreuses exceptions existent, le poids de la population issue de l’immigration dans la population communale est, en général, plus élevé dans les grandes villes que dans les communes de taille plus modeste. Or, si une présence immigrée a souvent pour effet de venir doper le vote frontiste, quand cette population représente une proportion très significative de l’électorat local, cela devient un handicap structurel pour le RN car il s’agit d’un électorat qui est extrêmement éloigné et même opposé au parti lepéniste. En d’autres termes, le RN est favorisé électoralement dans les communes qui comptent une présence immigrée réelle mais limitée mais quand le poids de la population issue de l’immigration passe un certain seuil dans le corps électoral, cette présence constitue alors un véritable obstacle. Le cas d’un territoire comme la Seine-Saint-Denis est, de ce point de vue, emblématique. Dans les années 1980 et jusqu’au milieu des années 1990, le « 9-3 » a été une des zones de forces du Front national (FN). Mais du fait de l’augmentation très importante du poids des personnes issues de l’immigration dans la population locale[1] mais aussi et surtout dans le corps électoral local[2], les scores frontistes sont en recul sensible dans ce département depuis une vingtaine d’années. Bien qu’étant lui-même originaire de Seine-Saint-Denis, Jordan Bardella n’obtient que 16,3 % dans son département contre 20,7 % pour le FN lors des européennes de 2014.

Parallèlement aux effets liés à la structure de la population des grandes villes et des communes plus petites, le fait que le vote RN soit fortement indexé sur la taille de la commune s’explique également par des raisons de nature géographique. Les communes les plus peuplées constituent sont dans la majorité des cas le cœur d’agglomérations importantes ou en sont situées à proximité immédiate. Et inversement, les communes de moins de 10 000 voire 20 000 habitants correspondent plus souvent soit à des communes rurales (pour les plus petites), soit à des communes péri-urbaines soit à des petites villes isolées (par exemple des sous-préfectures). De ce fait, les problématiques d’accès à un marché du travail important, aux services publics et à une offre culturelle et commerciale ne se posent évidemment pas dans les mêmes termes dans une commune de 8 000 habitants que dans une ville de 80 000. Le sentiment d’isolement ou de relégation et le fait de se sentir moins bien loti en matière d’équipements publics, de dynamisme économique ou d’infrastructures de transport, ingrédients constituant un terreau fécond pour le vote RN, se rencontrent davantage dans les communes petites et moyennes que dans les grandes.

C’est donc dans les communes petites ou moyennes que le potentiel électoral du RN est le plus important. Mais pour exploiter ce potentiel électoral en victoire lors des prochaines élections municipales, encore faut-il être en capacité de présenter des listes. On touche ici un des principaux obstacles auquel le RN est confronté. À l’instar des autres formations politiques, il ne dispose pas des forces militantes suffisantes pour mailler le territoire et présenter des listes notamment dans les très nombreuses communes de moins de 5000 habitants. À ce handicap commun aux autres partis, vient s’ajouter le fait que la dédiabolisation est loin d’être achevée. Figurer sur une liste du RN n’est pas anodin et est loin d’être banalisé. Dans de nombreux territoires, et notamment dans les petites communes, le risque de réputation demeure et afficher son appartenance ou sa proximité au frontisme ne va pas de soi et peut être source de tensions avec son entourage familial, amical, professionnel ou de voisinage.

Pour ces deux raisons, il sera très difficile au RN de parvenir à monter des listes dans les communes les plus petites, qui sont pourtant tendanciellement celles qui votent le plus pour ce parti. Et à l’autre extrémité du spectre communal, le parti lepéniste sera sans doute en capacité de présenter des listes dans les grandes villes, mais avec quasiment aucune chance de victoires, car la population des grandes villes est assez rétive au RN. Les communes qui constituent la cible idéale pour ce parti en vue des municipales sont donc des villes de taille petite ou intermédiaire.

Un autre critère déterminant pour tenter de sérier les communes que le RN pourrait conquérir lors des prochaines municipales réside bien entendu dans son potentiel électoral, que l’on peut évaluer en prenant comme référence les scores obtenus lors des élections européennes de mai dernier. À partir de quel seuil peut-on considérer que la commune est potentiellement « prenable » par le RN ? Il n’y a pas de réponse définitive en la matière mais l’on peut s’appuyer sur les constats suivants :

  • les élections européennes et municipales obéissent à des logiques différentes et compte tenu du contexte local, les résultats aux deux scrutins peuvent différer très sensiblement. Il est ainsi tout à fait probable que le RN obtienne aux municipales dans certaines communes des scores nettement moins élevés qu’aux européennes du fait de la concurrence exercée par des candidats ayant un fort ancrage local ;
  • quand on analyse les victoires remportées par le FN lors des municipales de 2014, on constate qu’à l’exception d’Hénin-Beaumont (conquise au premier tour à la majorité absolue), toutes les autres villes ont été gagnées au second tour dans des configurations soit de triangulaires soit de quadrangulaires. Et comme le montre le tableau suivant, la victoire a alors été acquise avec des scores oscillant entre 30 et 47 %.

 

Scores et configuration dans lesquelles le FN a obtenu des victoires lors des municipales de 2014

Communes

Configuration dans laquelle la victoire a été obtenue

Score du FN ayant permis la victoire

Hénin-Beaumont

1er tour

50,3 %

Béziers

Triangulaire – 2nd tour

47 %

Fréjus

Triangulaire – 2nd tour

45,6 %

Le Pontet

Triangulaire – 2nd tour

42,6 %

Le Luc

Quadrangulaire – 2nd tour

42 %

Villers-Cotterêts

Triangulaire – 2nd tour

41,5 %

Beaucaire

Quadrangulaire – 2nd tour

39,8 %

Cogolin

Quadrangulaire – 2nd tour

39 %

Marseille – 7e secteur

Triangulaire – 2nd tour

35,3 %

Hayange

Quadrangulaire – 2nd tour

34,7 %

Mantes-la-Ville

Quadrangulaire – 2nd tour

30,3 %

 

Ces différents éléments (décote éventuelle du fait de l’implantation des candidats concurrents et scénarios de victoire de 2014) nous amènent à considérer qu’il faut que le RN ait au moins réalisé un score de 35 % dans la commune aux dernières élections européennes pour pouvoir espérer l’emporter aux municipales de 2020. Le tableau suivant indique, dans chaque strate de commune, le nombre de communes dans lesquelles le RN a franchi ce seuil de 35 %.

Hormis ces effets liés aux différences de structure et de composition de la population des petites communes et des grandes villes, la forte corrélation entre l’audience du RN et la taille des communes renvoie également à une dimension géographique. En tendance, les petites communes sont en effet souvent éloignées du cœur des grandes agglomérations quand les villes plus importantes en constituent soit le centre soit en sont situées à proximité. Les communes petites ou moyennes correspondent la plupart du temps à des communes rurales ou péri-urbaines ou à des villes isolées (de type sous-préfectures). Dans ces communes, l’accès à un marché de l’emploi dynamique, aux services publics et à une offre commerciale, culturelle et de loisirs étoffée laisse souvent à désirer. La desserte en transports en commun ne se pose pas dans les mêmes termes que dans les grandes villes et la mobilité professionnelle et résidentielle y est nettement plus limitée. C’est sur ce terreau que peut se développer un sentiment de relégation et d’isolement. La sensation de ne pas vivre « là où ça se passe », de ne pas être au centre du jeu et de ne compter que pour quantité négligeable est plus fréquente dans ce type de territoires que dans le cœur des agglomérations. Or, ces éléments sociologiques et psychologiques constituent de puissants ressorts du vote RN, qui se revendique d’ailleurs comme étant le parti de la « France des invisibles ».

Tous ces facteurs contribuent donc à faire des grandes villes des zones assez rétives au RN et, à l’inverse des communes petites ou moyennes, des cibles nettement plus intéressantes pour le parti lepéniste. Néanmoins, pour transformer ce potentiel en victoires sonnantes et trébuchantes lors des prochaines municipales, encore faut-il être en capacité de présenter des listes et des candidats. Le RN se trouve ici confronté à la même difficulté que les autres formations politiques. Dans un contexte de discrédit profond vis-à-vis des partis et de repli sur la sphère individuelle, les appareils partisans ne disposent pas des ressources suffisantes pour mailler le territoire et pour pouvoir aligner des listes dans les très nombreuses communes de petite taille. À cette difficulté générale, se surajoute pour le RN le fait que la dédiabolisation de son image n’a pas été menée à son terme. Il ne va donc pas de soi d’afficher sa proximité ou son appartenance au parti lepéniste. Dans les communes ne comptant que quelques milliers d’habitants où les liens interpersonnels sont étroits, figurer sur une liste municipale estampillée RN n’est pas anodin. Cet opprobre qui continue de peser sur ce parti a objectivement un effet dissuasif et limite les vocations notamment dans les petites communes. Difficulté supplémentaire, la loi impose que les listes présentées respectent la parité hommes/femmes, or trouver le quorum de femmes nécessaire dans des communes de taille modeste est souvent compliqué pour les partis et a fortiori pour le RN. Dans les grandes villes, ces difficultés sont moindres et le parti lepeniste sera la plupart du temps techniquement en capacité de monter des listes mais ces villes n’offrent, on l’a vu, quasiment jamais de perspectives de victoire. Si l’on résume, le RN bénéficie d’un vrai potentiel électoral dans bon nombre de petites communes mais il n’aura pas la possibilité d’y présenter des listes quand, à l’autre extrémité du spectre communal, les ressources militantes seront disponibles dans les grandes villes pour constituer des listes mais avec la clé aucune chance de l’emporter…

Les communes de taille intermédiaire constituent donc la cible la plus accessible et la plus prometteuse pour le RN. Ces villes petites ou moyennes votent, en tendance, assez significativement pour lui et leur nombre d’habitants (de plusieurs milliers à quelques dizaines de milliers) y rend envisageable la constitution d’une liste et le recrutement d’un nombre suffisant de colistiers hommes et femmes.

Après avoir précisé le périmètre de la cible en termes de taille de commune, une question centrale se pose : à partir de quel seuil électoral peut-on considérer qu’une ville est potentiellement « gagnable » pour le RN ? Les élections européennes qui ont eu lieu moins d’un an avant les prochaines municipales peuvent constituer une base de référence pour jauger l’audience électorale actuelle du RN sur le plan local. À ce stade de l’analyse, il est nécessaire de rappeler deux éléments importants.

D’une part, les élections européennes et les municipales répondent à des logiques politiques très différentes et il n’est pas possible de plaquer mécaniquement les scores obtenus aux européennes pour approcher le score des municipales. Lors de ce scrutin, le RN sera confronté à des candidats sortants ou non sortants, qui disposent souvent d’un véritable ancrage local à l’inverse de la plupart des candidats frontistes. Ce paramètre doit être intégré et il y a fort à parier que, dans de nombreuses villes, les listes RN concurrencées par des candidats bénéficiant d’une assise locale ne retrouveront pas le score atteint par le parti quelques mois auparavant lors d’élections nationales. On doit donc intégrer un probable phénomène de décote.

D’autre part, quand on analyse les précédentes élections municipales, on constate qu’à l’exception d’Hénin-Beaumont, conquise au premier tour avec 50,2 % des voix, toutes les villes remportées par le RN l’ont été au second tour dans des configurations de triangulaires voire de quadrangulaires. Et comme le montre le tableau suivant, du fait de ces configurations relativement éclatées de second tour, le seuil pour gagner s’en est trouvé abaissé. Le RN l’a ainsi emporté dans ces villes avec un score oscillant entre 30 et 47 % des voix.

L’ensemble de ces éléments (décote aux municipales par rapport aux européennes, victoires dans des configurations de triangulaires ou quadrangulaires) nous amène à penser que pour que le RN nourrisse des espoirs crédibles de victoire dans une ville lors des municipales, il faut qu’il ait au minimum franchi la barre des 35 % aux européennes. Comme on peut le voir dans le tableau suivant, ce seuil n’a été franchi dans aucune ville de 100 000 habitants et plus et dans seulement trois villes de 50 à 100 000 habitants (Calais : 41,5 % et deux villes déjà détenues par le RN ou un allié, Fréjus : 39,2 % et Béziers : 37,6 %). Inversement, de très nombreuses communes de moins de 5 000 habitants ont offert des scores supérieurs à 35 % au RN mais, comme on l’a vu, il sera techniquement très difficile pour ce parti d’y constituer des listes.

 

Le nombre de cas où le RN a franchi le seuil de 35 % aux européennes selon les différentes strates de taille de commune

Nombre d’habitants

Nombre total de communes

Nombre de communes où le RN fait 35 % et plus

Part de communes dans la strate dans lesquelles le RN fait 35 % ou plus

Moins de 3 500

31 807

7 766

24,4 %

3 500 à 5 000

938

150

16 %

5 000 à 8 000

862

130

15,1 %

8 000 à 10 000

288

35

12,1 %

10 000 à 20 000

501

77

15,4 %

20 000 à 50 000

320

19

5,9 %

50 000 à 100 000

76

3

3,9 %

100 000 et plus

40

0

0 %

 

Les potentialités se concentrent donc dans les strates de communes intermédiaires entre 5 000 et 50 000 habitants. Si l’on affine ce premier criblage, ces strates de communes présentent un nombre de cas conséquent où les scores du RN sont encore plus élevés. La liste de Jordan Bardella a ainsi franchi la barre des 45 % dans 32 villes de 5 à 8 000 habitants, dans 7 de 8 à 10 000, et dans 16 de 10 à 50 000 habitants. Ces communes offrent de réelles opportunités de victoires pour le parti lepeniste.

 
Focus sur les communes de 5 000 à 50 000 habitants

Nombre d’habitants

Nombre total de communes

Nombre de communes où le RN fait de 35 à 40 %

Nombre de communes où le RN fait de 40 à 45 %

Nombre de communes où le RN fait 45 % et plus

5 000 à 8 000

862

64

34

32

8 000 à 10 000

288

18

10

7

10 000 à 20 000

501

36

29

12

20 000 à 50 000

320

11

4

4

 

Géographiquement, ces cibles potentielles sont très concentrées dans deux grandes zones : le Nord-Pas-de-Calais et le pourtour méditerranéen et la basse vallée du Rhône. À ces deux foyers principaux s’ajoutent des foyers secondaires : la Picardie et la Moselle. Dans la plupart des autres régions et départements, le RN n’a franchi la barre des 35 % dans quasiment aucune commune de plus de 5 000 habitants.

 

 

Des perspectives de victoire dans le Nord-Pas-de-Calais

Dans l’ancienne région du Nord-Pas-de-Calais, ce seuil a, en revanche, été franchi dans pas moins de 85 communes de plus de 5 000 habitants. La plupart correspondent à des petites villes de 5 à 10 000 habitants comme on en compte beaucoup dans tout le bassin minier, zone où sont concentrés la plupart des bastions frontistes dans cette région (avec également quelques villes très favorables sur le littoral ou dans la vallée de la Sambre). Mais parmi ces communes figurent également des villes de taille plus importantes comme Liévin (31 000 habitants et 48 % pour la liste Bardella), Bruay-La-Buissière (22 000 habitants et 46,7 %) ou bien encore Lens (31 000 habitants et 41,4 %). Dans 14 de ces communes, quasiment toutes situées dans la partie ouest du bassin minier (c’est-à-dire dans le département du Pas-de-Calais), le seuil des 50 % a été franchi notamment à Mazingarbe (57,6 %), Hénin-Beaumont (55,9 %), Grenay (54,4 %), ou bien encore Calonne-Ricouart (53,9 %) ou Marles-les-Mines (53,7 %).

 

 

Le bassin minier (et avec un nombre limité de communes, le littoral de Calais à Gravelines) constitue donc un objectif prioritaire pour le RN avec de nombreuses villes petites et moyennes votant massivement pour lui. Toutefois, même si le parti lepéniste y dispose d’un appareil militant performant et relativement fourni, il ne sera sans doute pas en capacité de monter des listes dans ces 85 communes. On rappellera ainsi que lors des élections municipales de 2014 le FN n’était pas parvenu à présenter des listes dans des communes comme Wingles, Courrières ou Noyelles-Godault où pourtant il était électoralement très puissant (avec respectivement des scores de 48 %, 43,7 % et 51,3 % aux européennes de la même année). De la même façon, à quelques mois d’intervalle on avait parfois observé des écarts très conséquents entre le résultat du FN aux européennes et aux municipales dans certaines communes comme le montre le tableau suivant.

 

Des écarts significatifs entre les scores aux municipales et aux européennes de 2014 dans certaines communes du Pas-de-Calais

Commune

% au 2nd tour des municipales

% aux européennes

Écart

Lens

24 %

39,6 %

-15,6 pts

Méricourt

33,7 %

45,3 %

-11,6 pts

Billy-Montigny

31,8 %

46,4 %

-16,6 pts

Harnes

20,9 %

47,5 %

-26,6 pts

 

Ces éléments rétrospectifs viennent donc tempérer les perspectives de victoire que les spectaculaires résultats des dernières européennes laissent augurer à première vue. Toutefois, depuis les élections de 2014, le RN a nettement renforcé son implantation et son assise dans ce territoire. Il peut notamment s’appuyer sur les élus qu’il est parvenu à faire élire dans certains conseils municipaux en 2014. Si une partie de ces élus a démissionné entretemps ou a quitté le RN, ce maillage constitue une étape importante dans la conquête future de municipalités dans la mesure où ces élus ont pu se familiariser avec les dossiers de la commune, se faire connaître de la population et assurer une présence et une visibilité sur le plan local. Le tableau ci-dessous recense le nombre d’élus d’opposition dont disposait le FN au lendemain des municipales de 2014 dans le bassin minier du Pas-de-Calais.

 
La présence frontiste dans les conseils municipaux du bassin minier du Pas-de-Calais

Communes

Nombre de conseillers municipaux FN élus en 2014

% de la liste Bardella dans la commune aux européennes

Auchel

4

49,5 %

Billy-Montigny

4

47,3 %

Bruay-La-Buissière

7

46,7 %

Carvin

6

43,6 %

Dourges

2

47,1 %

Douvrin

1

46,7 %

Grenay

5

54,4 %

Guînes

3

48,6 %

Lens

4

41,4 %

Liévin

5

48 %

Mazingarbe

2

57,6 %

Méricourt

5

45,8 %

Montigny-en-Gohelle

6

49,3 %

Oignies

5

46,4 %

Sallaumines

5

44,1 %

 

Dans toutes ces communes la liste Bardella a franchi la barre des 40 %, voire des 45 %. Le potentiel électoral y est donc très important et le parti lepéniste y dispose de troupes et d’élus implantés qui ont vocation à monter des listes.

Et sur le pourtour méditerranéen

Dans l’ancienne région Languedoc-Roussillon, des perspectives de conquêtes se dessinent également le long d’un vaste arc frontiste, composé d’un chapelet de petites villes s’égrainant le long du littoral et partant de la périphérie de Perpignan pour remonter jusqu’à la vallée du Rhône. Cet arc de crise se situe le long de l’axe constitué par l’autoroute A9. On rappellera que cette région a été un important foyer de tensions durant la crise des « gilets jaunes » et que tous les péages autoroutiers situés sur cet axe avaient été systématiquement vandalisés, voire incendiés. Si l’on suit cet itinéraire en partant des Pyrénées-Orientales, on traverse Pia (43,2 % pour Bardella, 8 900 habitants), Saint-Laurent de la Salanque (44 %, 10 300 habitants) et Le Barcarès (46,8 %, 5 900 habitants). On rencontre ensuite Port-La-Nouvelle, dans l’Aude (49,6 %, 5 600 habitants) et Sigean (41 %, 5 500 habitants), puis, dans l’Hérault, Sérignan (40 %, 6 900 habitants) et Vias (44,1 % et 5 600 habitants). On débouche enfin dans le Gard via la région de la Petite Camargue et les scores sont également très élevés dans les communes d’Aimargues (47,1 %, 5 600 habitants), Vauvert (42,6 %, 11 500 habitants), Saint-Gilles (43,8 %, 13 600 habitants) dans la circonscription de Gilbert Collard, puis Bellegarde (45 %, 7 000 habitants).  

 

 

Dans cette région, comme sur le plan national, les scores sont un peu moins élevés dans les villes de taille plus importantes, même si l’audience du frontisme y est quand même marquée. La liste Bardella n’a ainsi atteint « que » 30 % à Perpignan, 30 % également à Narbonne, 36,7 % à Frontignan, 35,6 % à Lunel et « seulement » 24,4 % à Nîmes. Dans ces villes, les perspectives de victoire apparaissent donc moins évidentes et tout dépendra des stratégies adoptées par les adversaires, notamment au moment du second tour[3]. L’absence d’un front républicain et le maintien de plusieurs listes face au RN débouchant sur des triangulaires, voire des quadrangulaires, pouvant offrir des opportunités dans ces villes de taille importante alors même que l’étiage du RN s’y trouve sous ou autour du seuil de 35 %.

En poursuivant vers l’est, l’arc frontiste se divise en deux branches, l’une remontant le long de la vallée du Rhône, dans le Vaucluse, et l’autre filant vers la Côte d’Azur en longeant l’étang de Berre. La partie ouest du Vaucluse présente une forte concentration de communes dans lesquelles les scores du RN ont été très élevés. On peut citer notamment Bédarrides (46,7 %, 5 100 habitants), Sorgues (44 %, 18 300 habitants) ou bien encore Monteux (41,4 %, 12 900 habitants). Dans ce département, où l’extrême droite est bien enracinée et contrôle plusieurs municipalités (Orange et Bollène, dirigées par les époux Bompard, Le Pontet et Camaret-sur-Aigues par des maires Rassemblement national), les scores sont à peine moins élevés dans les villes de taille plus importantes : 35 % à Carpentras et 38 % à Cavaillon.

 Dans les Bouches-du-Rhône, la liste Bardella a également enregistré de bonnes performances notamment sur le pourtour ou à proximité de l’étang de Berre. On trouve dans cette zone plusieurs communes, parfois de taille assez importante, dans lesquelles le seuil des 40 % a été franchi. C’est le cas notamment à Berre-l’Étang (40,6 %, 13 500 habitants), Miramas (40,6 %, 25 700 habitants), Rognac (41,1 %, 12 000 habitants), Châteauneuf-les-Martigues (41,6 %, 16 300 habitants), Fos-sur-Mer (41,6 %, 15 600 habitants), Gignac-la-Nerthe (44,7 %, 9 000 habitants) et Marignane, ville conquise momentanément par le FN en 1995 (46,8 %, 33 700 habitants).

Dans le Var, le FN avait conquis trois villes en 2014 : Fréjus, Le Luc et Cogolin (le maire de cette dernière ayant quitté depuis le parti). Il s’agira pour la formation lepéniste de conserver ses positions, dont l’importante ville de Fréjus dirigée par David Rachline, et éventuellement d’en gagner de nouvelles. Les résultats ont été particulièrement élevés au Muy (40,9 %, 9 200 habitants), à Puget-sur-Argens (40,9 %, 7 800 habitants) et à Vidauban (45,8 %, 11 500 habitants). En cas de triangulaires ou de quadrangulaires, d’autres communes pourraient tomber éventuellement dans l’escarcelle du RN si ce dernier est en capacité de se présenter dans des communes où il atteint autour de 35 % aux européennes : La Crau, Cuers, Garéoult ou bien encore Saint-Maximin-la-Sainte-Baume.

Dans les Alpes-Maritimes voisines, les perspectives de victoire sont moins nombreuses. On mentionnera néanmoins les communes de Saint-André de la Roche (42,4 %, 5 300 habitants) et de La Trinité (40,5 %, 10 000 habitants), à proximité de Nice. La Cité des Anges, dans laquelle devrait se présenter Philippe Vardon, semble très difficilement prenable, le RN n’y ayant obtenu que 28,2 % aux européennes.

Le Grand-Est constitue une zone d’influence électorale assez importante, sans commune mesure toutefois avec les deux foyers principaux présentés précédemment. Le parti lepéniste obtient des scores élevés dans la Moselle industrielle, où il a déjà conquis la mairie d’Hayange : L’Hôpital (46,4 %, 5 400 habitants), Freyming-Merlebach (42,9 %, 13 000 habitants), Stiring-Wendel (42,1 %, 12 000 habitants). On compte aussi des résultats élevés autour de Mulhouse (Wittelsheim : 39,7 %), à Saint-Dizier (40,1 %) et Vitry-le-François (39,6 %), mais aussi dans des petites villes ouvrières des Ardennes : 49,8 % à Bogny-sur-Meuse et 41 % à Nouzonville. Enfin, dans le très frontiste département de l’Aisne, où en 2014 Villers-Cotterêts a été gagnée par le RN (avant que le canton ne tombe en 2015), plusieurs petites villes ont puissamment voté pour le RN aux européennes : Bohain-en-Vermandois (49,6 % et 5 700 habitants), Tergnier (44,5 %, 13 500 habitants), Gauchy (41,5 %, 5 300 habitants) ou bien encore Hirson (41,4 %, 9 000 habitants) dont le canton a été gagné par le RN en 2015 avec 54,8 % des voix et 49,9 % sur la seule commune d’Hirson.

 

 

L’effet domino

Dans le Pas-de-Calais, la conquête d’Hénin-Beaumont a fait office d’un verrou qui aurait sauté. Non seulement le FN a prouvé qu’il était capable de l’emporter en obtenant la majorité absolue (ce qui confère une légitimité forte) mais il a également montré qu’il était en capacité de gérer une municipalité d’une taille relativement importante. Suite à cette première victoire, un effet domino s’est produit lors des scrutins qui ont suivi. Aux élections départementales de 2015, le FN a ainsi remporté six cantons dans l’ouest du bassin minier dont les deux d’Hénin-Beaumont et quatre autres situés à proximité (Harnes, Lens, Wingles et Lillers). Deux ans plus tard, ce sont les quatre circonscriptions législatives de cette partie du bassin minier qui sont, à leur tour, tombées dans l’escarcelle frontiste.

 

 

Cet effet d’entraînement, fruit d’une dynamique électorale et d’un ancrage croissant sur un territoire, peut fonctionner dans les deux sens. La conquête des mairies peut précéder celles des cantons et des circonscriptions mais le schéma inverse pourrait également se produire. Ludovic Pajot, jeune député frontiste de vingt-cinq ans, pourrait ainsi lors des prochaines municipales se lancer à l’assaut de la ville de Bruay-La-Buissière, ville toute proche d’Hénin-Beaumont[4].

La commune constitue un maillon-clé dans les processus de conquête électorale d’un territoire. Cela avait été particulièrement net lors des élections départementales de 2015 notamment dans cette région. Dans les cantons proches d’Hénin-Beaumont se déroulaient des duels entre des candidats de gauche et des candidats FN. La gauche était parvenue à freiner la dynamique frontiste principalement dans les communes dont le maire était candidat aux départementales. Dans beaucoup d’autres communes qui n’étaient pas « tenues », c’est le FN qui l’emporta, comme on peut le voir sur la carte suivante.

 

Au second tour des départementales de 2015, la dynamique frontiste n’est freinée que par l’ancrage des candidats locaux : le cas du bassin minier du Pas-de-Calais

 

Dans le département voisin du Nord, le cas du canton de Denain est également assez éclairant. Lors des départementales de 2015, le Front de gauche n’avait conservé ce canton que de justesse face au FN avec un score de 51,4 % contre 48,6 % pour le FN. Celui-ci était arrivé en tête dans la plupart des communes du canton à l’exception de six d’entre elles.

 

Le score du FN au second tour des départementales de 2015 dans les différentes communes du canton de Denain (Nord)

 

 

Les trois communes où le FN avait accusé le plus de retard (Roeulx, Douchy-les-Mines et Neuville-sur-Escaut) étaient précisément des communes dont les maires ou l’adjoint étaient candidats ou suppléants du Front de gauche. Et, comme le montre le tableau suivant, l’avance du Front de gauche sur l’ensemble du canton provenait intégralement des deux fiefs du binôme qui se présentait pour le Front de gauche. Alors que ces deux communes ne représentaient que 20 % du total des inscrits du canton, ces bastions communistes ont joué un rôle décisif dans la préservation du canton.

 

Départementales de 2015 dans le canton de Denain : l’avance du Front de gauche sur le Front national s’est construite dans les villes-bastion du Parti communiste

Communes

Inscrits

Nombre de voix d’avance du Front de gauche sur le Front national

Douchy-les-Mines

7 222

350

Neuville-sur-Escaut

1 883

195

Total Douchy + Neuville

9 105

545

Ensemble du canton

44 784

558

 

Les communes de ce territoire seront de nouveau l’enjeu d’une rude bataille aux municipales car, suite à la conquête de la circonscription par Sébastien Chenu en 2017, le RN peut nourrir des ambitions pour les villes de Douchy-les-Mines (43 % pour la liste Bardella), Denain (44,3 %) ou Escaudain (47 %).

Tel que dans un jeu de go, la conquête de villes permet de se constituer des positions qui permettent progressivement de mailler le territoire et de bloquer le développement de l’audience des adversaires. À partir de ces mairies, l’influence du parti peut irradier sur les zones environnantes, les villes conquises et désormais administrées servant de vitrines municipales. Le contrôle de certaines municipalités permet également, et on l’oublie souvent, pour une famille politique, de former des cadres à la gestion municipale. C’est absolument décisif pour un parti comme le RN qui ne dispose pas d’un vivier important d’administrateurs ou de cadres territoriaux encartés ou sympathisants. Face à cette pénurie, Orange, gérée depuis 1995 par l’ancien frontiste Jacques Bompard, a fait office de « centre de formation » ; plusieurs membres des cabinets des maires des villes prises par le FN dans le sud de la France en 2014 ayant fait un passage par la ville d’Orange.  

Le même effet domino qu’autour d’Hénin-Beaumont s’est produit dans la région de Béziers. Après la conquête de la ville en 2014 par une liste conduite par Robert Ménard et soutenue par le FN, ce parti et les candidats « ménardistes » ont conquis lors des départementales de 2015 les trois cantons biterrois, qui correspondent aux différents quartiers de la ville mais qui englobent également des communes proches. Ces trois victoires furent acquises en duel et les binômes frontistes obtinrent respectivement 54,4 % dans les cantons de Béziers-1[5] et Béziers-2 et 59,2 % dans celui de Béziers-3. Deux ans plus tard, aux législatives, Emmanuelle Ménard, soutenue par le FN, s’emparait avec 53,5 % des voix au second tour de la sixième circonscription de l’Hérault, circonscription englobant la ville de Béziers.   

 

 

Robert Ménard devra conforter cette implantation en se faisant réélire maire de Béziers mais il peut également nourrir des ambitions sur Béziers-Métropole. L’agglomération compte en effet 55 élus dont 27 viennent de Béziers, contingent au sein duquel les représentants de la majorité municipale sont très surreprésentés. Tout l’enjeu sera d’adjoindre à ses troupes biterroises des représentants des petites communes pour constituer une majorité. Les maires de Lieuran-lès-Béziers et de Cers ont déjà rejoint le RN en cours de mandat et celui-ci a atteint des niveaux élevés dans certaines communes importantes de l’agglomération : 46,6 % à Valras-Plage, 45 % à Villeneuve-lès-Béziers, 40,7 % à Sauvian ou 40 % à Sérignan (dont le maire divers droite est le président de l’agglomération depuis 2014). Reste à savoir si le FN et son allié Robert Ménard auront la possibilité de présenter des listes dans ces communes de quelques milliers d’habitants.

Béziers comme les autres villes conquises en 2014 seront scrutées à la loupe car, avant de remporter des nouvelles mairies, le RN sera aussi jugé sur sa capacité à conserver celles qu’il a gagnées lors du précédent scrutin. On se souvient que l’épisode des conquêtes frontistes en 1995 avait tourné au fiasco lors des municipales suivantes. L’enjeu est donc de taille même si les conquêtes apparaissent aujourd’hui dans leur ensemble plus solides. On a vu précédemment que la victoire des municipales avait été confortée en 2015 aux départementales à Hénin-Beaumont, Béziers et Villers-Cotterêts. Ce fut le cas également à Fréjus, à Beaucaire ou au Pontet, où les cantons furent remportés par le RN.

Si l’on compare les résultats des européennes de 2014 avec celles de 2019, on constate que le RN est assez stable dans les villes qu’il dirige. Il n’y a donc pas d’usure manifeste du pouvoir même si la situation apparaît fragile dans la commune de Mantes-la-Ville, conquise de manière inattendue en 2014.

 

2014-2019 : Évolution du score du Rassemblement national (RN) dans les villes qu’il détient

Communes

% européennes de 2014

% européennes de 2019

Évolution

Hénin-Beaumont

53,5 %

55,9 %

+2,4 pts

Beaucaire

49,5 %

47,8 %

-1,7 pt

Le Luc

41,9 %

45,4 %

+3,5 pts

Le Pontet

43,3 %

39,4 %

-3,9 pts

Fréjus

42 %

39,2 %

-2,8 pts

Hayange

37,7 %

38,7 %

+1 pt

Villers-Cotterêts

39,8 %

38,5 %

-1,3 pt

Béziers

35,8 %

37,6 %

+1,8 pt

Cogolin

46,2 %

36,2 %

-10 pts

Mantes-la-Ville

30,9 %

26,5 %

-4,4 pts

 

Le cas de Cogolin, dont le maire a quitté le RN en cours de mandat constitue un autre cas particulier avec une érosion du RN entre 2014 et 2019 qui atteint cependant encore un niveau élevé. Cet enracinement du RN dans la plupart des villes qu’il a conquises avait été corroboré par un sondage de l’Ifop réalisé en mars 2015[6] et qui indiquait qu’un an après le scrutin, le niveau de satisfaction dans ces villes était plus élevé que dans la moyenne des villes françaises avec 74 % de « satisfaits » du travail accompli par le maire et l’équipe municipale (dont 20 % de « très satisfaits ») contre 66 % (dont 10 % de « très satisfaits ») en moyenne sur le plan national.

Lire la suite