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Petit pays

26/05/2017 10’
Alexandre Bianco
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En nous plongeant dans l’enfance de Gaby au Burundi, à l’aube des massacres et de la guerre civile, Gaël Faye nous inflige une gifle lente, imperceptible d’abord, puis extrêmement violente. Ce roman est une immersion qui se meut en submersion. Dans Petit pays (Grasset, 2016), on commence par rire, puis on s’inquiète, et on finit par pleurer. Le rappeur franco-rwandais, dans ce premier roman couronné par le Goncourt des lycéens en 2016, nous donne mille et une leçons, et ce jusqu’entre les lignes, relève Alexandre Bianco, pour Esprit critique.

Gaby a trente-trois ans lorsqu’il entame son récit. C’est un fantôme dans une banlieue grise. Il erre entre sa cité dortoir, son travail et le RER C, entre un bar minable en face de la gare où des informations anxiogènes défilent sur un écran, et des aventures sans lendemain, dans lesquelles il cultive une séduction mystérieuse et savamment orchestrée. Tout cela n’est qu’une fuite : « il m’obsède, ce retour (…). Ma vie ressemble à une longue divagation. Tout m’intéresse, rien ne me passionne » (p. 15). Il sait bien qu’il va devoir replonger dans ce « paradis perdu », un passé africain qui a fait basculer sa vie.

Tout commence dans un monde bercé d’une fragile insouciance, au début des années 1990. Une excursion au Zaïre chez l’ami de la famille, Jacques, qui tient un restaurant à Bukavu, de l’autre côté du lac Kivu. La beauté des paysages contraste avec la tension froide qui achève de séparer les parents de Gaby, 10 ans, et de sa petite sœur Ana. Leur mère, Yvonne, est une Tutsie rwandaise. Sa famille a fui le pays lors des massacres de 1963, et elle semble n’en avoir jamais fait le deuil. Michel, le père, entrepreneur français expatrié, l’exaspère par son angélisme et les accents post-coloniaux nauséabonds qu’il partage avec le vieux Jacques. Ils n’ont pas le même prisme : « quand tu t’émerveilles de la beauté des lacs, je respire déjà le méthane qui dort sous les eaux » (p. 27), lui dit Yvonne.

Malgré tout, Gaby s’extasie dans son petit coin de paradis. Ils vivent dans une impasse perpendiculaire à la route de Rumonge, à Kinanira, quartier du sud de la capitale burundaise, Bujumbura. Dans ce havre de paix, il ne manque et ne doute de rien, ou presque. Sa famille est privilégiée. Les enfants sont scolarisés à l’école française. Les trois domestiques, Donatien – le fidèle contremaître –, Prothé – le brave et pieux cuisinier – et Innocent – le jeune chauffeur aux allures de caïd – veillent à ce que chaque besoin du foyer soit satisfait. Gaby le reconnaît : « chez moi ? C’était ici. Certes, j’étais le fils d’une Rwandaise, mais ma réalité était le Burundi, l’école française, Kinanira, l’impasse. Le reste n’existait pas » (p. 83).

L’impasse est un joyeux melting pot. Il y a là plusieurs nationalités, de la gentille voisine grecque, Madame Economopoulos, aux rugueux Allemands, les Von Götzen (c’était le nom du premier officier allemand à parcourir le Rwanda de part en part, fin XIXe). Surtout, il y a les copains, avec qui on fait les quatre cent coups. Les jumeaux sont deux trublions qui prononcent leurs phrases en binôme et jurent « au nom de Dieu ! » à qui veut bien les entendre. Armand est « le seul noir de la bande », un Burundais dont le père est un diplomate strict et sévère. Gino est le meilleur ami, l’aîné du groupe. Il est belgo-rwandais, et comprend tout à la politique et aux choses des adultes. Tous les cinq, les « Kinanira Boyz » ont fière allure et règnent sur l’impasse. Ils profitent de la tendresse de l’enfance pour voler quelques mangues, jouer près de la rivière, ou refaire le monde dans un vieux combi Volkswagen qu’ils appellent leur « planque ».

Mais Petit pays est un lent basculement. Par fines touches, la violence s’installe progressivement dans leur vie. Gaby, jusqu’au bout, n’aura pas voulu la voir ou l’accepter.

D’abord, dans la famille d’Yvonne, c’est Pacifique, le jeune oncle de Gaby, qui donne à voir les prémices du drame. Il veut s’engager avec le FPR, le Front patriotique rwandais, rébellion constituée d’exilés de la diaspora tutsie, qui revendique contre l’autocratie hutue le retour au pays. Ensuite, alors que le Burundi croit découvrir les joies de la démocratie avec l’élection présidentielle de juin 1993, un incident verbal éclate entre Innocent et Prothé. On croit à une dispute politique entre deux Burundais, mais c’est ignorer que derrière les deux partis qui se disputent la victoire (le Frodebu et l’Uprona), la tension raciale et ethnique, tapie dans l’ombre, attend son heure. Une nuit, Ana crie en sautillant sur son lit : une scolopendre s’est invitée dans la chambre des enfants. Leur père vient à la rescousse et écrase l’insecte (« saloperie ! »). On ne peut s’empêcher de voir là un mauvais présage, un parasite qui infeste l’air sans que ces yeux d’enfants ne le réalisent vraiment.

Il y a de beaux moments, qui détournent notre attention. On fête l’anniversaire de Gaby, dans un joyeux rassemblement de vieux et de jeunes, de noirs et de blancs, au cours duquel on déguste la viande d’un crocodile qui a été abattu par Jacques. On s’amuse aussi de l’expédition des gamins de l’impasse à la piscine du Lycée Saint-Esprit, à l’issue de laquelle Gaby est porté en triomphe parce qu’il a sauté du dernier plongeoir.

Même le coup d’État qui suit la mort du président Ndadaye, seulement quelques mois après son élection, semble paisible. Coutume oblige, il est accompagné de la diffusion d’un morceau de musique classique en continu sur les ondes radiophoniques. Cette fois-ci, c’est le Crépuscule des Dieux de Wagner. Gaby ne le sait pas, il ne veut pas le savoir, mais c’est le tournant : la guerre civile va commencer. D’ailleurs, au collège, il s’aperçoit pour la première fois du mal qui ronge la région : « ’sales Hutu’, disaient les uns, ’sales Tutsi’, répliquaient les autres » (p. 133).

La violence revient toujours, et de plus en plus fort, fermer les parenthèses de bonheur. Comme ce jour, après le mariage de Pacifique au Rwanda, où la famille de Gaby, la tante Eusébie et les cousins chantent joyeusement le titre populaire « Papa Wemba » dans la voiture. Mais brutalement, on éteint la radio : l’animateur a parlé des « Inyenzi » (les « cafards », pour désigner l’ennemi intérieur tutsi qu’il faut traquer). Quelques minutes plus tard, au barrage routier, un militaire hutu tance violemment Yvonne qui présente son passeport français : « Je n’ai jamais vu une Française avec un nez comme le tien. Et cette nuque… » (p. 144).

Et puis, arrive le funeste 6 avril 1994. L’avion du président rwandais Juvénal Habyarimana, accompagné par son homologue burundais Cyprien Ntaryamira, rentre de Dar-Es-Salam, où le protocole de paix d’Arusha vient de connaître une nouvelle avancée. Habyarimana a accepté de mettre en œuvre la transition démocratique et de traiter avec le FPR. L’appareil est abattu alors qu’il amorce sa descente sur Kigali. Les massacres vont commencer et, entre Burundi et Rwanda, la vie de la famille de Gaby va définitivement sombrer dans l’horreur.

Petit pays ouvre tant de boîtes de Pandore qu’on en ferait presque un livre de chevet.

Gaël Faye semble tirer son style de multiples influences, à commencer par celles de la musique, du rap qui l’a fait connaître. Le récit est semblable à un écho musical mélancolique. On croirait entendre Cesaria Evora, Corneille, ou Stromae. On croirait entendre une vieille radio qui grésille, en boucle, ou un vieux tourne-disque. L’auteur nous promène entre différentes approches, entre différents rythmes. Il alterne entre un langage châtié, fait de descriptions fines et percutantes, et un langage très oral, brut. On repense au phrasé de Jacques Brel dans Ces gens-là : « Et puis, y a l’autre / Des carottes dans les cheveux / Qu’a jamais vu un peigne / Qu’est méchant comme une teigne ». Il nous entraîne entre des péripéties vues par des yeux enfantins, et un œil de conteur, de vieillard qui contemple, médusé, son passé d’un autre temps. Les chapitres, courts, frappants, font des va-et-vient. On y trouve des anecdotes très précises, sublimes par leur simplicité, leur vérité. Parfois, il n’y a rien à analyser : c’est juste un moment de vie, d’insouciance, des jours heureux qui ne racontent rien d’autre que la vie. Mais soudain, voilà une brusque prise de hauteur, une réflexion aérienne qui attrape aux tripes.

De l’aveu de Gaël Faye lui-même, Petit pays décrit la recherche d’un paradis perdu. Ce roman décline d’abord la désillusion d’un enfant qui devient adulte. Mais cette désillusion n’est pas commune.

Gaby chérit ce monde à part auquel lui et ses amis ont droit. Il n’a que faire des « événements » dont parlent les adultes. Dans son monde, tout est simple. Même ce vendeur omanais, qui passe pour un fou auprès de tous parce qu’il exécute des katas dans le vide, lui semble plus normal « que bien des choses que font les adultes, comme organiser des défilés militaires, vaporiser du déodorant sous les bras, porter des cravates quand il fait chaud, boire des bières toute la nuit dans le noir ou écouter ces interminables chansons de rumba zaïroise » (p. 77).

C’est le lot de tout jeune adolescent de voir ses certitudes naïves se rompre : comme nombre d’enfants, Gaby en fait l’expérience. Il voit le mariage de ses parents se déchirer. Il découvre, sans toujours comprendre, le vice qui peut exister chez l’homme, dans l’attitude méprisante d’Innocent, ou de manière plus violente lorsque Francis, le jeune vagabond, les agresse sauvagement, Gino et lui. Il connaît les brouilles entre amis, les petits larcins. Il découvre le deuil, comprenant que Gino grandit sans sa mère, avec une sentence fataliste : « la souffrance est un joker dans le jeu de la discussion, elle couche tous les autres arguments sur son passage » (p. 167).

En revanche, lorsque ces désillusions prennent appui sur l’horreur du génocide et du massacre, l’on entre dans l’inhumanité. La violence, la transgression de toute morale devient la norme. Gaby assiste au massacre d’un homme en ville, sans que personne ne s’en trouble. Ainsi, le jeune homme réalise que « la mort n’était plus une chose lointaine et abstraite. Elle avait le visage banal du quotidien. Vivre avec cette lucidité terminait de saccager la part d’enfance en soi » (p. 196).

Toutes les parenthèses d’insouciance et de joie que Gaël Faye nous donne à voir en parallèle de l’escalade de haine qui gagne le pays sont autant de moments de trêve et de répit pour Gaby. Il cherche refuge dans ces instants, et lorsqu’il n’en existe plus, il tente d’en créer de nouveaux. Avant l’explosion du conflit, ce « havre de paix » c’est l’impasse, le combi Volkswagen. Quand il ne peut plus sortir dehors sans danger, Gaby se réfugie dans la littérature. C’est Madame Economopoulos, sa voisine, qui l’a encouragé à se passionner pour les livres, et qui les lui prête. Il s’en sert comme d’un ultime abri : « je revenais aussitôt m’enfoncer dans le bunker de mon imaginaire » (p. 197).

L’auteur réactualise ainsi deux réflexions fondamentales : la vie est une perpétuelle échappatoire (« il n’existe aucun sanctuaire sur terre », p. 202) et la culture est le dernier rempart contre la barbarie.

Petit pays, c’est l’Afrique dans toute sa beauté joyeuse et dans sa tristesse profonde. En filigrane, c’est l’impression de fatalité du destin africain qui s’exprime.

Le lecteur prend part à un voyage nostalgique dans la nature chatoyante de la région des Grands Lacs. Gaël Faye semble prendre un malin plaisir à décrire d’un ton presque neutre les fruits, les arbres, les animaux locaux, alors que le lecteur européen qui n’a pas connu ces contrées s’en trouve transporté. C’est aussi l’occasion de retrouver les sonorités étonnantes des prénoms de l’Afrique francophone, ces « prénoms-adjectifs » qui détonnent parfois avec la nature des hommes qui les portent (Innocent, Pacifique), ou de vieux prénoms français, héritages de l’époque coloniale (Yvonne, Eusébie, Rosalie ou Alphonse).

On y trouve aussi cette philosophie unique, ce rapport singulier à la politique, au sol avant la nation, comme le souligne Innocent lors du banquet : « Il n’y a que les Blancs et les Zaïrois pour manger des crocodiles ou des grenouilles. Jamais vous ne verrez un Burundais digne de ce nom toucher aux animaux de la brousse ! Nous sommes civilisés, nous autres ! » (p. 103). Ce mode de pensée apparaît naturellement dans le cabaret, cabanon emblématique du pays qui fleurit à chaque coin de rue : « le cabaret était la plus grande institution du Burundi. L’agora du peuple. La radio du trottoir. Le pouls de la nation » (p. 86). À l’aube des élections, encore plus que d’habitude, les discussions politiques fourmillent, avec ce langage poétique : « qui ne sait pas grimper à l’arbre reste à terre », « le chien ne peut pas devenir une vache » (p. 87). Gaby observe : « à ces heures pâles de la nuit, les hommes disparaissent, il ne reste que le pays, qui se parle à lui-même » (p. 89).

L’auteur prolonge le discours métaphorique à travers des analogies saisissantes. Il compare les troubles politiques et ethniques à la sismologie, comme si le Burundi était à la frontière de deux plaques tectoniques, qui frottent régulièrement jusqu’à l’éruption. Plus forte encore nous apparaît la comparaison entre le génocide et la marée noire, alors que Gaby voit en sa mère ces poissons qui portent les stigmates indélébiles de la tragédie : « ce qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie » (p. 185).

C’est enfin l’idée de malédiction africaine qui traverse Petit pays. Tous, à un moment ou à un autre, le diront : « Pauvre Afrique », se lamente Donatien à propos de la récurrence interminable des coups d’État (p. 124). « L’Afrique, quel gâchis ! », s’exclame Jacques, décrivant les millions de réfugiés qui fuient vers son Zaïre (p. 178). Cette fatalité dramatique a d’autant plus de résonance dans l’esprit du lecteur européen, français, qui connaît une paix relative et jouit d’institutions stables. Gaël Faye semble nous enjoindre, à la lumière de ce destin africain, de prendre conscience de la fragilité de notre condition : « en voulant construire une bulle autour de nous, nous avons souvent l’illusion que la violence ne nous atteindra pas », dira l’auteur à propos de son roman. Le piège de la sécurité apparente, qu’elle soit celle de l’enfance ou celle de la paix politique et sociale, doit être clair dans nos esprits, plus que jamais aujourd’hui. Il a observé avec stupeur ce sentiment inconnu se développer dans son entourage parisien après les attentats de 2015 : nul n’est à l’abri de l’inhumain. Lors d’une interview à Télérama, il évoque l’influence de ces événements dans son projet : « nous avons vécu, en France, comme dans une impasse, comme endormis (…) à l’abri de la violence du monde (…). L’irruption de quelques hommes avec des kalachnikov nous a brutalement réveillés ». Cette forme de gravité qui du jour au lendemain a intégré pleinement l’inconscient collectif français lui a rappelé son enfance burundaise.

Gaël Faye a donc obtenu le Goncourt des lycéens dès son premier roman. Mais à seulement 35 ans, l’artiste a déjà une vie derrière lui. Même s’il affirmait à RFI que ce livre ne racontait « absolument pas [son] histoire », c’est bien le déchaînement de violence qui frappe cette région de l’Afrique qui l’oblige à fuir Bujumbura pour rejoindre la France en 1995. S’il découvre très tôt la musique, et en particulier le rap, c’est d’abord une voie plus classique qu’il emprunte, en suivant une scolarité prestigieuse en école de commerce. Un master en finance en poche, il travaille deux ans durant dans un fonds d’investissement au cœur de la City. Ce monde ne lui convient pas, il le sait. Comme le témoin d’une génération qui refuse de ne pas s’accomplir pleinement dans l’emploi, qui ne veut plus œuvrer pour des valeurs qui ne sont pas pleinement les siennes, il fait mouche : « tous les matins, les mêmes bonjours, aux mêmes personnes, au même endroit / La routine, le quotidien, parcours funèbre, chemin de croix (…). Les objectifs, le rentable, compétitif jusqu’aux entrailles / Il s’est sculpté le masque exigé par le monde du travail » (Qwerty). C’est décidé, il sera rappeur.

En musique, son style et ses textes annoncent déjà la patte de l’auteur de Petit pays. C’est un mélange de rap et de slam qui fait penser à la fois à Orelsan, Stromae – la ressemblance physique et vocale est même troublante ! – et Diam’s. Il balaie des influences qui vont du hip-hop « old school » à la rumba congolaise, avec une forme de haine rentrée, qui explose par moments. Ses titres sont une allusion directe à l’histoire qu’il a décidé de publier en 2016. Dans Petit pays (extrait de l’album Pili pili sur un croissant au beurre, sorti en 2013), on sent déjà cette mélancolie du rêve perdu, le deuil du pays et de l’enfance. Comme pour dire que tout Africain, métis ou non, est à jamais lié à sa terre, il chante : « petit pays, je saigne de tes blessures ». Gaël Faye est un artiste engagé, depuis la première heure. Ce trait s’exprime avec force dans Président (du même album), critique violente des autocrates africains, du dirigeant élu avec 99 % des voix au nom d’une ethnie majoritaire. Il parle de « l’ennemi de l’intérieur » et des « villes mortes », pour évoquer la guerre civile, ou encore de l’inaction de l’ONU, qui n’agit d’après lui que quand elle y trouve un intérêt.

Petit pays évoque, au-delà de cette enfance volée par le génocide, de nombreux maux contemporains, avec une force brute et une acuité singulière.

D’abord, c’est la condition de l’exilé et de l’apatride qui nous saisit, à l’heure ou des migrants errent par milliers entre Orient et Occident, à la recherche d’une terre d’accueil. Dès les premières lignes, ce jeune trentenaire perdu dans le monde moderne, qui ne sait s’il doit gommer ou embrasser son passé, se sent vide : suis-je chez moi, ou ailleurs ? Cette question du retour, du déracinement, est une des clés du roman. Dans Le monde d’hier, Stefan Zweig évoquait de manière similaire l’exil des juifs persécutés par le nazisme. Un jour, tout va bien : Vienne, cette splendide et pluriséculaire cité, jouit de son effervescence culturelle et de ses génies précoces. Dans sa campagne autrichienne, Zweig est en paix, et explore silencieusement les méandres des sentiments humains. Et puis, c’est le basculement dans la violence : les premières chemises brunes dans la capitale, l’expropriation, la fuite. On était simplement autrichien, on est désormais juif ou on ne l’est pas. Comme on devient un Tutsi ou un Hutu avant d’être un Rwandais, ou un Burundais. Même avec la nationalité britannique, l’écrivain ne se remettra jamais d’avoir vu son identité, sa nationalité et son enracinement volés par le fascisme. Ses textes rédigés entre deux bateaux qui le transportent des États-Unis vers l’Amérique latine en attestent avec une profondeur unique. Il se suicide avec sa femme Lotte, quelques années après son départ d’Autriche, en 1942.

Parmi les innombrables victimes du génocide rwandais, on compte le chanteur Corneille, de son vrai nom Cornélius Nyungura. Son père est Tutsi, sa mère Hutue. Le 15 avril 1994, toute la famille est confortablement installée dans l’insouciance de son salon, avec des amis. Deux hommes armés jusqu’aux dents entrent, et ouvrent le feu. Seul le jeune Cornélius, réfugié derrière un canapé, survit. Dans Terre (extrait de l’album Parce qu’on vient de loin, sorti en 2002), l’artiste chante : « Un bout de terre n’a jamais fait chez soi / C’est le temps qui me l’a appris / Quand je regarde je trouve autour de moi / Un nouveau sens à la patrie ». Corneille, lui, a trouvé son salut dans l’accueil qui lui a été donné par-delà les frontières, au Canada ou en France : « Je suis un nomade, je suis chez moi où on m’a accueilli ». On en retient aussi la philosophie qui est propre à ceux qui ont vécu l’horreur : « On sacrifie tellement de vies, au nom de la patrie / On vend les siens on se trahit, au nom de la patrie / Mais avec ça toujours une chose que tout le monde oublie / On n’emporte pas la terre quand c’est fini ». Les frontières sont des traits et des courbes sur des planisphères, mais chaque homme et l’humanité tout entière a en ses mains la possibilité ou non d’incarner l’humanisme.

Le lecteur est également plongé dans les racines profondes de la guerre civile, avec une focalisation sur la question de la mention ethnique, présente sur les cartes d’identité des Rwandais. Ce type de pratiques, qui ne dérange pas lors des recensements aux États-Unis, provoquerait en France un tollé sans précédent. Mais dans certains pays, la tension ethnique puise si profondément son sel dans l’histoire longue que ces mentions devinrent l’instrument de l’horreur. L’exemple du Liban vient à l’esprit, lorsque les rescapés de la longue guerre civile (1975-1990) racontent les contrôles d’identité aux checkpoints. Dans ce cas précis, la mention n’était pas ethnique, mais religieuse : chrétien ou musulman. Maronite ou druze. À l’époque des mandats britannique et français, les maronites étaient les seigneurs, et les druzes les serfs. Le parallèle est frappant, lorsqu’on sait que la pression démographique a conduit ces derniers à se rebeller contre les chrétiens.

Au Rwanda, l’antagonisme entre Hutus et Tutsis n’a pas toujours existé. Le rapport parlementaire de la mission d’information sur le Rwanda, publié en 1998 (Paul Quilès en qualité de président de commission, Pierre Brana et Bernard Cazeneuve en qualité de rapporteurs), donne des informations édifiantes à ce sujet. Le Burundi et le Rwanda sont des exceptions dans l’histoire de l’Afrique, en ceci que « l’unité politique et culturelle prend sa source dans les monarchies des XVIIIe et XIXe siècles (…). L’histoire rwandaise montre qu’à partir de 1725 environ, les opérations de défrichement, qui ont été suivies d’un mouvement de sédentarisation, ont été accomplies dans le même temps et sur les mêmes collines par les pasteurs et les agriculteurs. Tutsis et Hutus se sédentarisent ensemble, coexistent sur une même terre et parlent une même langue ». Arguant que les groupes sociaux se sont structurés par leur activité, le document va même plus loin : « à la veille de la pénétration européenne, il n’existait donc aucun des critères permettant de définir ce que l’on a appelé une ethnie. Les premiers observateurs ont relaté toutes sortes de conflits d’ordre politique ou de caractère régional mais n’ont jamais fait état d’affrontement ethnique opposant éleveurs et agriculteurs, Hutus et Tutsis ». D’où vient donc le piège ethnique ? Comme souvent, la genèse du problème remonte à l’époque coloniale. Les Allemands, qui s’étaient vu « attribuer » le Rwanda à l’occasion de la conférence de Berlin de 1885, contribuent à la rigidification ethnique de la société rwandaise. D’après eux, les Tutsis, avec leurs traits fins, leur physique altier et élancé, incarnent la caste dominante. C’est donc tout naturellement qu’ils fondent l’État sur l’aristocratie tutsie. Sachant qu’à l’aube du génocide les Hutus représentaient 85 % de la population, les fondements du ressentiment hutu apparaissent peu à peu. C’est sur ces bases que s’épanouit le fameux ersatz de démocratie popularisé par le président Habyarimana sous le nom de « gouvernement de l’ethnie majoritaire » (rubanda nyamwinshi) : il y a démocratie à partir du moment où l’on installe un Hutu au pouvoir.

La Première Guerre mondiale range la Belgique dans le camp des vainqueurs, et celle-ci se voit confier par le traité de Versailles (1919) un mandat sur le Burundi et le Rwanda. Elle favorise l’élite tutsie jusqu’à ce que celle-ci développe des velléités indépendantistes. Alors, la puissance coloniale se tourne vers les Hutus, et les aide à conquérir le pouvoir, ce qu’ils parviennent à faire après la « révolution sociale » de 1959. Que ce soit au Burundi ou au Rwanda, la deuxième partie du XXe siècle voit se multiplier les massacres à caractère ethnique. Souvent, ce sont des réactions en chaîne. Ainsi, au Burundi en 1972, le régime tutsi organise un massacre contre les élites hutues, accusées d’avoir fomenté une tentative de coup d’État : on décompte plus de cent mille victimes. Au Rwanda, en conséquence, se déclenche un mouvement inverse, et les Tutsis sont lynchés. C’est ce mécanisme de vendetta qui conduira en partie à l’explosion de violence des années 1990. En dépit de l’effort de mémoire et de réconciliation, la cicatrice n’est pas encore refermée aujourd’hui.

Ainsi, Petit pays pointe du doigt les affres de la colonisation, des « frontières tracées à la règle ». Que l’on observe l’époque coloniale ou nombre de conflits contemporains, lorsque la notion de groupe ethnique ou tribal entre en jeu, il est un dénominateur commun quasiment invariable : le déficit d’analyse anthropologique et sociologique. Les Allemands, puis les Belges, se sont rendus coupables de ce manquement. En particulier, la compréhension des notions de « peuples nomades » et « peuples sédentaires » est d’une importance cruciale. À ce sujet, l’instabilité qui secoue les zones désertiques frontalières des pays du Maghreb et des pays d’Afrique subsahélienne est révélatrice du phénomène : des frontières grossièrement établies, et une négation aveugle de la variable d’implantation territoriale des populations locales. Si l’on s’attarde sur le conflit qui mine les abords de la ligne Mortimer-Durand (à la frontière afghano-pakistanaise) et sur la question pachtoune, le problème est similaire. Le général McChrystal, commandant des forces de l’OTAN en Afghanistan, reconnaissait lui-même devant le Council of Foreign Relations le 7 octobre 2011 : « Nous ne connaissions pas l’Afghanistan, et nous ne le connaissons toujours pas (...). Nous avions à un degré effrayant une vision simpliste de l’histoire ». Le fait que les diplomates aient cherché pendant des années à trier entre « bons » et « mauvais » talibans rappelle à s’y méprendre la situation actuelle en Syrie et en Irak, où l’on ne sait parfois plus qui est l’ennemi.

Dans l’histoire des conflits burundais et rwandais, se pose enfin la question de l’ingérence. Quand doit-on intervenir ? En vertu de quoi ? Avec quelle légitimité juridique ? Comment concilier la realpolitik diplomatique et la défense des droits de l’homme dont nous revendiquons l’étendard ? La France, alors que le Rwanda ne faisait pas partie de ses anciennes colonies, a décidé d’agir, ce que salue discrètement le rapport de 1998. Ni Belges ni Allemands n’ont désiré prendre leurs responsabilités. Mais les opérations militaires françaises (Noroît et Turquoise) furent-elles réussies ? Le débat est sans fin. 

Pour finir, l’œuvre de Gaël Faye nous invite à une réflexion plus qu’actuelle sur la mémoire de guerre.

Corneille le dit dans de nombreux titres et dans sa biographie : il ne sait pas si les meurtriers de sa famille étaient des miliciens gouvernementaux ou des soldats du FPR, et il s’en moque. Il a pardonné. Au Rwanda, une initiative a vu le jour vingt ans après le génocide : en échange d’un logement, l’on propose à des Hutus et des Tutsis, aux assassins et aux rescapés des mêmes bourgades, de vivre ensemble pour se reconstruire. La clé de ce projet : le pardon.

Ces événements montrent la relativité terrible des notions de bien et de mal. Dans « Tuez-les tous ! », d’anciens tortionnaires hutus affirment qu’ils avaient, pendant ces quelques mois, ces quelques années, perdu leur humanité. Ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient. À Nuremberg, les anciens dignitaires nazis justifiaient aussi leurs actes en vertu de la supériorité des ordres hiérarchiques sur les lois de la conscience et de la morale.

La mémoire du conflit, le « plus jamais ça », est le ciment de la paix et de la réconciliation. L’Europe s’est construite sur ce principe. L’Allemagne aussi. À l’heure où gronde la tentation du repli, qu’il soit identitaire ou nationaliste, à l’heure où le projet européen suscite scepticisme ou défiance, chacun pourrait lire et relire Gaël Faye. Il est aussi vital de savoir d’où l’on vient que de décider où l’on va.

La paix est une notion fragile. Actuellement, le Burundi semble renouer avec les pages les plus sombres de son histoire. Alors que l’armée s’était restructurée après la guerre civile pour compter un nombre équivalent d’officiers hutus et tutsis, la dérive autoritaire du régime et le putsch manqué de 2015 a réveillé les vieux démons. Depuis lors, menacés par une purge latente, de nombreux gradés tutsis ont fui le pays. Début avril, le Haut Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme a dénoncé des appels avérés au « viol d’opposantes » de la part des Imbonerakure, la ligue de jeunesse du parti au pouvoir. Le parfum odieux de la violence génocidaire que Gaël Faye nous a décrit est bien là.

Ce titre, Gaël Faye ne l’a probablement pas choisi au hasard. On entend encore la douce voix éraillée de Cesaria Evora chanter « petit pays, je t’aime beaucoup » à propos de son Cap-Vert natal. Cette saudade mélancolique serait-elle le syndrome de ladite malédiction africaine ?

Petit pays nous rappelle que personne ne naît sous la même étoile. Pour nous Français, qui avons connu la stabilité pendant des décennies, et qui expérimentons de nouveau la violence depuis 2015, il est peut-être temps de chérir réellement cette paix devant la division qui menace. Envers l’autre comme envers l’humanité tout entière, rappelons-nous des impératifs catégoriques de Kant.

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