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Quand la tactique électorale menace les réflexes républicains

13/04/2017 3’
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Depuis de nombreux mois, les Français semblent avoir intégré que la candidate du Front national accèderait au second tour de l’élection présidentielle en 2017. Cette situation a des conséquences directes sur les stratégies de campagne adoptées par les différents candidats depuis le début de la campagne, à savoir l’affaiblissement du « front républicain ». Analyse par Chloé Morin et Adélaïde Zulfikarpasic, pour l’Observatoire de l’opinion, d’un phénomène qui pourrait s’avérer risqué.

Depuis de nombreux mois, les Français semblent avoir intégré que la candidate du Front national accèderait au second tour de l’élection présidentielle en 2017. Semaine après semaine, les sondages se succèdent et donnent en revanche tous Marine Le Pen perdante au second tour, quel que soit son opposant. Et malgré l’expérience du Brexit et de l’accession de Donald Trump à la présidence des États-Unis, les Français semblent assez confiants dans la victoire du candidat qui se trouverait confronté à Marine Le Pen.

  • « Je pense qu’elle sera au second tour, mais qu’elle ne sera pas élue présidente » (femme, 48 ans, employée, Nord, centre)
  • « Marine peut accéder au deuxième tour, l’emporter je pense que ce sera difficile, seule contre tous » (homme, 60 ans, retraité, Nord, extrême droite)

Cette situation a des conséquences directes sur les stratégies de campagne adoptées par les différents candidats depuis le début de la campagne. Les débats en ont apporté la preuve : ils ont vu certains candidats cibler Emmanuel Macron ou François Fillon – les deux prétendants les plus probables au second tour, aux côtés de la présidente du Front national, du moins jusqu’ici – plus que Marine Le Pen. Mais bien peu d’attention a jusqu’ici été accordée aux conséquences électorales potentielles de ces stratégies, à savoir l’affaiblissement historique de ce qu’on appelait jadis le « front républicain » et que Marine Le Pen – et même certains candidats de « partis de gouvernement » – nomment « UMPS » ou « système ».

En effet, les données quantitatives et qualitatives à notre disposition semblent indiquer qu’à ce jour, le rejet de Marine Le Pen est mis pour nombre d’électeurs de gauche sur le même plan – voire moindre – que celui dont François Fillon fait l’objet. De même, chez nombre d’électeurs de droite, les attaques de François Fillon venant amplifier une tendance amorcée par la stratégie du « ni ni » sarkozyste, il semble que le rejet de François Hollande, ou de tout candidat perçu comme son héritier, soit au moins aussi puissant que celui qui vise la candidate frontiste. Pour illustrer cela, nous nous appuierons sur trois séries de données.

Tout d’abord, l’analyse des données quantitatives du dernier baromètre politique ViaVoice nous indique que dans bien des cas, les électeurs rejettent autant voire plus que la candidate du Front national les adversaires « républicains » de leur propre camp. Ainsi, à l’extrême gauche, 68 % estiment que Marine Le Pen ferait un « très mauvais » président de la République, soit seulement deux points de plus que François Fillon. À droite, 32 % estiment que la candidate ferait un très mauvais président, contre 30 % pour Emmanuel Macron, 34 % pour Benoît Hamon. C’est à peine moins que le rejet donc Jean-Luc Mélenchon fait l’objet (37 %). Chez les sympathisants du Parti socialiste, cette « égalisation des détestations » est également perceptible : 74 % estiment que Marine Le Pen ferait un très mauvais président, et 70 % s’agissant de François Fillon. Seul Emmanuel Macron semble se soustraire à cette tendance : ses sympathisants rejettent bien plus Marine Le Pen que François Fillon, et leur rejet de François Fillon est plus de deux fois supérieur à celui dont Jean-Luc Mélenchon fait l’objet.

Deuxième série de données : les seconds tours testés par les différents instituts. À ce jour, dans la perspective d’un second tour opposant François Fillon et Marine Le Pen, une proportion inédite d’électeurs de gauche refusent de se prononcer. Avec plus d’un tiers d’électeurs du premier tour qui déclarent avoir l’intention de s’abstenir, c’est la valeur même de la victoire prêtée au candidat de droite dans une telle configuration qui peut être mise en doute.

Enfin, les données qualitatives issues de la communauté en ligne BVA-POP2017 viennent appuyer la thèse d’un affaiblissement historique des réflexes dits « républicains » – bien que, pour certains et notamment des électeurs de Macron, le choix du candidat de premier tour soit encore dicté par la capacité qu’ils lui prêtent à faire barrage au FN au second.

  • « Vote utile au premier tour : barrage au FN » (raison donnée par un électeur pour expliquer son vote en faveur d’Emmanuel Macron au premier tour)
  • « Pour ne pas avoir un second tour Le Pen/Fillon » (raison donnée par un électeur pour expliquer son vote en faveur d’Emmanuel Macron au premier tour)
  • « Je pense qu’il peut concurrencer Marine Le Pen » (raison donnée par un électeur pour expliquer son vote en faveur d’Emmanuel Macron au premier tour)

Côté partisans de François Fillon, les journalistes qui assistent régulièrement aux meetings du candidat l’auront noté : on critique ses adversaires, et notamment Emmanuel Macron, avec une virulence parfois extrême. Cette tendance dépasse malheureusement le cercle des militants les plus engagés : 

  • « Voilà un candidat qui se dévoile impertinent, orgueilleux, suspect... » (femme, 68 ans, retraitée, Alpes-Maritimes, droite)
  • « Il n’a autour de lui que des requins qui ne savent plus où aller comme lui... on va retrouver le système que l’on ne veut plus ! (...) Il ne s’intéresse qu’à la haute finance, à l’Europe, à la mondialisation mais pas du tout à la France et encore moins aux Français alors que c’est la principale motivation de Fillon » (femme, 57 ans, cadre DRH, Loire-Atlantique, centre-droit)
  • « Fillon est le meilleur, Macron c’est du vent »
  • « Je ne veux pas de Hollande II = Macron »
  • « Fillon est le seul à avoir la stature. Quant aux autres ce sont tous des guignols ou des voyous »
  • « Fillon pour éviter Macron et sa démagogie »

On note, à gauche, une même tendance à rejeter de manière très violente les autres candidats et notamment celui de la droite, quitte à le mettre sur le même plan que la candidate frontiste.

  • « Mélenchon est le plus intègre, les autres sont des pourris »
  • « Mélenchon par peur des autres candidats »
  • « Je ne vois aucun autre candidat à la hauteur »
  • « Fillon, pitoyable. Le salaire de son épouse à plus de 3000 euros par mois (...) c’est a minima de la malhonnêteté »
  • « Par élimination plus que par conviction il ne reste que Macron comme candidat acceptable »

Face à cette égalisation des rejets, certains commencent d’ailleurs, ici et là, à exprimer une inquiétude quant à la capacité de l’opposant à Marine Le Pen à l’emporter à l’issue du second tour. Les choses ne sont-elles pas allées trop loin ? La campagne n’a-t-elle pas trop dérapé ? Les candidats n’ont-ils pas surestimé leur capacité à vaincre la candidate du Front national ?

  • « Malheureusement, Marine Le Pen passerait si en face d’elle il y a Mélenchon ou Hamon car ni l’un ni l’autre ont un programme qui pourrait se réaliser » (sympathisant de droite)

On retrouve, dans les données qualitatives, l’idée exprimée plus haut à partir des intentions de vote. La force des rejets exprimés dans le cadre « républicain » a pour conséquence d’inciter nombre d’électeurs à déclarer ne pas compter voter au second tour : à force d’attaquer François Fillon, un électeur de gauche préfère ne pas se mobiliser au second tour que de voter pour le candidat de droite pour faire barrage à l’extrêmedroite ; de la même manière, les électeurs de droite (et même certains de gauche) déclarent qu’ils n’iraient jamais voter dans le cas d’un second tour entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. C’est l’idée même du front républicain qui est enterrée sous une abstention potentiellement forte.

On rétorquera, à juste titre, que les surnoms tels que « super menteur » n’ont pas empêché la gauche de voter massivement pour Jacques Chirac en 2002 – mais bien des élections ont démontré depuis que la gauche avait de plus en plus de mal à se rallier à la droite pour battre le Front national. On rappellera la violence de certaines attaques ciblant Nicolas Sarkozy en 2012 – mais il avait alors face à lui un candidat de gauche au second tour. On dira aussi que Jean-Luc Mélenchon ou Benoît Hamon ne peuvent être tenus pour seuls responsables de la détestation dont François Fillon semble faire l’objet à gauche, et qui trouve avant tout ses origines dans les « affaires » et sa manière d’y répondre. Ou que ce n’est pas le surnom donné à Emmanuel Macron par le candidat de la droite qui explique à lui seul le désir de rupture radicale avec la politique menée par François Hollande. Il n’en reste pas moins qu’à force de renvoyer dos à dos le programme de leurs adversaires et celui du Front national, à coup d’attaques ciblées et virulentes telles que déployées par les uns et les autres depuis des mois, tous ou presque ont incontestablement participé à affaiblir ce qui fut, lors des régionales de 2015, le dernier rempart contre un accès du Frtont national au pouvoir : le réflexe républicain.

 

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