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Quand les séries TV nous parlent de politique

29/04/2021 4’
David Medioni David Medioni
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Les clivages traditionnels gauche-droite ne s’appliquent plus. Pas plus lorsqu’il s’agit d’ausculter les séries plébiscitées par les Français. Pourtant, ce que nous regardons parle de nous. Nos séries préférées témoignent d’une archipellisation toujours plus forte de la société, et surtout d’un imaginaire empreint de révolte et de collapsologie.

C’est l’histoire d’un latino, élu du Texas, qui remporte contre toute attente l’investiture du parti démocrate américain. Puis qui gagne, sur le fil, une présidentielle et prend ses fonctions en janvier 2007, devenant ainsi le premier président latino des États-Unis. Son nom : Matt Santos.

C’est l’histoire d’un jeune sénateur noir américain qui bataille pour remporter l’investiture du parti dont il est l’espoir et qui, lors d’une convention démocrate mémorable, met tout son parti en ordre de bataille par un superbe discours. En novembre 2008, il devient le premier président noir des États-Unis élu et prend ses fonctions en janvier 2009. Il s’appelle Barack Obama.

Matt Santos est l’un des personnages de la célèbre série The West Wing (À la maison blanche, en français), une série américaine culte du début des années 2000. Elle compte sept saisons et cent cinquante-cinq épisodes diffusés entre 1999 et 2006 sur le réseau de télévision NBC. La série créée par Aaron Sorkin, au moment où W. Bush est au pouvoir, met en scène Josiah Bartlet (incarné par Martin Sheen) et son équipe de conseillers.

Alors que les démocrates peinent à faire émerger un nouveau leader et s’insurgent de la politique de W. Bush, The West Wing apparaît rapidement comme une sorte de laboratoire du leader démocrate idéal. D’anciens conseillers de Bill Clinton et des politologues démocrates de renom sont d’ailleurs consultés par les scénaristes. La série nourrit même la réflexion des téléspectateurs, notamment à propos de la mise en place d’une couverture sociale pour tous les Américains.

The West Wing devient alors bien plus qu’un simple programme de fiction. La série devient un lieu de débat politique qui, au-delà de proposer une alternative, diffuse l’idéal d’un pouvoir politique entreprenant. L’engouement est tel que les goodies à l’effigie de Bartlet remportent un succès phénoménal.

Dans la sixième saison, donc, alors que le président Bartlet termine son second mandat, se pose la question de sa succession. Un ancien vice-président est sur les rangs, mais c’est un candidat latino inattendu qui émerge : Matt Santos. Quelques mois plus tard, c’est Barack Obama qui – dans la réalité – remportera l’investiture démocrate. Concordance et conjonction d’une fiction et de la réalité qui sont en permanence en dialogue.

Les séries, outils de la bataille culturelle

House of Cards, l’autre célèbre série politique aux États-Unis, met en scène l’ascension de Franck Underwood, politique prêt à toutes les compromissions, les malversations, les arrangements avec la vérité des faits pour arriver au pouvoir. À l’époque de la diffusion de la série, Barack Obama occupe la Maison-Blanche. Dans la série, à plusieurs reprises, Washington et ce que l’on appelle désormais « l’État profond » sont moqués et vilipendés par Franck Underwood.

Quelques années après le démarrage d’House of Cards, c’est Donald Trump, personnage aussi vibrionnant et fantasque qu’Underwood, qui remporte la présidence. Comme si, une nouvelle fois, les Américains et Trump, premier contempteur de Washington et du fameux « Deep State », avaient adopté les idées défendues dans la série.

Plus proche de nous, quelques mois seulement avant qu’Emmanuel Macron ne se lance dans la course à la présidence et ne soit élu, la série Baron noir, diffusée à partir de février 2016 sur Canal+, imagine l’élection d’Amélie Dorandeu. Cette ancienne membre du Parti socialiste défend un positionnement central, comparable au « en même temps » macronien. Résonnance toujours.

Tout se passe comme si les séries télés étaient devenues un outil du soft power et de l’hégémonie culturelle chère à Antonio Gramsci. Pour le philosophe italien, les livres, les arts en général, et donc par extension les fictions participent aussi de l’acceptation et de l’avènement d’une idée.

Dans un entretien au magazine Usbek & Rica, la philosophe Sandra Laugier[1] explique : « Pour The West Wing, comme pour 24 Heures, c’est le même phénomène qui est à l’œuvre : le soft power n’est pas tant dans le discours que dans la normalisation, le fait de rendre visible. La force de l’image comme expérience joue un rôle considérable. Les spectateurs sont capables de jugements, ils ne sont pas manipulés, on leur donne juste à voir quelque chose qui n’était pas dans leur scope et ils l’acceptent mieux que ce que beaucoup croyaient. Prenez The « L word », le simple fait de donner à voir le quotidien de femmes homosexuelles a changé les visions dominantes sur cette communauté. »

Ainsi les séries influencent ou, en tout état de cause, viennent confirmer ou infirmer des opinions et des schémas de pensée déjà existants de façon subconsciente. Tout ceci participe largement à l’émergence d’une forme d’hégémonie culturelle.

Exagéré ? Pas vraiment. Selon une étude approfondie de l’institut Harris Interactive menée en 2018 sur les différentes pratiques culturelles des Français, 92 % de nos concitoyens déclarent regarder des séries télés et près de 40 % d’entre eux considèrent cela comme une pratique culturelle à part entière. Plus les répondants sont jeunes, plus cette pratique culturelle de visionnage de séries télés est importante par rapport à la fréquentation des musées, ou des cinémas – signe flagrant de l’importance prise par ces programmes dans nos vies actuelles, mais aussi futures puisque les jeunes en sont encore plus friands.

Pas de clivage gauche-droite sur les séries aimées

Puisque cela influence notre imaginaire, il est tentant de chercher des corrélations entre les séries visionnées et les votes réalisés lors des élections. Dis-moi ce que tu regardes, je te dirai pour qui tu votes, en somme.

Dans une étude menée auprès de 3013 Français réalisée par l’Ifop pour le hors-série du Point intitulé « Le pouvoir expliqué par les séries », plusieurs éléments ressortent.

Tout d’abord, l’hypothèse testée d’une corrélation « forte et réelle » entre le « vote et les séries regardées par les Français n’est pas totalement vérifiée. Il n’y a pas vraiment des séries de droite ou des séries de gauche. Ce clivage-là n’existe pas en tant qu’outil d’analyse suite aux résultats de cette étude », note ainsi Jérôme Fourquet[2], directeur du département Opinion et stratégies d’entreprises de l’Ifop et auteur de cette étude. En revanche, confie l’auteur de L’Archipel français, « ce qui est structurant, c’est la séparation et les différences de programmes aimés en fonction de la tranche d’âge et du niveau culturel ». Ainsi, l’étude met en lumière une forte propension des CSP + à regarder des séries comme Le Bureau des légendes, Baron noir, Game of Thrones ou Downtown Abbey quand les autres CSP sont plutôt friandes de Capitaine Marleau, 24h chrono, Les experts ou encore Breaking Bad et Les Petits meurtres d’Agatha Christie

Jérôme Fourquet complète : « Dans ce domaine des séries, aussi, on note une réelle archipellisation de la France. Alors que la télévision a été pendant des années un vecteur d’homogénéisation culturelle puisque nous la regardions tous en même temps et au même moment, elle est devenue, au contraire, un univers fragmenté au sein duquel chacun cultive sa différence ». Autrement dit, le phénomène des séries, s’il est présent dans toute la population, ne se consomme pas de la même façon selon que l’on soit aisé ou plus en difficulté, diplômé ou non, urbain, péri-urbain ou au contraire habitant des campagnes. Ainsi, dans cet univers du divertissement, le niveau de diplôme est un facteur de différenciation très forte : « Le diplôme, dans tous les domaines, devient de plus en plus un biais culturel, quelque chose qui définit clairement la façon dont on envisage le monde », confirme encore Jérôme Fourquet.

Au-delà de ces deux éléments – la classe sociale et le diplôme – qui créent un clivage au niveau des séries regardées et aimées, il est un autre élément passionnant dans l’étude. Un élément qui vient aussi raconter la façon dont les objets culturels – qu’ils soient des films, des livres, des chansons, ou donc des séries télés – parlent de nous, et de nos visions du monde. Cela donne aussi une couleur quant à l’humeur d’une population, à sa façon de considérer l’avenir.

Imaginaire de la révolte et de la collapsologie 

Ainsi, il convient de s’intéresser aux séries qui semblent mettre quasiment tout le monde d’accord, quelle que soit la classe sociale, et quel que soit le niveau de diplôme. Deux d’entre elles tirent leur épingle du jeu.

Tout d’abord, la série espagnole La Casa de papel qui met en scène des Robins des bois des temps modernes qui décident de s’attaquer aux symboles du capitalisme, comme la fabrique de la monnaie ou la banque d’Espagne. Cette série est la plus populaire auprès de l’ensemble des Français. Pas si étonnant quand on regarde les chiffres qui documentent régulièrement la défiance de nos compatriotes envers les différentes institutions.

Dans le douzième baromètre de confiance politique du Centre de recherches politiques de Sciences Po-Cevipof, réalisé en février 2021, il apparaît que les Français ont d’abord confiance dans les pouvoirs locaux. Le maire et son conseil municipal arrivent en tête avec un indice de confiance de 64 à 65 %, puis viennent les élus départementaux et régionaux et les collectivités correspondantes. Contre toute attente, les Français accordent à l’Union européenne un « crédit » de 42 %, supérieur à celui de l’exécutif et du Parlement.

« Cette place centrale et de leader de Casa de papel dans l’ensemble de la population raconte quelque chose du pays, dans son sentiment de révolte et dans sa volonté forte de remise en question des institutions », analyse ainsi Jérôme Fourquet. Parmi la population se déclarant « proche des Gilets jaunes », cette place de la série se confirme également.

Fourquet note également les passerelles entre les slogans des révoltes récentes et ceux de séries ou de jeux vidéo. Ainsi, par exemple, il n’est désormais plus rare de voir dans les manifestations des « gilets jaunes », mais pas que, des slogans tels que « On en a gros » directement inspiré de l’univers de Kaamelott. « Ces révoltés ne votent pas la même chose, mais en revanche, ils ont des références de pop culture commune », décrypte Jérôme Fourquet. Autre illustration forte, le cri « Ahou » tiré du film et de la BD 300 signée par la référence du roman graphique Franck Miller est repris en chœur dans toutes les manifestations de « gilets jaunes ». La pop culture s’impose ainsi comme outil de construction des imaginaires politiques.

Une autre série met toutes les CSP d’accord et dit aussi beaucoup de ce que nous sommes collectivement : Game of Thrones (GOT). Cette série, qui figure sur le podium des séries les plus regardées par l’ensemble de la population, est intéressante pour ce qu’elle raconte du monde.

« Winter is coming » (« L’hiver arrive ») constitue le leitmotiv des sept saisons de GOT. Comme si les ténèbres, forcément, étaient vouées à s’abattre sur nous : « Ce que charrie ce programme est bien un imaginaire de collapsologie, d’apocalypse, avec l’idée que demain sera pire qu’aujourd’hui », détaille ainsi Jérôme Fourquet.

Il est intéressant d’établir le parallèle avec les différents items de mesure de la confiance dans l’avenir des Français. Pour une large majorité des Français (84 %), l’avenir apparaît comme quelque chose d’inquiétant. 52 % pensent que dans le futur, le monde connaîtra plutôt une période de régression[3]. Winter is coming...

« Il est tentant de calquer ces chiffres sur les imaginaires créés par les séries que nous regardons. Toutefois, il faut garder à l’esprit que les séries, comme tout ce qui nous influence, sont une partie d’un tout et que les gens les considèrent avant tout comme une distraction ».

Jérôme Fourquet conclut : « Ces représentations du monde avec de la révolte, de l’apocalypse et aussi d’une vision très peu optimiste de la politique font partie d’un air du temps. Elles viennent renforcer des convictions, des imaginaires, des bulles cognitives qui ne sont pas créés au départ par cela ».

Dis-moi ce que tu regardes, je te dirai qui tu es. Dis-nous ce que nous regardons, peut-être pourrons-nous mieux comprendre qui nous sommes. Ou pas.

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