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Once upon a time in… Seine-et-Marne : histoire et sociologie de la danse country en France

28/11/2019 8’
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Activité très répandue sur le territoire national, avec des clubs et des associations qui foisonnent, mais pourtant peu sous le feu des projecteurs, la country est un nouveau signe de l’américanisation par le bas de la société française et de l’influence de cette culture dans nos têtes. Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach examinent la cartographie de ce phénomène et dressent le profil sociologique de ses adeptes.

Genèse de la danse country en France : Euro Disney, le foyer initial

L’acclimatation de la danse country en France remonte au début des années 1990. Différents sites Internet de groupes et de clubs country mentionnent une arrivée en Alsace. Des habitants de cette région ayant assisté à des spectacles de country sur les bases américaines en Allemagne ont été séduits et ont commencé à pratiquer cette danse dans leurs villes et villages. C’est également via l’Alsace que la mode du döner kebab, inventé dans la communauté turque résidant en Allemagne, fut introduite en France[1]. C’est aussi à Strasbourg que fut ouvert, comme on l’a vu, le premier McDonald’s en France.

Si cette filière alsacienne a réellement existé, elle n’a joué qu’un rôle secondaire et régional. Le foyer de diffusion principale de la country en France est à rechercher ailleurs. De l’avis général des exégètes de la country, il se situe en Seine-et-Marne. En avril 1992, ouvrait le parc Euro Disney, premier parc de la firme à s’implanter hors des États-Unis. Parmi les très nombreuses attractions proposées aux visiteurs, le Billy Bob’s Western saloon, réplique exacte du célèbre HonkyTonk saloon[2] situé à Fort Worth au Texas. Soucieuse d’entretenir une ambiance cow-boy, la direction de l’établissement embaucha un certain Robert Wanstreet au poste de DJ. Ce citoyen américain monta rapidement avec quelques amis une chorégraphie country. Ce show fut présenté au public début 1993 lors d’une grande convention du groupe Tupperware, organisée à l’hôtel Newport Bay, situé lui aussi dans l’enceinte d’Euro Disney. Le show fit un véritable carton dans l’assistance, ce qui incita Robert Wanstreet à créer avec quelques proches en mars 1993 l’association Les amis du Far West. Via cette association et les spectacles, la danse country commença à faire des adeptes en région parisienne. Deux événements amorcèrent la nationalisation du phénomène. Fin 1993, Christophe Dechavanne accueillait l’acteur Robert Hasselhoff. Ce dernier, fan de country, convia Robert Wanstreet et son association qui réalisèrent une démonstration de leur répertoire. Ce premier passage télé eut un effet immédiat et donna beaucoup de visibilité à ce groupe qui fut assailli de coups de téléphone et de courriers dans les jours qui suivirent. En lien sans doute avec cette notoriété récente, à l’été 1994, le festival de musiques américaines de Mirande, petite ville du Gers, invita Les amis du Far West à se produire quotidiennement sur scène durant toute la durée du festival. Le succès fut de nouveau au rendez-vous mais cette fois devant un public provincial. Les spectacles, galas et concours vont ensuite s’enchaîner et la danse country va rapidement sortir de l’anonymat et acquérir droit de cité en France. Un festival allait notamment se monter à Craponne-sur-Arzon en Haute-Loire et accueillir plusieurs dizaines de milliers de participants. Celui de Mirande monta lui aussi en puissance pour devenir le plus grand d’Europe et attirer près de 130 000 festivaliers à son apogée ! À côté de ces deux locomotives, d’autres festivals de danse country et de culture western virent le jour. Dans la plupart des cas, cet engouement concerna la France périphérique avec, par exemple, un festival à La Roche-sur-Foron (Haute-Savoie), Montmerrei (Orne), Montclar (Alpes-de-Haute-Provence), Saint-Agrève (Ardèche) ou bien encore Gignac dans l’Hérault. Le foyer seine-et-marnais demeurait, quant à lui, très actif avec des démos proposées au Billy Bob’s saloon mais également au Cheyenne, autre établissement situé à Euro Disney.

Un réseau de clubs et d’associations maillant tout le territoire

Progressivement, des clubs de danse country vont éclore et constituer un maillage très dense sur tout le territoire comme le montrent les cartes régionales suivantes. Si, compte tenu du nombre très important d’habitants qu’elles abritent, les grandes métropoles comptent un nombre assez élevé de clubs et associations, les zones rurales et périurbaines sont également bien loties alors même que la densité d’habitants y est plus faible. Il est intéressant de constater qu’outre-Atlantique, on observe le même type de géographie. Une étude passionnante de The Economist  a en effet cartographié l’implantation des styles musicaux aux États-Unis. La country et le folk dominent dans les États des Grandes Plaines, dans les Appalaches et les Rocheuses mais également dans les couronnes périphériques de villes comme Houston, Raleigh, Birmingham (Alabama) ou Washington DC. Tout se passe comme si une partie des populations des mêmes types de territoires en France s’était préférentiellement reconnue dans cet imaginaire et cette culture.

Un département comme la Vendée, assez peu urbanisé, présente, par exemple, un maillage de clubs et d’associations de danse country très dense. Il en va de même dans l’Oise. En Alsace, Strasbourg et son agglomération comptent plusieurs structures. Mais ce qui frappe surtout, c’est la forte présence de ces collectifs dans la grande périphérie strasbourgeoise. Idem dans le Haut-Rhin, la plus forte concentration ne s’observe pas à Mulhouse même dans un rayon de vingt à trente kilomètres. 

Comme on l’a vu, ce fort ancrage en Alsace peut, en partie, s’expliquer par la proximité avec l’Allemagne d’où la danse country, pratiquée sur les bases militaires américaines, a essaimé précocement de ce côté-ci du Rhin. Mais le cas alsacien est également intéressant à étudier car il montre que la country n’est pas prioritairement pratiquée dans des territoires dénués d’une forte identité régionale qui auraient ainsi comblé un vide en acclimatant un folklore étranger. Le cas breton illustre également le fait que ce type de danse a su rencontrer son public alors même que le créneau était déjà occupé de longue date. On connaît, en effet, l’attachement des Bretons à leur culture dont la musique et la danse sont des piliers. Dans une région où les bagadou (groupes de musique bretonne) sont nombreux et où les fest-noz (fêtes populaires bretonnes) sont régulièrement organisés et très fréquentés, la danse country a désormais pignon sur rue[3]. C’est notamment le cas dans le Finistère (agglomération brestoise et pays quimpérois et fouesnantais) et dans le pays vannetais dans le Morbihan, terroirs parmi les plus bretonnants. À plusieurs centaines de kilomètres plus au sud, la densité de clubs et associations de country est également élevée dans les Bouches-du-Rhône, département où l’identité provençale demeure vivace.

La densité de clubs et associations est également impressionnante dans le Nord-Pas-de-Calais, certes dans la conurbation lilloise, mais aussi et surtout dans le bassin minier, l’Arrageois et le Cambraisis. En Moselle aussi, ces structures sont très nombreuses autour de Forbach et Sarreguemines, dans l’ancienne zone minière et métallurgique. Ces implantations laissent deviner un attrait particulier des milieux populaires pour la danse et la culture country. Le clivage socioculturel sur la country se vérifie également dans un département comme le Vaucluse : quasiment aucun club dans le très prisé Luberon alors qu’ils foisonnent dans la partie du département à l’ouest d’un axe Avignon-Carpentras, territoires nettement plus populaires.

Parallèlement à l’essor de la danse country, tout un écosystème autour de l’univers country et western s’est progressivement mis en place pour répondre à la demande d’un public important. Les adeptes de la culture Far West peuvent ainsi passer un week-end ou des vacances dans des structures hôtelières proposant des hébergements décorés ou construits selon les codes de cet univers. Les noms des établissements sont très évocateurs et la présence de ces enclaves yankees dans de nombreux terroirs de la France périphérique peut, de prime abord, surprendre et dénoter singulièrement. Parmi ces hauts lieux de la culture country à la française, on peut citer, par exemple :

  • le Ranch de Calamity Jane dans le Morbihan ;
  • Arnaud Ranch en Loire-Atlantique ;
  • le village Western d’Hourtin en Gironde ;
  • Carchet City dans le Gers ;
  • le Ranch de Kate et Garrett dans la Sarthe ;
  • West Wood Ranch en Dordogne ;
  • le Saloon Guest Ranch en Aveyron ;
  • le Ottus Ranch en Haute-Vienne ;
  • le Ranch Amadeus dans les Landes.

Certains de ces établissements jouant jusqu’au bout la carte de la culture western proposent des randonnées à cheval que l’on peut pratiquer, par exemple, au Randals Bison Ranch (dans le Gard) ou au Ranch Pow Grayon (en Ardèche). On compte aussi un parc d’attractions reprenant spécifiquement les codes de la culture cowboy, le Parc OK Corral dans les Bouches-du-Rhône.

L’attrait pour la culture américaine country s’observe également dans le secteur de la restauration avec une chaîne comme Buffalo Grill qui ne compte pas moins de 350 restaurants implantés partout en France, en périphérie des agglomérations. Cette enseigne se présente comme « spécialiste de la grillade inspirée par l’Amérique » et ces établissements sont appelés des « steakhouses » dans le vocabulaire maison. On peut lire sur le site internet du groupe : « Entrer dans un restaurant Buffalo Grill, c’est faire une halte dans l’Ouest américain. Venez découvrir nos recettes originales inspirées d’une Amérique de légende : barbecues ribs caramélisés, grillades de bœuf, burgers savoureux… » Outre le nom de la chaîne renvoyant directement à l’univers du Far West, le logo fait apparaître des cornes de bovin et les bâtiments sont tous construits dans un style que l’on pourrait appeler « néo-western commercial ». L’engouement d’une partie du public français pour la culture américaine traditionnelle a attiré d’autres acteurs. La chaîne de restauration Memphis se positionne, elle, sur l’imaginaire américain rétro de type fifties et sixties. La présentation que la chaîne fait de ses établissements est la suivante : « Les restaurants Memphis vous replongent dans les authentiques « diners » américains des années 50 ! » La décoration intérieure avec force néons colorés, jukebox, formica et banquettes en skaï reprend tous les codes de cette période. En extérieur, certains restaurants de cette chaîne sont recouverts de tôles inox renvoyant aussi à l’architecture des zones commerciales US des années 1950-1960.

 

Alsace

 

Bretagne

 

 

Nord-Pas-de-Calais

 

 

Provence-Alpes-Côte d’Azur

 

Un folklore revisité et marketé

Le terme « authentique » revient à de nombreuses reprises sur le site internet de l’enseigne Memphis. Nous avons ici une illustration typique du procédé marketing décrit par Jean-Laurent Cassely[4] visant à légitimer et valoriser certaines marques au nom d’une tradition et d’un ancrage historique revisités, voire fabriqués de toutes pièces. Sur le même registre, le sociologue Richard A. Peterson a mis en lumière le caractère totalement marketé de la musique country et a retracé l’histoire de sa fabrication dans les années 1920-1930 par l’industrie musicale américaine[5]. Le chercheur américain montre notamment comment la figure du Hillbilly[6] a été façonnée ex nihilo. Dans ce storytelling, la musique country était présentée comme une musique traditionnelle pratiquée par les colons européens, et dont les communautés villageoises des zones reculées (massif des Appalaches, Deep South) avaient gardé la mémoire et perpétué la tradition. L’industrie du disque et les réseaux de radio créèrent des groupes de country, composés par des comédiens hollywoodiens, recrutés via des castings et déguisés en fermiers de ces régions. La figure du Hillbilly s’imposa rapidement mais, au bout d’une dizaine d’années, elle commença à moins faire recette. Conformément au processus de création de « nouvelles espèces » dans le domaine de la culture populaire et commerciale, décrit par Richard A. Peterson, les majors régénèrent le filon de la country et de l’Amérique authentique dans les années 1940. Par le biais de la puissance du cinéma, la figure du « cowboy chantant » remplaça progressivement la figure du Hillbilly, désormais passée de mode. La musique country va ainsi se trouver associée à l’univers du western et de l’Amérique éternelle qu’Hollywood va massivement diffuser pendant des décennies. Mais il faudra attendre, comme on l’a vu, le début des années 1980 pour qu’apparaisse la danse country aux États-Unis avant d’essaimer en France plus de dix ans plus tard.

Si, à ses débuts, la danse country était intimement associée et se pratiquait exclusivement sur de la musique country, de nombreux groupes de danseurs ont, au fil du temps, été puiser dans d’autres répertoires musicaux. Cette hybridation de la country a fini par engendrer une réaction de la part de puristes revendiquant un retour aux sources. À partir de 2008, s’est développé en France un courant appelé « catalan country style ». Ce nom a priori étrange trouve son explication dans le fait que les créateurs de cette tendance provenaient de Catalogne espagnole. Le chorégraphe David Villellas et le groupe de danseurs country Out of control ont popularisé via les réseaux sociaux et Internet des vidéos qui ont rencontré un grand succès. Basée sur une danse plus rythmée et des bandes-sons 100 % country, la catalan country style (CCS pour les initiés) a conquis son public et pèse significativement dans le milieu de la country. Une fois encore, la question de l’authenticité et de la conformité aux racines acquiert une grande importance. Et, une fois encore, on constate que cette tradition et ce folklore sont totalement fabriqués et la résultante, de surcroît, est issue d’une hybridation, le retour aux sources de la danse country made in USA ayant dû passer par un relooking catalan… !

Sociologie des adeptes de la country

Le maillage dense de clubs et associations de country sur le territoire national donne une première indication sur le caractère assez répandu de cette activité dans la population. Avec plus de deux mille clubs et associations recensés, nous n’avons pas affaire à une pratique marginale ou confidentielle. Les données de l’Ifop viennent confirmer ce diagnostic. Ce sont en effet pas moins de 9 % de la population nationale âgée de dix-huit ans et plus[7], soit près de quatre millions de personnes qui ont déjà pratiqué ou qui s’adonnent à la danse country dans le cadre d’une structure collective (club ou association). Comme l’observation de terrain le montrait, la danse country séduit un public assez hétérogène. Alors que certains sports et danses ont un recrutement assez clivé en termes d’âge ou de genre, la danse country dispose d’adeptes à la fois dans la gent féminine et masculine (8 % de pratiquants chez les hommes et 10 % chez les femmes) mais aussi dans les différentes tranches d’âge, avec, cependant, il est vrai, un taux de pratiquants plus élevé parmi les plus jeunes (16 % des moins de trente-cinq ans contre 7 % des plus de trente-cinq ans), cette plus forte prévalence parmi les jeunes venant faire mentir le cliché d’une activité passée de mode ou en déclin.

La dimension mixte et intergénérationnelle de cette danse est indéniablement un atout et un élément d’attractivité. De nombreux pratiquants insistent, en effet, sur le côté convivial et familial de la danse country qui permet à « une femme de danser avec son mari [qui sinon est peu porté sur la danse] et à des parents, voire grands-parents, de danser avec leurs enfants, voire petits-enfants », comme l’expliquent souvent les fans de cette danse. Alors que les liens sociaux se distendent dans la société contemporaine, beaucoup trouvent dans la country une « seconde famille ». Dans la mesure où certains clubs réunissent pour des séances d’entraînement et de répétitions leurs membres parfois deux fois par semaine (à quoi s’ajoutent les spectacles et les shows présentés les week-ends), un esprit de groupe se développe et des relations fortes se nouent entre les membres. Camaraderie, bonne humeur, entraide sont régulièrement affichées comme les vertus cardinales. Elles se pratiquent entre les membres au sein du club mais aussi fréquemment à l’extérieur comme quand les danseurs participent à des manifestations caritatives pour aider des associations locales ou dans le cadre d’opérations nationales comme le Téléthon ou les collectes de fonds pour les Restos du cœur, par exemple. Dans une société dans laquelle les collectifs traditionnels (villages, familles, usines, syndicats, paroisses, etc.) ont disparu ou se sont délités, toute une partie de la population est à la recherche de nouveaux liens affectifs et sociaux. La « solidarité des ronds-points » n’a ainsi pas joué pour rien dans la persistance de la mobilisation des « gilets jaunes ». De la même façon, le succès rencontré par les courants évangéliques s’explique en partie par le fait que ces églises savent procurer à leurs fidèles un cadre d’appartenance dans lequel des liens très forts peuvent s’établir et se tisser entre les différents membres de ces nouvelles communautés. Toutes choses étant égales par ailleurs, les clubs ou les associations de danse country permettent, eux aussi, de développer de telles relations entre les participants qui se retrouvent fréquemment dans ce cadre récréatif.

Avec plus de deux mille clubs et associations et près de quatre millions d’adeptes actuels ou passés, la danse country fait partie intégrante du paysage social et culturel de notre pays. Pour autant, la couverture médiatique accordée par la presse nationale est très mince et nous n’avons pas trouvé d’étude sociologique ou d’enquête universitaire approfondie sur le sujet. Si la danse country est hors de portée des radars médiatiques et académiques en dépit de son audience réelle dans une partie de la population, c’est sans doute parce que le public qui la pratique est majoritairement populaire et partage des goûts et des centres d’intérêt fort éloignés de ceux des journalistes et des chercheurs.

On constate, en effet, que la pratique de la country en clubs est nettement corrélée au milieu social de l’individu. Si l’on reprend la stratification adoptée par l’Insee (se basant sur le croisement du revenu disponible et du nombre d’individus dans le foyer), les écarts en termes de pratique apparaissent, en effet, assez marqués. L’attrait pour la country va être d’autant plus répandu au fur et à mesure que l’on va descendre dans la pyramide sociale. Le taux de pratiquants actuels ou passés est 2,5 fois plus élevé dans les catégories pauvres (15 %) que dans les catégories aisées (6 %) et, entre ces deux extrêmes, ce taux décline linéairement, signe d’une pratique socialement très clivante.

 

La proportion de pratiquants actuels ou passés de la danse country en fonction du niveau de vie

 

Même dans les milieux les plus défavorisés, la pratique de la danse country demeure très minoritaire mais elle concerne néanmoins plus d’une personne sur sept alors que seul un individu sur quatorze s’y adonne dans les milieux plus aisés, ce faible taux contribuant à l’invisibilité de cette activité dans les médias nationaux. La furtivité de la danse country s’explique, par ailleurs, par le fait qu’en plus d’être pratiquée d’abord dans les milieux populaires, elle s’est aussi prioritairement développée à l’ombre et à l’écart des grandes métropoles, avec comme lieu de prédilection les territoires de la France périphérique. La danse country constitue ainsi un bon révélateur des fractures socioculturelles existantes au sein de l’archipel français. Cette pratique assez répandue dans les milieux populaires est totalement méconnue de la France d’en haut est quand elle y est abordée c’est le plus souvent sur un mode sarcastique. Ainsi, dans le film Les Tuches III, la famille de prolétaires du Nord-Pas-de-Calais, dont cette série de films relate les tribulations, assiste au cours de son périple américain à un spectacle de country à Las Vegas.

Un symptôme de l’américanisation par le bas de la société française

Nous touchons là une autre dimension de ce phénomène. L’engouement non démenti depuis plus de vingt-cinq ans pour la danse country constitue une des manifestations les plus évidentes de l’influence de la culture américaine sur notre société. Plus précisément, nous sommes ici en présence d’un des symptômes de ce que nous pourrions appeler l’américanisation par le bas de la société française. Dans son livre lumineux, Civilisation. Comment nous sommes devenus américains[8], Régis Debray décortique les processus par lesquels l’Amérique a imposé son soft power (des accords Blum-Byrnes, en passant par le Coca-Cola et le rock’n’roll) dans notre pays. Le médiologue écrit ainsi : « Ce que l’américanisation, colonisation sans colons, a d’exceptionnel, c’est l’enveloppement par le haut et par le bas. Par Harvard et Hollywood, Orson Welles et le blockbuster, Philip Glass et Beyonce, cap Canaveral et Disneyland, Rawls dans l’amphi et le rap dans la cour, Faulkner et Facebook. Par le loubard et le bobo, Clichy-Montfermeil et le Marais, le sweatshirt à capuche et le dress code à l’opéra. »

Si Régis Debray cite de nombreux exemples de l’américanisation de la société française, il n’évoque pas la country. Cet oubli n’est sans doute pas anecdotique. La pratique du rap dans les banlieues populaires des grandes métropoles n’a pas échappé à la sagacité de l’auteur parisien. En revanche, celle de la country dans la France des petites villes et des campagnes, territoires géographiquement et culturellement éloignés de l’auteur, n’a manifestement pas été repérée.

La danse country n’est qu’un élément d’un référentiel culturel bien plus vaste qui occupe une place importante dans l’imaginaire collectif de toute une partie de la population française : la culture Far West ou country. Près d’un quart de nos concitoyens se disent ainsi « très » (4 %) ou « assez attirés » (19 %) par cette culture. À l’instar de la danse country, ce fragment de la culture américaine qu’est l’imaginaire Far West ne rencontre pas le même écho dans tous les milieux sociaux et ce sont les milieux populaires qui y sont les plus réceptifs. Les catégories les plus aisées, plus sensibles à d’autres aspects de la culture américaine (certaines séries, les Starbucks coffees, etc.) se montrent les plus réfractaires, 49 % se déclarant « pas attirées du tout » par la culture Far West et country, sans doute perçue comme trop « beauf » ou populaire alors que ce rejet ne concerne que 37 % des plus pauvres.

 

L’attrait pour la culture Far West et country

 

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