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Octave Mirbeau, écrivain libertaire et jaurésien
Octave Mirbeau, écrivain libertaire et jaurésien Gilles Candar Acheter à 9,00€
Histoire
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Octave Mirbeau, écrivain libertaire et jaurésien

18/10/2017 2’
Gilles Candar Gilles Candar
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2017 est l’année du centenaire de la mort d’Octave Mirbeau, survenue le 16 février 1917 à Paris, le jour même de son 69e anniversaire. À cette occasion, les éditions D’Ores et déjà éditent ses écrits dans le journal de Jean Jaurès, L’Humanité, rédigés entre 1904 et 1910. Gilles Candar, l’auteur de la préface de l’ouvrage, revient sur ce personnage touche-à-tout.

Mirbeau est aujourd’hui à la fois célèbre et méconnu. Son nom ne permet pas toujours de le situer, mais ses œuvres, ou leurs adaptations, restent vivantes dans les mémoires : le Journal d’une femme de chambre, Le jardin des supplices, L’abbé Jules parmi ses romans, Les affaires sont les affaires, Le foyer au théâtre... Critique d’art, journaliste, essayiste, pamphlétaire, Mirbeau a pratiqué tous les genres, en les bousculant un peu. Certains de ses articles, tels La grève des électeurs, sont régulièrement réédités.

Mirbeau est un bretteur, rebelle aux fausses apparences de toutes sortes, parfaitement « irrécupérable », comme l’a noté un jour Jean-Paul Sartre. En même temps, sa verve sarcastique ne doit pas induire en erreur : ses combats généreux possèdent une forte cohérence. Il n’est nullement opposé à tout et à tous, mais seulement à la laideur, à l’injustice, à la méchanceté et à quelques autres maux, dont la niaiserie, sans moralisme, mais en portant l’analyse sur le plan social ou politique.

Sa destinée ne se lit pas dans ses commencements. Clerc de notaire à Rémalard dans le Perche, il entre au service d’un gentilhomme, journaliste et politique bonapartiste auquel il sert de secrétaire. Sa véritable naissance politique, littéraire et sociale se situe en 1885 après une crise personnelle. Il connaît à la fois le succès, notamment financier, la gloire littéraire et l’estime de ses pairs, de Tolstoï à Mallarmé. Ami de Rodin, Monet et Pissarro, défenseur éclairé des avant-gardes, il mène campagne pour Dreyfus, contre le nationalisme et le militarisme, mais aussi pour bien des causes alors moins « médiatiques » comme la défense des droits des enfants adultérins. Et il bâtit une œuvre littéraire de premier plan.

Celle-ci est aujourd’hui bien connue et étudiée, grâce notamment au travail accompli par la Société Octave Mirbeau, fondée en 1993 et présidée depuis par Pierre Michel, son biographe et spécialiste reconnu. Publications, anthologies, éditions critiques, colloques, Cahiers Mirbeau, site Internet, rien ne manque au lecteur potentiel. Parmi les événements du centenaire, au milieu des divers colloques et représentations théâtrales, signalons la publication par Alexandre (Georges) Leduc de Octave Mirbeau, le gentleman-vitrioleur aux Éditions libertaires. Les divers aspects de sa personnalité méritent d’être mis en évidence. Pour la première fois, les articles et interventions de Mirbeau dans L’Humanité aux côtés de Jaurès sont intégralement publiés sous le titre Un compagnonnage jaurésien aux éditions D’Ores et déjà.

Mirbeau et Jaurès ont appris à s’estimer dans le combat dreyfusard. L’écrivain soutient les débuts du journal, lui donne de longs articles qui abordent des questions variées, politiques, culturelles et autres. Mirbeau, libertaire atypique, fut un temps très gouvernemental, en tout cas sur un point précis mais essentiel : la politique anticléricale menée par le gouvernement du Bloc des gauches. Le « petit père Combes » mène celle-ci avec détermination et force tranquille. Comme beaucoup, Mirbeau souhaite réduire l’influence sociale, politique et culturelle de l’Église catholique au profit d’une fierté laïque et humaniste. Il est probable qu’il aurait souhaité une Séparation moins accommodante que celle à laquelle vont aboutir les efforts de Jaurès et de Briand pour rendre le projet acceptable par l’ensemble du corps social, catholiques compris. Mais il va à l’essentiel et soutient le sens général de l’action. Son héros visible est alors nettement l’instituteur de campagne, modeste, mal payé et moqué, militant de la raison et de la pensée libre contre les superstitions et l’obscurantisme religieux.

Le regard de Mirbeau est souvent sombre. Il prend la défense des hommes « qui ne sont rien », dirait-on aujourd’hui, sans les magnifier. Il les montre trop souvent victimes de la férocité et du cynisme des puissants et des requins habiles à se dissimuler sous d’honnêtes apparences. Il se méfie des bons apôtres, politiques, y compris les syndicalistes, les militants, les organisations... Il faut plus l’imaginer en ancêtre des caricaturistes de Charlie qu’en grand écrivain compagnon de route du progressisme ou thuriféraire des masses. Et pourtant, ses articles définissent une politique cohérente, qu’il n’entend certes pas mener lui-même, mais qu’il accompagne et encourage... En politique extérieure, son grand ennemi est la Russie, l’empire autocrate qui intervient dans les affaires mondiales pour bloquer toutes les aspirations à la liberté. Certains aspects frappent par leur modernité : l’horreur de la guerre, qui dépasse l’entendement, révélée par le conflit russo-japonais de 1904-1905. Mirbeau est totalement étranger au romantisme et aux exaltations cocardières qui ont encore cours à son époque. Il est déjà de notre temps, éprouvé par les grandes guerres et massacres du XXe siècle. Il n’a aussi aucune illusion, bien au contraire, sur les vertus de l’expansion coloniale et un supposé apport de civilisation et de bien-être destiné aux populations soumises à l’ordre européen. Un des meilleurs articles de sa série relate une conversation supposée avec un explorateur calmement cynique et odieux. Et il y a la beauté, qui ne s’explique pas, mais dont il sait si bien parler : les tableaux de Monet et de Pissarro, les poèmes d’Anna de Noailles et les romans de Tolstoï ou Dostoïevski... À sa manière, franche et rude, qui n’est pas celle de Jaurès, mais peut rencontrer et se concilier avec elle, il contribue par sa plume à mettre du bleu au ciel. Lisez-le !

 

Octave Mirbeau, Un compagnonnage jaurésien. Écrits de L’Humanité 1904-1910, préface de Gilles Candar, Paris, éditions D’Ores et déjà, 140 pages, 9 euros.

 

           

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