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Primaires aux États-Unis : Donald Trump vs Hillary Clinton

08/06/2016 8’
Thomas Lefebvre Thomas Lefebvre
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Comment analyser les primaires républicaines et démocrates aux États-Unis ? Thomas Lefebvre, visiting assistant professor au Trinity College-Hartford, décrypte la campagne de Donald Trump chez les Républicains et celle de Bernie Sanders qui affronte Hillary Clinton chez les Démocrates.

Pauvre Ted Cruz ! En ce 3 mai, suite à une nouvelle déroute, cette fois-ci en Indiana, le sénateur du Texas montait sur la scène de son meeting pour reconnaître que les « électeurs ont choisi une autre voie » mettant ainsi un terme à sa campagne. Ted Cruz avait pourtant tenté de se projeter en pourfendeur du « cartel de Washington » tout en minimisant son rôle au sein du Congrès. La synthèse n’a visiblement pas eu lieu. Le lendemain, le dernier candidat compatible avec l’establishment républicain, le gouverneur de l’Ohio John Kasich, avec un seul État à son compteur, abandonnait à son tour, laissant le champ libre à Donald Trump pour décrocher la nomination du Parti républicain. Ce dernier rebondissement met en lumière l’aboutissement d’une étonnante primaire, marquée par le renversement des rôles entre l’establishment et les électeurs.

Lors du lancement de cette primaire en mars 2015, la couverture de ce traditionnel exercice démocratique n’emballait pas grand monde. Journalistes et analystes s’étaient résignés à un duel peu excitant entre Hillary Clinton et Jeb Bush. Ce dernier, visiblement plein d’optimisme, visitait certaines capitales étrangères pour présenter son message. Comme il en va parfois en démocratie, les choses ne se passèrent pas vraiment comme prévu. Jeb Bush plongea dans les sondages et mit un terme à sa campagne suite à sa défaite en Caroline du Sud fin février 2016. L’exclusion de Jeb Bush de la course réfuta l’hypothèse, pourtant validée par son frère George W., que le patronyme, le soutien de l’establishment républicain, l’accès à un financement quasi-illimité, le matraquage de publicités négatives télévisées, le recours aux experts en opinion les plus réputés du pays sont des garanties pour gagner une primaire.

Donald Trump, un candidat républicain inattendu

Au moment de l’annonce de sa candidature en juin 2015, Donald Trump était surtout connu pour son invraisemblable coupe de cheveux, pour ses positions fantaisistes, pour son prétendu empire ainsi que pour sa participation dans des émissions de télé-réalité[1]. Sa candidature était vue comme une sorte de préface clownesque, une distraction, un « ego-trip » sans lendemain, programmée pour s’écraser avant la vraie campagne. Las, malgré les sommes astronomiques levées par ses opposants, et en dépit de son inexpérience en politique, d’une solide cote d’impopularité au niveau national, d’un désintérêt prononcé pour les sciences électorales, Donald Trump a déjoué tous les pronostics en s’assurant d’obtenir la majorité des délégués pour la Convention de Cleveland qui se tiendra en juillet prochain. Cette victoire de Donald Trump constitue la surprise majeure de ces primaires.

Si l’on additionne le nombre de reniements majeurs de Donald Trump, régulièrement au sein d’une même journée, sur l’avortement, sur le niveau du salaire minimum, sur les impôts, etc., il semble difficile de lui accorder le titre de génie en stratégies électorales. En effet, il s’inscrit à contre-courant d’une époque où les campagnes américaines sont professionnalisées à l’extrême, avec des armées de conseillers, d’experts de l’opinion qui testent et soupèsent chacune des propositions devant des panels de citoyens, de militants entraînés et de spécialistes des statistiques démographiques. Ainsi, le candidat républicain ne disposait pas, jusqu’à récemment, d’équipe de campagne digne de ce nom. Il dénigre, par ailleurs, les experts en statistiques électorales, soutiers de toute campagne moderne. Ce n’est donc pas une surprise de noter que les positions du magnat newyorkais apparaissent comme des réactions épidermiques, improvisées et souvent dénuées de tout fondement rationnel.

L’électorat de Donald Trump

Donald Trump a beau se justifier de ces revirements réguliers par son caractère pragmatique, qu’il lie à sa carrière d’entrepreneur, il est effarant de noter qu’aucune de ses propositions, aussi loufoque, extravagante, ou odieuse soit-elle, ne l’ait affaiblit. Ses opposants ont beau jeu de démontrer l’amateurisme de ces propositions, Trump semble indubitablement toucher une partie de l’électorat républicain au-delà du rationnel : il séduit sur le champ de l’émotion. Ses électeurs votent en faisant l’impasse d’une traditionnelle évaluation coûts/bénéfices de chaque proposition. Ainsi, plus que par ses propositions, Donald Trump gagne des points avec son franc parler, son bagout de bonimenteur et son absence de doutes. La campagne de Donald Trump illustre un triste mécanisme du populisme : les fact-checkers, journalistes ou militants, avec leurs chiffres, leurs experts, n’ont aucune prise ni sur le candidat, ni sur son électorat, rendant ardue toute riposte.

L’électorat de Donald Trump est souvent représenté comme étant constitué des couches populaires masculines et blanches. On aurait cependant tort de réduire son électorat à ce seul groupe homogène d’hommes blancs peu éduqués. Ainsi, Donald Trump a largement devancé ses adversaires lors des primaires du Nord-Est, États classés à gauche, ainsi que dans les États conservateurs comme l’Alabama. Dans les études d’opinion, parmi les électeurs républicains, Donald Trump est apparu comme le premier choix, devant Ted Cruz, John Kasich et les autres, dans toutes les catégories sociales. Le discours protectionniste de Donald Trump –  contre la Chine, contre les accords de libre-échange – fait mouche au sein d’un électorat économiquement fragilisé depuis la crise de 2008. Il est, par ailleurs, saisissant de noter que ce protectionnisme économique va à l’encontre de la doxa traditionnelle républicaine, largement en faveur de l’intensification du processus de mondialisation.

L’administration Obama a beau plastronner, mois après mois, sur le volume de nouveaux emplois créés, sur la revitalisation de l’industrie, sur les perspectives qu’offrent de nouveaux accords de libre-échange, de nombreuses analyses montrent que les perceptions de déclin et d’insécurité au sein des classes populaires et moyennes semblent bien réelles. Même si certains au sein du Parti républicain suggèrent que l’électorat cœur du parti disparaît, comme l’affirme Ben Sasse, sénateur du Nebraska et régulièrement cité avec Mitt Romney pour un ticket indépendant, les observateurs notent les bonnes performances de Donald Trump dans des terres traditionnellement démocrates. Ainsi, une des hypothèses logiques d’une victoire de Donald Trump au niveau national passe par la victoire dans les États de la Rust belt, plutôt démocrates, ayant souffert de la désindustrialisation, situés entre l’Iowa et la Pennsylvanie en passant par le Michigan, et où l’Accord de libre-échange nord-américain (NAFTA) et la Chine sont largement accusés d’être responsables du déclin local de l’outil industriel. 

Le rapport de Donald Trump avec les minorités

Toujours sur la démographie républicaine, les femmes blanches, qui avaient majoritairement soutenu Mitt Romney nationalement lors de l’élection de 2012, sont désormais une majorité à rejeter Donald Trump. L’élément racial n’est pas non plus à négliger. Ainsi, seule une minorité de Latinos et d’Afro-américains soutient le magnat. De nombreuses analyses concluent que l’un des ressorts de la dynamique Trump réside dans son discours recentrant la place de l’homme blanc au sein de la société américaine. Suite à la mise en lumière d’effarantes statistiques de noirs non-armés tués par des policiers, la question raciale est redevenue extrêmement sensible, le succès de la non-repentance assumée de Donald Trump renforce l’image d’un électorat guidé par des principes suprématistes. Sur ce sujet, Donald Trump est pour une fois cohérent avec ses positions passées. Ainsi, bien avant le lancement de sa campagne, il s’était fait remarquer en relayant une théorie du complot suggérant que Barack Obama n’était pas né aux États-Unis et donc pas digne d’être président. Donald Trump a réitéré la méthode dans sa campagne, faisant allusion à la naissance de Ted Cruz au Canada qui l’aurait invalidé. C’est une stratégie qui n’est pas sans conséquences et il est tout à fait probable que le discours nativiste et fielleux de Donald Trump vis-à-vis des minorités va mobiliser ces mêmes minorités contre lui. 

Dans un bilan publié à la suite de la défaite de Mitt Romney en 2012, le Parti républicain suggérait d’élargir la base électorale des électeurs du parti en tentant de séduire le vote latino. Jeb Bush a pris au pied de la lettre cette suggestion avec un discours d’empathie vis-à-vis des immigrés sans-papiers issus des pays de l’Amérique latine et une mise en scène assez peu subtile de son épouse mexicaine et de sa propre conversion au catholicisme. Avec sa proposition emblématique de faire payer le Mexique pour la construction d’un mur à la frontière sud du pays, avec ses déclarations odieuses sur les Mexicains « violeurs » et « criminels », Trump enterra définitivement ce bilan, creusant un premier fossé entre sa candidature et l’establishment républicain.

Avec ses déclarations xénophobes, le candidat républicain a su sans aucun doute, peut-être par accident, peut-être par stratégie, surfer sur le sentiment anti-immigrants populaire au sein des classes laborieuses blanches mais ignoré par un establishment républicain plutôt favorable à une immigration perçue comme vectrice de croissance économique. Le succès de Donald Trump est donc, en premier lieu, l’échec de l’élite du Parti républicain. La défiance d’une partie de l’électorat républicain vis-à-vis des cadres du parti, déjà largement visible lors de l’émergence du mouvement Tea Party, a mué en une franche rupture. Ni la famille Bush, ni les anciens candidats républicains à la présidentielle John McCain et Mitt Romney, ni les frères Koch – grands argentiers du Parti républicain – ne soutiennent Trump. Même si Paul Ryan, le speaker de la Chambre des Représentants, affirme désormais qu’il va voter pour Donald Trump, c’est pour le critiquer vivement pour sa dernière tirade xénophobe. Le vote pour Trump est finalement un bras d’honneur nihiliste à cet establishment qui ne contrôle désormais ni les thèmes de campagne ni le candidat choisi.

L’émergence de l’alter-droite

La popularité des thèmes anti-immigrés illustre la dernière mutation de la droite anti-fédéraliste que l’on dénomme désormais « alter-droite » (alt-right). Cette mouvance, souterraine, cousine du Tea Party, grass roots, peu structurée, évolue en marge du Parti républicain. Ce mouvement n’apparaît qu’épisodiquement dans la vie politique et les faits divers avec, par exemple, l’occupation en janvier-février 2016 d’un refuge d’un parc national par des militants anti-fédéralistes en Oregon. Cette alter-droite est davantage présente sur internet, déclinant numériquement les thèmes des radios ultraconservatrices. Avec une armée de commentateurs qui polluent les fils de commentaires de tout article politique, cette alter-droite gravite autour de sites comme Breitbart News, Zero Hedge ou Infowars[2]. Dans le monde parallèle de cette droite alternative, le racisme, le sexisme et l’antisémitisme sont débridés. Un exemple : suite à la publication d’un portrait de Melania Trump, l’épouse du candidat, dans le magazine GQ, la journaliste Julia Ioffe a dû faire face à un torrent d’insultes et de menaces antisémites. Lorsque Donald Trump suggère, rien de moins, que le père de Ted Cruz est lié à l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, il recycle les élucubrations délirantes des forums de cette droite alternative, siphonnées par un tabloïd trash. Il semble improbable que ce « mouvement » disparaisse de sitôt. Il faudra désormais compter avec l’influence néfaste de ces individus.

L’establishment républicain a naturellement sa part de responsabilité dans la popularité des idéologies de l’alter-droite et de la candidature de Donald Trump. De l’institutionnalisation de l’obstruction parlementaire par les Républicains menés par Newt Gingrich, polarisant à l’extrême l’espace politique, à la nomination de la gouverneure Tea Party de l’Alaska Sarah Palin comme colistière de John McCain en 2008, cette alter-droite a reçu les encouragements de l’establishment. Les médias républicains de masse (notamment les titres et chaînes de Rupert Murdoch : New York Post, Wall Street Journal, Fox, etc.) sont aussi coupables d’avoir relayés un discours paranoïaque, crédibilisant arguments farfelus et thèmes incendiaires. Ils sont responsables de cette aigreur et cette haine, qui semblent dominer les militants pro-Trump. En conséquence, les poids lourds Républicains de Washington se retrouvent réduits à manigancer d’hypothétiques aventures de candidatures indépendantes.

La stratégie médiatique de Donald Trump

La stratégie médiatique du candidat républicain, en dehors des chemins codifiés de conseillers en communication, est particulièrement singulière. Depuis le début de la campagne, Donald Trump sature l’espace médiatique de controverses et d’entretiens. Il a ainsi participé à près de 70 talk-shows alors qu’Hillary Clinton n’est intervenue que dans un peu plus d’une vingtaine d’entre eux. Cette différence ne tient pas dans un manque d’intérêt des médias pour l’ancienne secrétaire d’État mais au contrôle strict de celle-ci de sa parole en refusant nombre d’entretiens. La présence quasi-permanente de porte-paroles de l’équipe de Donald Trump sur les chaînes d’information lui assure aussi une visibilité à moindre coût. Par ailleurs, le candidat républicain alimente, jusque dans des heures tardives, son compte Twitter, rempli d’invectives, de retweets nauséabonds et de déclarations où il s’auto-congratule, approvisionnant ainsi la machine médiatique.

Donald Trump échappe donc à tout contrôle, Robert Kagan l’a même qualifié de « Frankenstein ». Il n’est d’ailleurs pas anodin que la campagne de Trump distribue des pancartes « parti de Trump » dans les meetings. Regagner ces électeurs ne sera pas chose facile pour le Parti républicain si ce dernier arrive à survivre à la crise à laquelle il fait face. Cette situation présente néanmoins un défi majeur pour Donald Trump. En se mettant à dos des pans entiers de la société américaine, en ayant que peu de soutiens parmi les élus républicains, les possibilités de progression de Donald Trump dans l’opinion publique apparaissent limitées en dehors des classes blanches populaires.

Bernie Sanders, le candidat démocrate anti-establishment

Le ressentiment vis-à-vis des élites n’est pas le monopole des électeurs républicains. Ainsi, Robert Reich, ancien secrétaire d’État au Travail dans l’administration de Bill Clinton et soutien de poids de Bernie Sanders, affirme que la notion de clivage gauche-droite est dépassée et remplacée par une opposition pro/anti-establishment. Pour Reich, seule Hillary Clinton représente une candidature pro-establishment, les candidatures de Bernie Sanders et de Donald Trump représentant des propositions populistes anti-establishment respectivement progressistes et autoritaires. La dynamique et les succès de la campagne de Bernie Sanders sont presque aussi étonnants que la victoire de Donald Trump chez les Républicains. Le scénario semblait pourtant écrit : faute de compétiteurs, surtout en l’absence du vice-président Joe Biden, Hillary Clinton avait un boulevard devant elle pour devenir la candidate officielle du Parti démocrate.

Ce fut sans compter la bataille de fond que lui livre le sénateur du Vermont. Avec un discours largement focalisé sur la corruption de Wall Street, des propositions ciblant la génération Y, comme l’abolition des frais d’inscriptions dans les universités publiques ou la mise en place d’un système de santé gratuit, Bernie Sanders a réussi le tour de force de mettre en ordre un mouvement contrariant la campagne d’Hillary Clinton tout en imposant ses thèmes dans l’espace public, en particulier le rôle de l’argent dans la politique. Le sénateur a ainsi largement influencé la campagne en poussant Hillary Clinton à prendre position sur le problème criant des inégalités ou sur les accords de libre-échange (NAFTA) conclu entre l’Amérique du Nord et le Mexique, ou l’accord de Partenariat Transpacifique (TPP). Cette offensive a forcé Hillary Clinton à promettre une renégociation de NAFTA (signé par son mari) et à refuser  le TPP, partenariat pourtant négocié par Hillary Clinton elle-même lorsqu’elle était secrétaire d’État. Il serait toutefois naïf de ne voir en Bernie Sanders qu’un paisible et angélique idéaliste. Sanders ne semble pas immunisé contre les attaques ad hominem ou contre d’obscures machinations. Ainsi, Bernie Sanders ne se contente pas de dérouler un programme, il attaque férocement sa concurrente, en focalisant nombre de ses piques directement sur une Hillary Clinton brocardée comme étant une « membre du système » et en conséquence inapte à réformer le pays. Ces charges martelées par lui-même ainsi que par ses soutiens ont, malheureusement, envenimé et appauvri un débat qui était pourtant le bienvenu.

Une dynamique de campagne participative

Ceci étant, une des spécificités les plus réjouissantes de la campagne de Bernie Sanders réside dans son aisance à utiliser les codes de l’internet participatif. Non seulement Bernie Sanders est le candidat dont la campagne, Démocrates-Républicains confondus, a le plus investi dans le numérique, elle est aussi la seule campagne a avoir plus dépensé dans le numérique que dans des publicités pour la télévision. D’après l’agence Personal Democracy Media, la campagne de Bernie Sanders a mobilisé près de neuf millions d’Américains via les réseaux sociaux. Ainsi, le sous-forum de Reddit, SandersForPresident, réunit plus de 200 000 inscrits, se partageant les tâches journalières de campagne telles que relances téléphoniques, mobilisation sur Facebook et naturellement porte-à-porte.

Encore plus étonnant est le succès du groupe «  Coderforsanders » qui rassemble des développeurs élaborant des applications de campagne pour téléphones sans passer par de coûteuses agences. Cette stratégie est à double tranchant. D’un côté, la campagne de Bernie Sanders bénéficie du dynamisme, de l’enthousiasme et de l’expertise de ces individus à moindre coût mais de l’autre, elle doit aussi composer avec les travers de cette communauté. Il faut rappeler que Reddit reste une plateforme un peu sulfureuse, où règne une dynamique de groupe, souvent machiste, en plus de la culture « bro » indéniablement présente[3]. Les militants de Bernie Sanders, souvent remontés dans les commentaires ciblant Hillary Clinton, sont régulièrement accusés de sexisme. A contrario, la présence d’Hillary Clinton sur internet semble très maîtrisée, considérablement encadrée, et – malgré des vidéos de campagne plutôt réussies – assez ennuyeuse. En résumé, sur internet, ce sont les Bernie Bros contre les Hillary Bots (les robots d’Hillary).

Hillary Clinton, la candidate démocrate favorite

Alors que Bernie Sanders rempli des stades, occupe l’espace médiatique, martèle un message qui séduit massivement la jeunesse américaine, comment expliquer que la nomination de Bernie Sanders reste toujours largement improbable ? La victoire, attendue, d’Hillary Clinton réside dans la revanche de l’expérience, de la démographie et de la carte électorale. Lors des débats successifs, Hillary Clinton a démontré la maîtrise de ses sujets alors que Bernie Sanders est ainsi resté vague sur le financement de ses projets ou sur ses positions en matière de politique étrangère. Lorsqu’il est questionné sur ce dernier sujet, Bernie Sanders esquive et rappelle invariablement que, du haut de son authentique pureté révolutionnaire, il n’a jamais soutenu l’intervention en Irak. Clinton a beau rétorquer que cette position ne fait pas une doctrine de politique étrangère, c’est généralement Bernie Sanders qui remporte le match. Néanmoins, lorsqu’il est interrogé sur sa stratégie en Syrie, il reste évasif. Ainsi, Bernie Sanders créa la surprise en défendant l’idée que la solution en Syrie passe par l’envoi de troupes venant d’Arabie Saoudite et d’Iran. La candidate démocrate déroule, quant à elle, des réponses fleuves, complexes et équilibrées.

La « marque » Clinton permet aussi à l’ancienne Première Dame d’engranger le soutien d’un électorat traditionnellement acquis à son mari. En 1992, lors de la primaire démocrate, Bill Clinton a reçu 75 % du vote noir et a été qualifié de « premier Président noir » par l’écrivaine Toni Morrison en 1998. Cette citation de Toni Morrison a récemment refait surface au cœur d’une mini-controverse. Traditionnellement, il était admis que cette qualification était un compliment. Pour Ta-Nehisi Coates, l’écrivain essayiste afro-américain que tout le monde s’arrache, la phrase de Morrison portait en réalité sur le traitement négatif des médias vis-à-vis de Clinton. Malgré de nombreuses polémiques sur les politiques de Bill Clinton vis-à-vis des Afro-Américains, le couple Clinton est resté populaire au sein de cet électorat. Les années Clinton furent des années de croissance économique, le salaire médian des foyers noirs augmenta de 25 %, deux fois plus que le reste de la population, lors de cette période. Il serait toutefois injuste de ne voir en Hillary Clinton que l’héritière passive de la popularité de son mari. Hillary Clinton a su imprimer son intérêt pour les questions sociales et judiciaires, populaires au sein de cet électorat. Dans le même temps, les efforts tardifs de Sanders pour rallier cet électorat n’ont pas porté leurs fruits. Dans les États comme la Caroline du Sud, Hillary Clinton a annihilé son adversaire en ralliant plus de huit votants noirs sur dix. Par ailleurs, la candidate démocrate aime rappeler le caractère historique de sa candidature, ce qui a le don d’irriter Bernie Sanders et les féministes qui le soutiennent. Hillary Clinton continue malgré tout de séduire le vote féminin, surtout âgé. C’est l’une des leçons douloureuses pour la campagne de Sanders, la démographie reste indépassable dans une campagne de primaires.

Malgré son appartenance à l’establishment, malgré l’enquête du FBI sur ses emails, malgré un taux de popularité plutôt bas, malgré une campagne tristement classique et sans imagination, Hillary Clinton reste largement favorite pour emporter la nomination lors de la Convention de Philadelphie qui se tiendra fin juillet. Cette perspective semble inacceptable pour nombre de soutiens de Bernie Sanders qui accusent le Parti démocrate d’avoir pipé les dés. La primaire de New York fut chaotique, la convention du Nevada tourna au pugilat et les soutiens de Bernie Sanders sèment le hashtag #bernieorbust (Bernie ou le chaos). Le niveau de tension entre les équipes et soutiens va constituer un véritable défi pour la campagne gagnante : le rassemblement sera difficile. Les Partis républicains et démocrates apparaissent en décalage avec les dynamiques et aspirations radicales d’une partie non-négligeable de leur électorat. Ces partis résistent mais jusqu’à quand ? C’est une des dernières leçons de ces primaires : face à un exercice démocratique qui teste les structures des partis, ces derniers se doivent d’être solides mais aussi flexibles. Quelque soit le résultat, ces partis devront se réinventer au risque de devenir obsolètes.

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