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Pierre Mauroy et François Mitterrand, une longue histoire : témoignage

07/06/2017 3’
Patrick Kanner Patrick Kanner
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Patrick Kanner, alors ministre de la Ville, de la Jeunesse et des Sports s’est exprimé en ouverture de l’après-midi de débats de la journée d’études « Pierre Mauroy et François Mitterrand, une longue histoire (1965-2013) » organisée le 19 juin 2015 à Lille.

Messieurs les ministres, messieurs les anciens ministres – mais on reste ministre à vie n’est-ce pas ? –, chers amis,

Je voulais vous faire part de mon plaisir d’être ici, aux côtés de personnalités bien connues dans le département du Nord. Vont s’exprimer Bernard Roman, Rémi Lefebvre, Gilles Finchelstein. Hubert Védrine va également prendre la parole. Je sais que Daniel Vaillant doit également intervenir en début d’après-midi. Et je n’oublie pas Henri Nallet, qui a ouvert ce colloque en tant que président de la Fondation Jean-Jaurès.

Je le dis très simplement, devant Pierre Mathiot qui nous accueille : c’est à chaque fois pour moi un moment d’émotion quand j’ai la possibilité d’évoquer Pierre Mauroy. Je n’ai pas eu l’honneur d’être proche de François Mitterrand, même si j’ai évidemment croisé son chemin à de multiples reprises. J’étais en revanche un proche de Pierre Mauroy, et c’est ce qui suscite toujours aujourd’hui chez moi une vive émotion quand je suis amené à parler de lui. J’entends encore les paroles très fortes de François Hollande lors de son hommage du 11 juin 2013. Le ciel était gris sur les Invalides, il était gris aussi dans notre cœur.

Pierre Mauroy était un homme d’exception, un homme d’élégance, et son souvenir continue à me marquer, politiquement, bien sûr, mais aussi humainement, et je dirais même sur un plan éthique. J’aborderai donc les relations entre Pierre Mauroy et François Mitterrand à travers mon prisme personnel, forgé à partir de mon expérience politique, militante, aux côtés de Pierre Mauroy. D’autres, scientifiques, politologues, s’exprimeront sans doute avec plus de finesse et de rigueur historiques.

Quand j’ai adhéré au Parti socialiste en 1975, il y a maintenant quarante ans – au siècle dernier –, ce n’était pas lié à Pierre Mauroy, mais à François Mitterrand. C’était sur le slogan « Changer la vie ». Je crois que Bernard Roman a rejoint le Parti socialiste un an avant moi. Le jeune turbulent que j’étais fréquentait la Fédération anarchiste. J’ai vite compris que cela n’aboutissait qu’à une impasse et qu’il fallait aller plus loin et construire une réponse politique. Je rêvais de changer la société, et il me semblait que c’était au Parti socialiste qu’il était possible d’accomplir ce rêve.

Avant 1971, François Mitterrand n’appartenait pas à cette grande formation politique qu’était le Parti socialiste. Pierre Mauroy, en revanche, était un socialiste de toujours, des Jeunesses socialistes à la SFIO, avec d’ailleurs Léo Lagrange. Le ministre de la Jeunesse que je suis l’évoque avec beaucoup de respect. Puis ce fut le Nouveau Parti socialiste et le Parti socialiste d’Épinay. On sait qu’une confiance et une estime réciproques s’étaient forgées entre François Mitterrand et Pierre Mauroy, notamment à l’occasion du congrès d’Épinay. Et l’on sait aussi comment ce congrès s’est conclu et comment une majorité a pu se construire. 1979 est une date importante pour moi. C’est mon premier congrès, celui de Metz. J’étais au CERES et me suis retrouvé dans une majorité inédite à l’époque. Je regarde les anciens, qui m’ont alors un peu fait la guerre. François Mitterrand avait eu du mal à comprendre cette alliance entre Pierre Mauroy et Michel Rocard. Cet épisode n’a pas affecté la relation entre François Mitterrand et Pierre Mauroy, puisque le premier a nommé le second Premier ministre en 1981.

1983, c’est l’inflexion économique voulue par Pierre Mauroy, le fameux tournant de la rigueur. Il s’agit de limiter l’inflation, de dévaluer le franc. Ce fut un moment difficile entre François Mitterrand et Pierre Mauroy. Pourtant, je suis intimement convaincu que cette inflexion fut un élément de résistance qui a permis de supporter la défaite dans les urnes de 1986, mais surtout de préparer la réélection de François Mitterrand en 1988 sur la base de la génération Mitterrand. 1984, c’est bien sûr le débat sur l’enseignement privé. Je pense que les divergences de fond, philosophiques, et le départ de Pierre Mauroy de Matignon cette année-là ont été évoqués ce matin. Pierre Mauroy revient à Lille. J’ai des photos en tête où Bernard Roman est à côté de lui quand il revient à l’Hôtel de Ville. Bernard Masset est également présent. On sait que ces moments ont été difficiles pour Pierre Mauroy, que la vie politique nationale lui manquait. Mais il repart au combat, il se ressaisit pour devenir premier secrétaire du Parti socialiste en 1988, manifestement sans l’aval de François Mitterrand, qui lui préférait Laurent Fabius.

Les tensions au sein du Parti socialiste se sont exacerbées et nous avons vécu en 1990 le congrès de Rennes, ce terrible épisode. Les tenants de Lionel Jospin et ceux de Laurent Fabius en étaient presque arrivés aux mains. Et j’ai à l’esprit cette image de Pierre Mauroy seul sur la tribune, à la fin de ce congrès, une rose à la main, d’ailleurs un peu cassée, comme l’était le parti. Le congrès de Rennes était terrible pour les militants. Nous offrions à l’opinion publique une image catastrophique. Pierre Mauroy n’a pas pour autant désarmé. Il a pris le tournant du congrès de l’Arche en 1991. Certains ont parlé de Bad Godesberg à la française. Il quitte la tête du Parti socialiste en 1992 et prend la présidence de l’Internationale socialiste jusqu’en 1999, succédant à Willy Brandt.

Les relations entre François Mitterrand et Pierre Mauroy ont-elles été difficiles ? Vu de mon côté, modeste par comparaison avec le point de vue de tous ceux qui vont s’exprimer dans quelques instants, je crois que la sérénité amicale en est restée le cœur, malgré des parcours différents. François Mitterrand était un homme secret, aux expressions physiques maîtrisées, aux amitiés rares mais extrêmement durables et puissantes. Nous avons ici des témoins de ces aspects. C’était un habitué des petits cercles de fidèles. Peut-être au fond se méfiait-il des grandes formations politiques. Pierre Mauroy, que je connaissais mieux, avec ses gestes larges, était plus extraverti, quoique secret, lui aussi. Il comptait également peu d’amis intimes, mais nombre de relations amicales fidèles. Il avait en outre une vision bienveillante de la jeunesse qui l’entourait. Il m’a toujours considéré comme quelqu’un de vingt ans, l’éternel jeune. Il a fallu lui montrer que, malgré mes rares cheveux blancs, j’avais pris quelques années…

Mon profond respect pour Pierre Mauroy se traduit par ces quelques mots remplis d’émotion. Il aurait pu être choisi en 1995 pour aller à la présidentielle. Invention ? Réalité ? L’histoire nous le dira. Le plus bel hommage de François Mitterrand à Pierre Mauroy est cette phrase poétique, mystérieuse qu’il lui a adressée lors de leur dernière rencontre le 24 août 1993 à Hardelot : « Et vous, continuez à mettre du bleu au ciel. » Ce bleu au ciel, cet espoir, je crois que c’est à nous de continuer à le porter.

Ces personnalités sont essentielles dans la Ve République. Ils furent deux hommes « repères » pour notre histoire collective, du moins pour toutes celles et tous ceux qui, modestement, se sont efforcés d’y apporter leur pierre, ce qui est mon cas. C’est pourquoi je suis très heureux d’ouvrir cet après-midi les discussions qui vont suivre. Elles vont certainement apporter une réalité historique bien plus forte que l’émotion qui est la mienne aujourd’hui. Merci à toutes et à tous.

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