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Notre France. Dire et aimer ce que nous sommes

23/11/2016 2’
Robin Troutot
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Gauche affaiblie, montée en puissance de mouvements conservateurs et réactionnaires : cette droitisation en France peut s’expliquer par le discours réactionnaire porté par certains essayistes et polémistes. Pour Raphaël Glucksmann, une réponse est possible pour défendre les valeurs progressistes qui sont aussi une part de l’identité française. C’est ce qu’il fait dans Notre France. Dire et aimer ce que nous sommes (Allary éditions), présenté ici par Robin Troutot pour Esprit critique. 

Nous sommes le 10 mars 2016 sur BFMTV. Autour de Ruth Elkrief s’affrontent deux essayistes, deux conceptions de la France, Éric Zemmour et Raphaël Glucksmann. Si le débat est, durant ses premières minutes, assez poli, les attaques ad nominem ne tardent pas à fuser, illustrant parfaitement leurs désaccords irrévocables. Or, si l’on analyse un instant leur plus petit dénominateur commun, on constate en revanche qu’ils ont tous deux la conviction que la construction d’un récit national est le socle de toute société moderne. L’ouvrage Notre France. Dire et aimer ce que nous sommes de Raphaël Glucksmann pose les jalons d’un récit national aux antipodes des lectures conservatrices de notre histoire qui font florès aujourd’hui et, en cela, sa lecture est non seulement enrichissante mais surtout utile.

L’ouvrage débute par cette anecdote du 5 octobre 2014 sur le plateau de Laurent Ruquier où Daniel Cohn Bendit fait face notamment à Éric Zemmour qui l’attaque frontalement en affirmant que mai 68 est la source de tous nos maux actuels. Ce dernier triomphe ce soir-là. Il a face à lui un Daniel Cohn Bendit qui « fuie et l’évacue d’un bon mot », ne répliquant pas sur le fond et considérant que ces thèses ne représentent qu’un énième « délire réactionnaire ». Or on ne peut que mesurer la gravité des effets à long terme que l’établissement d’une « hégémonie culturelle » réactionnaire, pour reprendre le concept du révolutionnaire italien Antonio Gramsci, a sur les croyances collectives d’une société en perte de repères. Le manque de combativité et le manque d’égard face à la montée des extrêmes et des théories révisionnistes et déclinistes sont des symptômes de la crise démocratique que l’on connaît aujourd’hui, et peuvent en partie expliquer que le discours de la gauche est en réalité devenu inaudible aux oreilles des français. L’auteur regrette avec amertume que l’expression « droit-de-l’hommiste » soit devenue une insulte, et qu’une vision universaliste et cosmopolite des valeurs françaises soit assimilée à une préoccupation de « bobos » sans qu’on sache vraiment de qui il peut bien s’agir.

Quel récit porter face aux conservatismes et au dogme du « c’était mieux avant » ? Quelle figure historique imposer face aux chantres de Maurice Barrès ? L’auteur commence par déconstruire les syllogismes récurrents qui structurent la pensée réactionnaire. Pour ce faire, il s’appuie sur les supposés liens qui uniraient une Nation fantasmée : ceux du sang (les Français dits « de souches »), les liens de la terre (la dénonciation récurrente d’un « déracinement » et l’appel au retour aux terroirs), les liens religieux (la Nation dite « fille aînée de l’Église »), les liens de la langue (la mise en avant d’une régression de la langue et de la culture). Raphaël Glucksmann poursuit sa démarche et propose de nous réapproprier l’héritage de grandes figures dont le point commun, à chaque étape historique de la construction de notre patrimoine culturel et intellectuel, est le progrès. Tout d’abord Rabelais le bon vivant, le père d’une figure littéraire de la transgression, Gargantua. Descartes ensuite, et son doute méthodique qui est la source de notre insoumission face aux dogmes. Voltaire et ses nombreux combats judiciaires et politiques, pourfendeur de l’obscurantisme et de l’extrémisme. Victor Hugo enfin, visionnaire politique d’une « fraternité européenne » selon ses mots. Glucksmann va plus loin et rend un hommage solennel aux femmes et aux hommes, qui n’étaient pas forcément français, et qui sont morts à cause de la folie du nazisme, pour l’idée qu’ils se faisaient de notre pays.

Ce livre aurait moins de force si son auteur n’était pas conscient que toute lecture de notre récit national résulte d’un choix politique. Et c’est bien ce choix qui doit être assumé et pour lequel il faut mener un combat culturel. Si le cosmopolitisme, l’universalisme, l’esprit révolutionnaire et l’Europe sont désormais des valeurs minoritaires, il faut se battre pour elles. Ainsi, c’est bien le progressisme qui apparaît en filigrane dans cet ouvrage. Le progressisme comme une politique de vision, considérant que la France est un projet sans cesse en évolution, et que celui-ci repose sur l’adhésion du plus grand nombre. À travers cela, Glucksmann fait la critique d’une gauche qui a perdu sa capacité de transcender les individus par ses valeurs et sa vision. Il en appelle en outre à un sursaut politique.

Ce travail ne recherche pas à établir un consensus national qui est impossible. En effet l’auteur affirme : « Comme personne ne peut figer dans le marbre une fois pour toutes ce qu’être français veut dire, notre espace public ressemblera toujours à « ce champ de bataille » qu’est la métaphysique de Kant, un ring sur lequel politiques, syndicalistes, écrivains, artistes, citoyens sont appelés à combattre pour imposer leur propre vision de notre identité commune. Il n’y a, dans ce combat, ni arbitre, ni règles préexistantes et donc point de vainqueur définitif ou de résultat incontestable. « Les Français aiment tellement la guerre qu’ils ne cessent de la pratiquer en temps de paix » souligne Balzac. La querelle identitaire est chez nous un art de vivre et de se vivre comme Français ». Cet ouvrage à au moins le mérite de nous mettre face à nos responsabilités, à nous progressistes : faire vivre cette vision de notre histoire commune et la partager avec passion dans ce contexte difficile. Raphaël Glucksmann, comme sur ce plateau télévisé du 10 novembre 2016, a raison de renvoyer le « Tartuffe » à l’Histoire qu’il refuse de voir, qu’il refuse d’admettre au risque d’être enfin battu.

 

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