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Pierre Leroux, entre socialisme et République

12/04/2021 10’
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Pierre Leroux (7 avril 1797-12 avril 1871), typographe, un des premiers penseurs du socialisme en France, est décédé voilà cent cinquante ans et ses obsèques officielles se déroulèrent durant la Commune de Paris. L’historien Pierre-Henri Lagedamon nous fait revivre aujourd’hui sa mémoire, sa démarche philosophique et la postérité de ses écrits.

« Nos contemporains ne lisent plus Pierre Leroux[1]. » Tel était le constat dressé par Miguel Abensour dans l’incipit de son article intitulé « Pierre Leroux et l’utopie socialiste » paru initialement en décembre 1972, soit très peu de temps après le centenaire de la mort de cet éminent représentant du socialisme français décédé à Paris le 12 avril 1871. Alors que nous commémorons en cette année 2021 le 150e anniversaire de sa disparition, ce manque d’intérêt de nos contemporains pour l’œuvre profuse de Pierre Leroux est-il toujours d’actualité ? D’un point de vue très immédiat, force est de constater que la mémoire de ce penseur a été totalement éclipsée par la commémoration de la Commune de Paris, marquée, elle, par une importante production d’articles, d’ouvrages et de documentaires légitimement consacrés à cette dernière révolution du XIXe siècle. Cet oubli fait ainsi écho au faible émoi suscité globalement chez les communards par la disparition de ce prophète d’un socialisme empreint de pacifisme et de religiosité, qui n’était alors plus véritablement de saison à l’heure où les versaillais s’apprêtaient à investir la capitale insurgée. Nous aurons ainsi à revenir sur l’accueil par ces communards de la nouvelle du décès de Pierre Leroux, dans la mesure où l’organisation de ses obsèques témoignait déjà de la place ambiguë attribuée à celui-ci dans l’histoire du socialisme français. D’un point de vue moins conjoncturel, nous pouvons, en revanche, constater que l’intérêt porté à ce « prophète et critique du socialisme[2] » s’est passablement développé depuis les années 1980, grâce notamment aux efforts fondateurs de Jacques Viard poursuivis par son fils Bruno Viard pour restituer à Pierre Leroux sa place dans le panthéon du socialisme français et européen. De nombreux ouvrages et travaux universitaires lui ont ainsi été consacrés jusqu’à encore très récemment, et si l’édition de ses œuvres complètes reste encore à entreprendre, de solides anthologies permettent désormais d’accéder aisément à la lettre du socialisme leroussien[3]. Reste encore à déterminer ce que Pierre Leroux a encore à nous dire, et c’est ce que nous allons nous attacher à mettre en relief en parcourant le cheminement de sa pensée.

 

Portrait de Pierre Leroux, coll. Musée de l’histoire vivante

 

Pierre Leroux, ouvrier-typographe et publiciste

Il en est de Pierre Leroux comme de cette constellation de penseurs qui, à la recherche d’une philosophie sociale à même de régénérer une société en voie de décomposition, inventèrent une nouvelle façon de penser en faisant fi des convenances académiques. Comme Saint-Simon, Fourier et Owen avant lui, Pierre Leroux fait partie de ces premiers socialistes essentiellement autodidactes dont la réflexion est nourrie en premier lieu par leur observation des contradictions sociales à l’œuvre dans la société de leur temps. D’extraction sociale modeste, rien ne semblait le prédestiner à épouser la carrière d’un publiciste de premier plan capable aussi bien de polémiquer avec les papes de l’éclectisme philosophique que d’inspirer des esprits aussi lumineux que ceux de Victor Hugo ou de George Sand.

Né à Paris le 7 avril 1797 de parents limonadiers, Pierre Leroux a l’opportunité, du fait de ses capacités intellectuelles, de suivre des études secondaires au lycée Charlemagne avant de  poursuivre ses études au lycée de Rennes grâce à l’octroi d’une bourse par la ville de Paris. Il est toutefois contraint d’interrompre sa préparation au concours d’entrée à l’École polytechnique suite au décès de son père, laissant sa mère et ses trois jeunes frères sans ressource. Sa famille à charge, comme cela sera le cas durant toute sa vie, Pierre Leroux doit donc abandonner ses études pour trouver un emploi. Après une expérience non concluante chez un agent de change, il devient finalement ouvrier-typographe, un métier davantage en adéquation avec ses préoccupations politiques et intellectuelles qu’il apprend auprès de l’imprimeur Herhan, connu des autorités pour ses opinions libérales et républicaines. L’œuvre de Pierre Leroux entretient dès lors une relation très étroite avec le monde de l’imprimerie dans la mesure où il voit en celle-ci un « instrument presque tout-puissant de propagande pacifique, au service de la civilisation et du progrès[4] ». Dès 1817, il développe une invention préfigurant nos claviers modernes, le « piano-type », par laquelle il pense pouvoir révolutionner l’imprimerie en facilitant le travail des compositeurs et en réduisant les frais de l’imprimeur. Soutenu par sa famille, Pierre Leroux rédige un premier ouvrage consacré à son invention et se met en vain à la recherche d’un investisseur pour la développer dans une même ambition de révolution pacifique des esprits.

Cet échec n’entame pas sa détermination et il décide d’effectuer un court voyage à Londres pour y observer les techniques d’imprimerie : s’il n’obtient que très peu d’informations, il en retire toutefois l’ambition de fonder un grand journal cosmopolite qu’il décide d’intituler Le Globe (1824-1830)[5]. La fondation de ce journal fait suite à un bref engagement de Pierre Leroux au sein de la charbonnerie qui le détermine à poursuivre pacifiquement la lutte pour l’émancipation de l’humanité. Financé par un de ses amis d’enfance, ce journal est co-dirigé par Pierre Leroux et Paul-François Dubois, un de ses condisciples du lycée de Rennes et ancien carbonaro comme lui. Se définissant comme un journal littéraire et scientifique, la ligne du Globe est néanmoins résolument libérale et défend la liberté dans tous les domaines, ce qui n’empêche pas quelques dissensions philosophiques et politiques qui devaient éclater au grand jour aux lendemains de la Révolution de 1830. Celle-ci est précédée par la publication par Pierre Leroux dans les colonnes du Globe de la protestation commune des journalistes farouchement opposés aux mesures restreignant la liberté de la presse édictées par Charles X dans ses ordonnances du 26 juillet 1830. De cette expérience libérale, Pierre Leroux en retire cette obstination à défendre la liberté individuelle et à rendre ses idées accessibles au plus grand nombre par l’entremise de journaux et de revues financés grâce à des amitiés plus ou moins durables[6]. La plupart de ses œuvres sont ainsi des reprises de ses articles parfois d’une longueur importante. La révolution bourgeoise de 1830 laisse toutefois à Pierre Leroux un goût amer d’inachèvement et entérine sa rupture avec certains de ses anciens collaborateurs qui poursuivront de brillantes carrières sous la monarchie de Juillet.

La démarche philosophique de Pierre Leroux

Si l’essentiel de sa démarche et de ses conceptions philosophiques était déjà en germe dans ses articles publiés avant 1830, c’est bien sous la monarchie de Juillet que Pierre Leroux donne la pleine mesure de sa pensée qui embrasse d’une façon encyclopédique et historique des domaines aussi variés que la philosophie, la littérature, les études orientales ou encore l’économie et les religions. Rien de ce qui est humain ne semble ainsi étranger à Pierre Leroux, celui-ci envisageant l’humanité dans son unicité sans lui dénier toute sa diversité. La singularité de sa démarche philosophique apparaît en premier lieu dans ses multiples attaques à l’encontre de ce qui tient lieu de philosophie officielle du nouveau régime, l’éclectisme, dont Victor Cousin est le philosophe-fonctionnaire en chef. Cette querelle philosophique, sur laquelle est revenue récemment Lucie Rey[7], éclaire l’un des enjeux fondamentaux de la philosophie en ce début de XIXe siècle : comment envisager le devenir de la philosophie ainsi que ses finalités aux lendemains de la Révolution française ? C’est donc d’un point de vue général sur les modalités de ce renouvellement de la philosophie que porte la polémique opposant Pierre Leroux aux tenants de l’éclectisme dont certains rédacteurs du Globe avaient déjà contribué à élargir l’influence. L’originalité de la démarche philosophique de Pierre Leroux se dégage ainsi dans son opposition à celle de Victor Cousin. Contre l’institutionnalisation étatique de la philosophie opérée par Victor Cousin (suivant en cela l’exemple de l’hégélianisme en Allemagne), Pierre Leroux prône une philosophie vivante, qu’il définit précisément comme une « science de la vie », en prise directe avec la question politique et celle de l’émancipation sociale, et accessible à tous et non seulement à une élite éclairée douée de prétendues capacités. Le point central de la critique de l’éclectisme par Pierre Leroux porte sur la façon dont Victor Cousin tend à scléroser la philosophie et à en faire un instrument de légitimation du pouvoir en place en lui déniant toute historicité. En effet, en fondant toute philosophie sur la psychologie et en assimilant la philosophie à la métaphysique, le spiritualisme de Victor Cousin tend à développer une interprétation figée de l’histoire de la philosophie réduite à quatre systèmes semblant n’entretenir entre eux aucune relation ou continuité. Comme l’a démontré Lucie Rey, l’objectif poursuivi par Victor Cousin est en définitive « de mettre un terme à la philosophie du XVIIIe siècle et à la Révolution » en séparant la philosophie « à la fois de son passé – c’est-à-dire de sa tradition et de son avenir – c’est-à-dire de son but[8]. »

À rebours de cette philosophie de l’histoire dénuée de toute historicité, le projet de Pierre Leroux est d’édifier, sinon de reconnaître, une tradition philosophique à partir de laquelle la philosophie du présent sera en mesure de s’appuyer pour envisager l’avenir. La réalisation de cette tâche fondamentale est placée sous le signe de la formule de Leibniz citée régulièrement par Pierre Leroux : « Le présent, engendré du passé, est gros de l’avenir. » Pour accomplir sa mission de transformation de la société, la philosophie doit ainsi en premier lieu identifier le fil conducteur de cette succession de systèmes philosophiques pour les assimiler et les transformer en vue de poursuivre leur orientation commune. Entre une conception essentiellement réactionnaire de la tradition et le rejet de toute tradition héritière du passé pré-révolutionnaire, Pierre Leroux définit ainsi une nouvelle tradition placée sous le signe de l’émancipation puisant ses origines au début de la modernité, si ce n’est bien plus loin encore dans les confins historiques et géographiques de l’humanité. Dans cette perspective, les philosophes du XVIIIe siècle et les révolutionnaires de 1789 puis de 1793 sont considérés par Pierre Leroux comme les derniers avatars de cette « doctrine de la perfectibilité » qui affirme que l’âge d’or de l’humanité ne se situe pas derrière elle mais bien devant elle. Par ailleurs, Pierre Leroux n’envisage pas la philosophie comme une production individuelle, coupée de toute tradition, comme le suggéraient déjà les rationalistes du XVIIe siècle, mais, au contraire, comme un « processus de production collective […] fruit de la dialectique du moi et nous » par l’entremise d’une tradition perpétuellement rénovée[9]. L’humanité apparaît ainsi à Pierre Leroux « comme un homme qui marche » et nous devons selon lui « contempler le passé pour nous en nourrir, le présent pour y vivre et le transformer, l’avenir pour y marcher sans nous y précipiter[10]. »

La philosophie telle que la conçoit et la pratique Pierre Leroux n’est donc tournée vers le passé que pour construire l’avenir dans le présent. Son principe directeur est ainsi la poursuite d’un idéal, celui de l’émancipation de l’humanité par la réalisation progressive de l’Égalité transcendant toutes les oppositions et les dualités, qu’elles soient politiques, sociales ou bien religieuses. Cet accomplissement de l’unité du genre humain nécessite, selon Pierre Leroux, une religion nouvelle. Dans la lignée du Nouveau Christianisme (1825) de Saint-Simon, la « religion de l’humanité » à laquelle aspire Pierre Leroux n’est pas faite de dogmes et de hiérarchies mais consiste en une nouvelle synthèse philosophico-religieuse permettant de lier les hommes les uns aux autres en conciliant leurs différences. L’homme étant, selon Pierre Leroux, tout à la fois sensation, sentiment et connaissance, cette philosophie religieuse du progrès ne doit plus ni privilégier ni négliger aucun élément de cette triade mais inspirer chacun à faire le bien dans son propre intérêt, celui-ci coïncidant solidairement avec l’intérêt de tous. Cette conception religieuse de la philosophie trouve par ailleurs un écho en Allemagne dans les cours professés par Schelling que Pierre Leroux suit avec attention : comme le souligne Miguel Abensour, « pour Leroux, Schelling a accompli une grande œuvre en niant la distinction absolue que Hegel avait faite entre la religion et la philosophie[11]. » Néanmoins, cet intérêt reste mesuré dans la mesure où Pierre Leroux considère comme erronée l’histoire du christianisme professée par Schelling. Conjointement à sa relecture de l’histoire de la philosophie, Pierre Leroux se livre, en effet, à une profonde exégèse des textes religieux à la recherche d’un fil conducteur unissant les différentes religions. Sa découverte des religions orientales, dont l’étude représente selon lui une deuxième Renaissance pour l’Occident, le mène vers la source perdue du christianisme et lui permet, en outre, d’affiner ses conceptions sur la métempsychose alors objet de débats intenses.

Le socialisme républicain de Pierre Leroux

C’est de cette démarche philosophique singulière que procède essentiellement le socialisme de Pierre Leroux. Sa doctrine de l’humanité, présentée dans son opus magnum De l’Humanité en 1840, n’a rien d’un vague humanitarisme abstrait et sentimental. Elle vise, bien au contraire, à s’emparer des questions politiques, sociales et économiques du présent pour y apporter des réponses concrètes permettant de reconstruire sur de nouvelles bases cette « société en poussière » du début du XIXe siècle. Il s’agit pour Pierre Leroux de poursuivre en particulier l’œuvre des révolutionnaires de 1792. Comme le souligne Jacques Viard, Pierre Leroux prend, dès sa jeunesse, pour modèle « un républicain de 1792, Joseph Blin » qui allait devenir le beau-père de l’un de ses amis les plus intimes, le médecin Alexandre Bertrand[12]. Pierre Leroux entre avec ce dernier, comme avec plusieurs autres de ses camarades du lycée de Rennes, au sein d’une vente de la charbonnerie, société secrète dont il perçoit rapidement les limites. La fondation du Globe répond en partie à cet objectif politique sous la Restauration, mais la sensibilité sociale de Pierre Leroux le distingue déjà de la plupart des autres rédacteurs. Lorsqu’éclate la révolution de 1830, Pierre Leroux penche déjà très certainement pour l’instauration d’une république, et c’est en déçu du libéralisme qu’il se tourne alors vers le saint-simonisme. Ayant déjà rencontré Saint-Simon juste avant sa mort, il décide d’adhérer à l’Église saint-simonienne à laquelle il met rapidement à disposition le Globe. Accompagné de Jean Reynaud, avec lequel il coordonnera plus tard l’Encyclopédie nouvelle, Pierre Leroux prêche la doctrine saint-simonienne en Belgique puis à Lyon en mai 1831 où ils semblent avoir reçu un accueil chaleureux des canuts, peu de temps avant que ces derniers ne se révoltent une première fois en novembre 1831. Toutefois, lors du schisme de l’école saint-simonienne à l’été 1831, provoqué par la volonté d’Enfantin de mettre en application ses théories sur l’affranchissement des femmes et l’amour libre, Pierre Leroux prend le chemin de la dissidence.

Cette courte expérience saint-simonienne a toutefois été déterminante dans la formation de la pensée de Pierre Leroux car, comme le souligne Bruno Viard, la dette de Pierre Leroux envers le saint-simonisme est au moins triple[13]. Elle concerne en premier lieu la critique de l’économie politique qu’il continue d’approfondir en collaboration avec son frère Jules Leroux, auteur en particulier d’un « Cours d’économie politique » prononcé à l’Athénée de Marseille en 1834. Cet héritage n’exclut pas la critique et, à rebours de nombre de saint-simoniens, Pierre Leroux ne cache pas son parti pris en faveur du prolétariat – qu’il identifie à la « transformation de l’esclavage antique et du servage du Moyen Âge » – et n’hésite pas à relever l’erreur de Saint-Simon qui a confondu les industriels avec les capitalistes et l’industrie avec le capital[14]. Ensuite, Pierre Leroux retient également du saint-simonisme sa dimension religieuse, qui le pousse à critiquer aussi bien le matérialisme que le spiritualisme et d’envisager une voie médiane situant l’Esprit dans le monde et en chaque individu. Enfin, le bref passage de Pierre Leroux au sein de l’Église saint-simonienne dirigée par Enfantin l’a très certainement influencé dans son appréhension de la question de l’émancipation des femmes. Cette rupture s’explique principalement par son refus de reconnaître le caractère hiérarchique et théocratique pris par cette école sous l’influence d’Enfantin, et il regrette par ailleurs que cette évolution se soit faite à la faveur d’une « doctrine secrète » alors que lui-même en appelle à « la mise à nu, devant tout le monde, de toutes les questions[15] ».

C’est suite à ses désillusions saint-simoniennes que Pierre Leroux s’empare du terme « socialisme », auquel il adjoint rapidement l’adjectif « absolu », dans un article intitulé « De l’individualisme et du socialisme » écrit en 1834, il met en garde contre ces « deux pistolets chargés l’un contre l’autre » qui correspondent sur le plan théorique aux « deux pôles égaux de la science sociale » faisant prévaloir soit la liberté soit la société : « Nous sommes pourtant aujourd’hui la proie de ces deux systèmes exclusifs de l’individualisme et du socialisme, repoussés que nous sommes de la liberté par celui qui prétend la faire régner, et de l’association par celui qui la prêche[16]. » Soucieux de retisser le lien social, et suivant en cela Rousseau et Robespierre, Pierre Leroux n’oppose pas la liberté à l’égalité, ni l’égoïsme à l’altruisme, mais interprète ces dualités apparentes à travers le prisme de sa philosophie de l’histoire. Si le christianisme a invité l’humanité à la charité en faisant l’impasse sur l’égoïsme, la morale matérialiste et individualiste qui s’est constituée face à lui n’a fait que dissoudre le lien social dans ce que Marx appellera « les eaux glacées du calcul égoïste ».

Refusant de choisir entre ces deux formes de corruption du lien social, Pierre Leroux pose le problème difficile de l’accord de la liberté avec l’association. Cette synthèse est rendue possible selon lui par l’introduction des principes républicains dans un socialisme associationniste conciliant la liberté et l’égalité par la centralité accordée à la fraternité[17]. C’est dans cette perspective que Pierre Leroux édifie une philosophie de la triade républicaine dans laquelle les notions d’amitié, de fraternité, de solidarité ou encore de religion sont alternativement utilisées pour caractériser les différentes modalités de cette rénovation d’un tissu social en lambeaux. Pierre Leroux développe en particulier cette notion de « solidarité humaine » qu’il oppose à la charité chrétienne mais aussi au contractualisme de Hobbes et Rousseau et à l’organicisme des premiers socialismes. Selon lui, la solidarité, synonyme de relation, existe en premier lieu dans la nature par la circulation des matières organiques entre les êtres vivants (théorie du circulus). Elle existe également entre les hommes, mais surtout de façon négative par les relations induites par les différents types de conflits sociaux opposant aussi bien les nations que les individus. Le socialisme de Pierre Leroux vise lui à « démontrer à la fois la solidarité générale entre les hommes, sans avoir recours à une injonction divine ou à la notion sécularisée de devoir, et [à] mettre en place des solidarités plus personnalisées, plus courtes et plus concrètes[18]. » Cette solidarité universelle procède de la participation de chaque individu à une commune humanité rendant solidaire les hommes par-delà les générations et les frontières. D’un point de vue particulier, elle procède de la nature psychologique des hommes qui détermine la formation de triades : chaque homme est tout à la fois sensation-sentiment-connaissance mais dans des proportions différentes, ce qui lui confère sa particularité mais aussi sa tendance à rechercher chez l’autre le complément qui lui est nécessaire. Ces solidarités particulières doivent ensuite être organisées à trois niveaux : au sein de la famille par l’affirmation de l’égalité entre l’homme et la femme, dans l’atelier par la mise en œuvre de l’Association selon le principe de complémentarité des triades et au niveau de l’État par la résolution de l’antinomie État/marché par l’introduction d’un troisième terme contrebalançant les excès de l’un et de l’autre.

Durant la deuxième moitié des années 1840, Pierre Leroux a pu mettre à l’épreuve ses théories en fondant tout d’abord une imprimerie à Boussac (Creuse) grâce à la solidarité financière de son amie George Sand, rencontrée en 1835 à l’occasion du procès des insurgés de Lyon et de Paris. La colonie qui s’agrège progressivement autour de la famille de Pierre Leroux s’organise en association égalitaire fondée sur l’abolition de la division du travail intellectuel et travail manuel. Outre la pratique de l’agriculture selon la méthode du circulus, l’activité principale de la colonie consiste essentiellement à éditer des œuvres de Pierre Leroux et à publier des journaux, L’Éclaireur puis la Revue sociale, qui contribuent largement à diffuser le socialisme en terres limousines. Toutefois, lorsque la République est proclamée à Paris en 1848, Pierre Leroux ne tarde pas à se faire élire maire de Boussac, où il proclame la République dès le 27 février 1848, avant de se faire élire à l’Assemblée nationale constituante où il siège aux côtés des Montagnards. Orateur laborieux et  moqué autant pour son apparence que pour ses théories, il y défend néanmoins le projet d’une « Constitution démocratique et sociale » fondée sur le principe triadique : s’il écarte le principe d’une représentation spéciale pour les prolétaires, il prévoit une représentation nationale désignée sur une base professionnelle reposant sur l’application de la triade sensation-sentiment-connaissance. Réélu à l’Assemblée législative en mai 1849, Pierre Leroux n’hésite pas à prendre la défense des insurgés de juin 1848, et poursuit son engagement en faveur de l’égalité sociale en réclamant la limitation des heures de travail comme le droit de vote municipal pour les femmes. Le coup d’État du 2 décembre 1851 marque la fin de sa carrière politique et il doit prendre, comme beaucoup d’autres, le chemin de l’exil, notamment à Jersey où il y poursuit son œuvre malgré le dénuement dans lequel lui et sa famille sont contraints de vivre.

Pierre Leroux et l’histoire du socialisme

Le socialisme républicain de Pierre Leroux occupe une place singulière au sein de l’histoire du socialisme du fait précisément de la synthèse qu’il a tenté de réaliser entre l’héritage républicain issu de la Révolution française et les apports des premiers socialismes se développant dans le sillage des théories élaborées par Saint-Simon et Charles Fourier. Si l’on peut accorder à Pierre Leroux le mérite d’avoir introduit, sinon inventé, le terme même de « socialisme », force est de constater que son premier emploi est essentiellement péjoratif : la critique des limites et des excès du « socialisme absolu » devait ainsi précéder l’élaboration par Pierre Leroux de sa propre conception du socialisme, terme qu’il reprend à son compte à partir de 1845. Nous avons déjà souligné la dette contractée par Pierre Leroux à l’égard du saint-simonisme, et son socialisme a ainsi pu être analysé comme la greffe de l’idée républicaine sur l’idée saint-simonienne. La philosophie de l’histoire développée par Pierre Leroux, par laquelle il cherche à déceler le fil conducteur de l’émancipation dans l’histoire de l’humanité, le pousse en effet à vouloir également inscrire le socialisme dans une tradition, et c’est ce qu’il s’attache notamment à mettre en évidence tardivement dans sa fameuse « Lettre au docteur Deville » dont Miguel Abensour a livré une analyse éclairante[19].

Refusant d’enfermer le socialisme dans une doctrine achevée, Pierre Leroux ouvre ses colonnes aux représentants d’autres tendances du socialisme, sans s’empêcher toutefois de les critiquer. Ainsi, tout en permettant à Abel Transon de publier un article exposant la doctrine de Charles Fourier dans la Revue encyclopédique, Pierre Leroux ne se prive pas de rejeter fermement les doctrines cosmologiques de Fourier, qu’ils considèrent comme « entièrement étrangères à l’esprit scientifique », comme ses conceptions historiques, faisant fi des traditions du passé et de toute idée de continuité. Il accepte néanmoins « l’expérience du phalanstère, [convaincu] que tout perfectionnement dans la construction des villages et la disposition des travaux agricoles se trouve placé sur la voie du progrès social[20] ». Ces polémiques opposant les fouriéristes à Pierre Leroux prennent une telle importance que ce dernier prend la peine de rédiger huit « Lettres sur le fouriérisme » (juin 1846-avril 1847) dans lesquelles il s’attache à réfuter les attaques formulées à son encontre dans la Démocratie pacifique, l’organe des fouriéristes. Dans ces lettres publiées dans la Revue sociale imprimée à Boussac, Pierre Leroux cherche notamment à mettre en évidence les inspirateurs cachés de Fourier, et accuse en particulier ce dernier d’avoir largement plagié les Lettres de Genève de Saint-Simon pour édifier sa Théorie des quatre mouvements. Il reproche par ailleurs à Fourier son hostilité à l’égard de la Révolution et de la République. Dans la continuité de ces polémiques avec les fouriéristes, Pierre Leroux s’engage au début de la IIe République dans une violente controverse avec Proudhon portant en particulier sur la nécessité de l’État pour organiser la solidarité sociale et en finir avec l’exploitation de l’homme par l’homme[21]. Le coup d’État du 2 décembre 1851 met toutefois un coup d’arrêt à la carrière politique de Pierre Leroux qui, contraint à l’exil jusqu’à son retour à Paris en 1860, est progressivement relégué à l’arrière-plan de l’histoire du mouvement ouvrier.

Lorsque Pierre Leroux décède le 12 avril 1871 à Paris, les débats entourant l’organisation de ses obsèques officielles par la Commune de Paris témoignent de la place relative occupée alors par ce représentant déjà lointain du socialisme quarante-huitard[22]. La disparition de Pierre Leroux n’est toutefois pas méprisée par les membres du conseil de la Commune pourtant fort occupés par la menace versaillaise. Il faut dire que si la figure de Pierre Leroux a été écornée durant l’Empire, notamment du fait de l’influence gagnée par le proudhonisme, l’influence de sa pensée a néanmoins persisté dans certains cercles républicains socialistes, et certains communards continuent même à admirer ses doctrines pétries de religiosité. L’argument décisif en faveur de la célébration de funérailles officielles est toutefois la défense par Pierre Leroux à l’Assemblée des insurgés de juin 1848, et c’est en reconnaissance à cet engagement que le conseil de la Commune consent à envoyer quatre de ses membres à la cérémonie civile se déroulant le 14 avril.

Marquées par l’absence de George Sand et des discours plus ou moins réussis, ces funérailles semblent en tout cas avoir entériné un peu plus l’éclipse du socialisme leroussien dont l’influence se fait alors souterraine. L’héritage de Pierre Leroux semble néanmoins avoir été recueilli par les socialistes réformistes proches de Jean Jaurès, sensibles à son effort de synthèse entre le socialisme et la République. Dans un hommage publié en janvier 1896, Georges Renard, alors directeur de la Revue socialiste, marque ainsi son soutien au projet de la ville de Boussac d’édifier une statue à l’effigie de Pierre Leroux (inaugurée en 1903 en présence de Georges Clemenceau) et souligne les mérites de l’œuvre de ce « grand remueur d’idées » aux « théories toujours généreuses, quoique parfois fumeuses ». En avril 1896, le Dr Julien Pioger souligne lui « le soin, l’acharnement qu’on a mis à faire disparaître ses œuvres [qui] témoignent suffisamment de la crainte qu’il inspira à ses ennemis, les réactionnaires et les rétrogrades de toutes les écoles et de tous les partis. » En 1904, c’est enfin au tour de Gustave Rouanet et Eugène Fournière, contributeurs à l’Histoire socialiste dirigée par Jean Jaurès, de rendre hommage à ce précurseur d’un socialisme d’inspiration française caractérisé par son souci permanent de concilier la liberté et l’égalité, le socialisme et la République[23].

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