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On a refait les matchs

16/05/2020 5’
Pierre Brémond
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Le confinement a eu un effet radical sur les compétitions sportives : le jeu s’est tout simplement arrêté. Qu’ont alors fait les amoureux du sport ? Pierre Brémond, responsable des marques et du planning stratégique au sein du groupe Les Échos-Le Parisien, membre de l’Observatoire du sport de la Fondation, a sa petite idée : ils ont refait les matchs, profitant des rediffusions proposées par les chaînes pour se replonger dans ce qui a marqué nos histoires individuelle et collective.

Un printemps pour rien

Une étrange période. Et voilà que nous nous apprêtons à vivre un phénomène d’un genre nouveau : une progressive sortie de confinement. Une forme de libération, en quelque sorte, après une période où le temps s’est soudainement figé. Jamais l’expression « s’accorder du temps » n’avait connu pareil succès.

Le temps. Le temps qui nous contraint, peut-être. Le temps qui nous plonge dans le passé, inexorablement. Le temps de la nostalgie, sans aucun doute. La nostalgie, sublime, de se replonger dans de vieux carnets de vacances que les années ont usés, de jeter un coup d’œil aux photos de famille que la vie a jaunies. Celle, passionnée, de revivre de grands moments de sport que le temps a figés. La victoire d’un champion, souvent, la défaite de celui ou celle qui n’aurait pas dû perdre parfois, la volonté des plus grands sportifs, toujours : indémodables moments de sport comme autant de moments de vie déjà vécus et qu’il fut bon de se remémorer. Parce que oui, le sport est une sorte de quintessence de la vie : des larmes de joie, des rires, des pleurs de dépit, de rage, de dégoût. Des émotions et des sentiments uniques, en quelque sorte. La nostalgie soudaine du fantôme d’un frisson vécu en direct : « 3 juillet 1998, France-Italie. Di Biagio qui frappe sur la barre ! J’avais passé la journée chez ma grand-mère. Je m’en souviens comme si c’était hier ».

Du point de vue des souvenirs et de la nostalgie, on peut dire que les diffuseurs nous ont régalés ! Faute de directs, L’Équipe, Canal+, BeIN Sport, Eurosport ou autres RMC Sports ont fait le choix de « surfer » sur la vague du confinement et de diffuser d’anciennes compétitions pour notre plus grand bonheur. Les clubs de football (et les clubs de tous les sports d’ailleurs) ont aussi apporté leurs pierres à l’édifice en proposant des images de matchs, souvent d’une autre époque, toujours d’anthologie, diffusées sur leurs réseaux sociaux. Et, presque comme une évidence, ces replays ont suscité un réel engouement. Parce que les amoureux de sport sont aussi amoureux de l’histoire du club qu’ils supportent, évidemment ! Nostalgie, quand tu nous tiens… Et oui, dans une séquence dont on ne retiendra pas grand-chose de bon, on s’est alors pris à rêver en visionnant des images qui, elles, comptaient vraiment : la victoire d’étape de Jacky Durand en 1998 pour sauver un triste Tour de France. Le shoot au buzzer de Michael Jordan en 1989 contre Cleveland pour conclure un decisive game 5 dans une folle saison de NBA. Le onzième sacre de Raphaël Nadal à Roland-Garros en 2018 pour refaire l’histoire ! Et il y en a tellement d’autres…

Visionner de nouveau, c’est regarder autrement. La distance permet le recul, souvent. Alors, nous nous sommes sagement postés devant nos écrans, le temps d’un bon « replay confinement ». Revoir des moments qui comptent. Des instants où tout se joue. Revivre des moments de vie que rien ni personne ne pourra ôter et que, jamais, le temps ne pourra balayer. On aurait pourtant aimé vivre au rythme des matchs en semaine, des classiques qui s’annonçaient comme ces dimanches de Paris-Roubaix à la saveur si particulière. Mais cette année, pas de poussière. Pas de pavés. Pas de premier secteur. Pas d’immenses lignes droites. Pas de vieux Vélodrome. Pas de vacarme assourdissant non plus mais un silence de cathédrale. C’était un printemps sans Paris-Roubaix. Et un printemps sans la reine des classiques, c’est moche. Bien sûr qu’on aurait tous rêvé d’un été sportif ! Et quel été ! On aurait aimé que le vrai journal des transferts reprenne du service. Que les petits stades de campagne accueillent les équipes professionnelles en pleine préparation pour la saison à venir. À Thonon-les-Bains, au Touquet ou à Carnac en Bretagne, les poubelles de glace auraient fait l’affaire à la mi-temps des matchs sans enjeu. Les enfants auraient été heureux de voir leurs idoles, les parents reposés comme jamais. À l’heure qu’il est, on ne sait pas encore bien quand le sport que l’on aime reprendra ses droits. Alors, on a refait le(s) match(s), que voulez-vous !

Le bonheur simple d’une victoire

Celle qui vaut tout l’or du monde. Celle du navigateur Armel Le Cléac’h lors de la huitième édition du Vendée Globe bouclée en 74 jours, 3 heures, 35 minutes. Les larmes d’un champion qui a vécu une périlleuse remontée de l’Atlantique et qui s’est battu jusqu’au bout : « je n’ai rien lâché. Pas un mètre. La météo n’a pas été facile. J’avais l’impression que tout était contre moi mais j’y ai cru. Et finalement la victoire, je ne l’ai entrevue qu’hier soir, en passant Ouessant ». La preuve que rien n’est jamais gagné d’avance, que seul le travail fini – souvent – par payer et qu’il ne faut jamais renoncer. Ne renoncer à rien. Surtout pas à la grâce d’une athlète hors du temps. Celle de Nadia Comaneci en 1976 aux Jeux de Montréal. Celle d’une adolescente qui illumine le concours de gymnastique. Fallait-il vraiment attendre la décision des juges sur le tableau d’affichage ? À quoi bon ? C’était inutile. C’était Nadia. Et c’était 10. Encore un 10. Une question de talent et d’envie, tout simplement. L’envie profonde de réaliser son rêve le plus cher. Celui de Guy Drut, champion olympique sur 110 mètres haies la même année : « participer aux Jeux, être olympien, c’est entrer dans son rêve et ça reste inoubliable. Montréal avec la consécration au bout, je m’en souviens comme si c’était la semaine dernière ». Preuve que, quarante-quatre ans après, la victoire n’a pas pris une seule ride.

Le mensonge du siècle. Celui de Lance Armstrong, sept fois tricheur-vainqueur du tour de France. Armstrong, cette plaie dont on aurait aimé que le cyclisme se passe. La défaite amère mais fondatrice. Celle de l’équipe de France de football lors du Mondial de Séville en 1982. L’attentat d’Harald Schumacher sur Patrick Battiston. Les Français qui se relèvent. 2-1. Puis 3-1. Tout le monde connaît la suite. Une profonde meurtrissure transformée en une folle envie de vaincre (l’équipe de France remportera l’Euro 1984 contre l’Espagne). Les fondements de la victoire ne passent-il pas, d’abord, par la défaite, aussi amère soit-elle ? « On tombe, on se relève », disait Henri Michel. Une parenthèse vintage délicieuse proposé par la chaîne L’Équipe TV le 24 mars dernier et qui aurait rassemblé entre 250 000 et 300 000 téléspectateurs, soit 20 % de plus qu’une soirée dite « normale » sur cette même chaîne, preuve que les vieux classiques rassemblent encore et toujours[1].

Le coup de sang d’un footballeur hors norme. Celui de Zinedine Zidane en finale du Mondial en 2006. Carton rouge. Zizou KO debout, stoïque, le regard vide. Et Gilardi d’enchaîner : « Et c’est la dernière fois ! Il nous a fait tant rêver, il nous a donné tant de bonheur ». L’abandon d’un athlète pourtant dans la forme de sa vie. Celle du cycliste Jean-Christophe Peraud qui, en 2013, malgré une fracture de la clavicule contractée lors de la reconnaissance du matin, avait pris le départ du chrono entre Embrun et Chorges. Pourtant, à quelques encablures de l’arrivée, la poisse allait finir par rattraper le coureur de 36 ans. Sur une route glissante, le Français chutait pour la deuxième fois de la journée. La chute de trop. L’heure d’arrêter les frais : « c’est du sport, rien de grave. On va panser les plaies et repartir sur un organisme frais et dispo ». Il y a des jours plus heureux que d’autres, c’est certain. Mais de fait, il y aura des jours meilleurs. C’est logique. Des jours meilleurs, certains en ont connus plus que d’autres. La suprématie d’un des meilleurs athlètes de tous les temps. Celle de Michael Jordan, l’histoire d’une légende du basketball et de son plus fidèle lieutenant, Scottie Pippen, magnifiquement narrée par Netflix dans la série-documentaire « The Last Dance ». L’assurance du champion quand on lui demande si la cinquième remise de bague est aussi excitante que la première : « encore plus. Ça met les choses en perspective alors on cherche à en avoir une sixième ! ». Un succès tel que jamais un documentaire n’avait été à ce point regardé sur ESPN. 6,1 millions de personnes en moyenne étaient devant leur écran au moment de sa diffusion, 1,7 fois plus que le record précédent. La victoire des uns, la défaite des autres. L’échec inattendu d’une équipe qui ne doit pas perdre. Celle de l’équipe de France de football en finale de l’Euro 2016 en France. Beaucoup attendait ce moment depuis de longues années. D’autres, plus jeunes, ne l’avait jamais connu. Ce moment n’aura pas lieu. C’est ainsi. Inconsolable France. Comme la tristesse et la souffrance d’un coureur qui méritait mieux. Celle du cycliste Christophe Mengin qui, en 2005, chute dans le dernier virage de la quatrième étape du Tour de France entre Troyes et Nancy. Une victoire qui lui était pourtant promise, place Carnot à Nancy, sous une pluie battante. 176 kilomètres devant et une chute terrible, sur ces avenues qu’il connaît pourtant si bien. Le destin en avait décidé autrement, sous les yeux de Marc Madiot, son directeur sportif, en larmes : « je suis vraiment triste pour lui. Ce n’est pas souvent que je pleure. Il ne méritait pas ça ! ». La preuve que rien n’est jamais gagné d’avance. L’injustice d’un champion qui a tout donné pour son sport. Celle d’Alexis Vastine, boxeur maudit des Jeux modernes. Champion olympique, il aurait pourtant du l’être, à deux reprises.

Des revers, d’autres en ont aussi connus. Comme l’échec difficile à encaisser lors d’une course mythique. Celui, terrible, du champion Gary Robbins, pourtant illustre inconnu qui, après 60 heures d’efforts, échoue pour 6 secondes dans l’une des courses les plus difficiles au monde, la Barkley. Cruelle désillusion. Six secondes de trop. En cette année 2017, la barrière s’est refermée, le rêve est passé. Et comme certaines comètes, peut-être qu’elle ne repassera plus. C’est évidemment terrible. Terrible comme l’insoutenable détresse provoquée par la mort d’un immense champion. Celle de l’accident d’un plus grands pilotes de Formule 1 de tous les temps qui, il y a vingt-six ans, perdait la vie dans le virage de Tamburello sur le circuit d’Imola. « Je ne suis pas taillé pour être deuxième ou troisième. Je suis taillé pour gagner », disait-il, avec – un peu – d’arrogance. Mais regarder piloter Senna, c’était avant tout recevoir une leçon d’excellence (une vidéo vue plus de 57 000 fois sur Canal+ en seulement quelques heures durant le confinement). La beauté du geste, évidemment. Celui de Benjamin Pavard avec l’équipe de France de football en huitième de finale du Mondial 2018 contre l’Argentine. Une rediffusion proposée par la chaîne L’Équipe TV durant le confinement et qui a rassemblé 560 000 téléspectateurs en moyenne – avec un pic à 800 000 personnes en cours de diffusion –, L’Équipe TV qui indique d’ailleurs dans un communiqué qu’il s’agit du deuxième meilleur score d’audience en première partie de soirée depuis le début de l’année. Le confinement peut aussi avoir du bon.

« Dis-moi, possible de te rappeler un peu plus tard ? Il reste 5 bornes et si mes souvenirs sont bons, Virenque va l’emporter à Courchevel ! ». Et qu’importe si l’étape date de 1997, l’agenda reste le même : pour certain, c’est le vélo avant tout ! Qui, pendant le confinement, n’a pas vécu cette scène cocasse ?

Comprendre. Comprendre l’émotion pure que peut transmettre le sport dans une vraie période de prise de conscience. Comprendre que sans même les avoir vraiment vécus, la victoire de Guy Drut se raconte comme une sortie à l’étang et les mémorables dunks du roi Jordan comme un dimanche sous la couette. Comprendre que revivre le passé à aussi une vertu : avoir envie de vivre follement l’instant présent. Puisse cette période ne jamais oublier que le passé a eu du bon dans une période de « présent trouble ». Et puisse nos diffuseurs continuer de passer ces délicieux moments vintage quand la vie aura repris son cours normal. On signerait bien volontiers pour un replay vintage France-Brésil, chaque 12 juillet sur TF1.

Que restera-t-il de ce printemps sportif ? 

Pas de directs, pas de nouveautés. Rien de nouveau sous le soleil, donc, si ce n’est peut-être que les jours se suivent et se ressemblent ? Oui, mais non.

Pas de live sport à proprement parler, c’est vrai, mais des moments de sport à tout jamais. Une autre forme d’adrénaline, sans aucun doute.

Que restera-t-il alors ? La nostalgie, évidemment. La nostalgie des secondes qui s’égrènent à présent comme un sursis dont on sait désormais qu’il ne devrait plus durer. La nostalgie du temps qui, de nouveau, devrait retrouver sa vitesse de croisière. La nostalgie du temps passé, forcément. Celle qui nous a fait revivre notre enfance, notre adolescence, notre premier amour peut-être, la naissance d’un enfant ou même le décès d’un être cher. Tout cela, en quelques semaines seulement. Preuve qu’on ne peut pas aller contre le temps. Mais qu’il convient de le prendre comme il vient. Que ces semaines auraient été longues, sans nostalgie aucune.

À l’aube d’une nouvelle ère – on l’espère –, une extraordinaire parenthèse se ferme mais la vie ne reprend pas tout à fait son cours normal. Elle est désormais empreinte d’une liberté plus grande encore, d’une notion du temps qui nous échappe souvent mais qu’il convient de manier avec sagesse, d’une distance et d’un recul plus fort encore avec les événements, d’un désir de ne jamais stigmatiser ce que l’on appelle « les habitudes », celles mêmes qui nous ont tant manqué.

Prendre le temps de prendre le temps. Voilà ce qui, à l’avenir, va vraiment nous manquer.

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