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Quinze ans après... l’indifférence au FN a supplanté l’indignation

28/04/2017 4’
Chloé Morin Chloé Morin
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Longuement anticipée, la présence de Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle n’a surpris personne. Pas de surprise, et pas d’indignation : dans la communauté BVA-POP2017, les signes d’une réaction « à la 2002 » sont rares, voire quasi inexistants. 

Certains, souvent les plus jeunes et les retraités, affichent bien un franc rejet des idées du Front national :

  • « Beaucoup de personnes FN ou apparentées sont racistes, xénophobes, antisémites, homophobes... C’est tout cela qui fera que je voterai Macron sans état d’âme » (homme, 21 ans, étudiant, Loire-Atlantique, centre gauche)
  • « Je suis étonné par l’attitude de certains partis et certains commentaires. Aujourd’hui, les électeurs de Mélenchon et de Fillon se posent des questions. Rien que le fondement de ces deux tendances ne devrait pas faire hésiter comme je n’ai pas hésité en 2002. Rien que le discours de Marine Le Pen, la haine depuis dimanche soir devrait faire réfléchir. Heureusement que le Parti communiste qui soutenait Mélenchon et qui sait ce qu’est l’extrême droite (Vichy, milice, collaboration, résistance) a déjà indiqué qu’il fallait tout faire pour battre Marine Le Pen » (homme, 62 ans, retraité, Indre, gauche)

Souvent au nom de l’idée qu’ils se font de la France et de sa place en Europe, certains se rallient sans ambiguïté derrière Emmanuel Macron :

  • « Bien sûr j’irai voter pour Emmanuel Macron, il n’y a pas de commune mesure entre les deux candidats. Il faut être aveugle pour ne pas voir ce que réserverait une présidence Front national. Il faut être responsable pour l’avenir de nos enfants, pour la France et pour l’Europe. Il faut réformer beaucoup de choses et il faudra ensuite être vigilant pour que le futur gouvernement respecte les promesses, et aux électeurs de bouger lorsque certaines réformes ou propositions de loi ne correspondent pas à leurs idées. Mais en tout état de cause, jamais je ne donnerai ma confiance à madame Le Pen et à ses amis » (homme, 63 ans, retraité, Loire-Atlantique, centre gauche)
  • « Sans hésitation ce sera Macron » (homme, 42 ans, cadre, Val-d’Oise, centre droit)
  • « Même si ce n’était pas mon candidat, européen convaincu, je vais voter Macron » (homme, 67 ans, retraité, Nord, centre droit)

Mais au-delà de ces réactions spontanées, on constate l’extraordinaire affaiblissement du « réflexe républicain » dans l’électorat[1]. Ainsi, les personnes souhaitant que Marine Le Pen soit battue ne représentent que 52 % des Français, selon une enquête BVA publiée ce vendredi 28 avril. La nécessité d’infliger une défaite la plus large possible ne semble guère s’imposer que pour 36 % des Français – essentiellement des CSP+ (44 %), des retraités (46 %), des étudiants (47 %) et des sympathisants de gauche (60 %). Mais au total, 30 % des Français déclarent souhaiter la victoire de Marine Le Pen (dont 40 % des CSP-), et 17 % des Français se déclarent totalement indifférents à l’issue de ce second tour.

En l’absence d’indignation largement partagée, les jugements sur l’importance de la mobilisation pour le second tour ne sont pas écrasants : 60 % seulement des Français ayant l’intention de ne pas voter pour Marine Le Pen au second tour jugent « primordial » que les Français soient nombreux à se mobiliser le 7 mai prochain pour faire barrage au Front national. À l’image d’une mobilisation qui semble déclinante depuis une semaine, notamment chez les électeurs de François Fillon et de Jean-Luc Mélenchon, une part substantielle considère la mobilisation comme importante mais non primordiale, voire comme secondaire.

Certains électeurs, évidemment, ont été choqués par l’absence de prise de position claire de la part du leader de la France insoumise :

  • « En tout cas ce second tour est un vrai révélateur. Mélenchon mauvais perdant d’extrême gauche. Des gens des LR qui tombent le masque et déclarent leur flamme au FN (Christine Boutin...). Des socialistes opportunistes (Ségolène Royal). C’est pas joli joli ! » (homme, 42 ans, cadre, Val-d’Oise, centre droit)
  • « J’ai voté Mélenchon mais je considère que la gauche DOIT se souder contre Marine Le Pen, je désapprouve totalement la politique du »ni-ni« qu’affiche Mélenchon actuellement. L’abstention m’a traversé l’esprit car le programme de Macron est très loin de celui de Mélenchon, et il est difficile de se ranger derrière des idées qu’on désapprouve en partie. Mais de là à dire que Marine Le Pen ou Emmanuel Macron c’est pareil, NON. En ce qui me concerne mon choix est fait, et j’espère que Mélenchon sortira de son amertume et appellera à voter Macron » (femme, 24 ans, étudiante, Hauts-de-Seine, gauche)

Mais les prises de position des candidats éliminés, et notamment de Jean-Luc Mélenchon, sont loin de faire l’objet d’une condamnation unanime – même si l’ambiguïté du candidat de La France insoumise suscite des débats jusqu’au cœur de son propre camp. 40 % des Français et 70 % des électeurs de Jean-Luc Mélenchon approuvent ainsi l’attitude qu’il a adoptée durant cette première semaine de campagne de second tour. À gauche – sensibilité la plus mobilisée et la plus indignée par les résultats du premier tour –, la condamnation de son attitude est loin d’être unanime (56 %).

La peur d’une arrivée du FN au pouvoir – que les Français, malgré les sondages, n’écartent pas totalement – ne suffit plus à souder un électorat désenchanté, désabusé, en déshérence et orphelin de son candidat. On comprend, à la lecture de ce que disent les Français, pourquoi les appels du candidat d’En marche ! depuis quelques jours peinent à mobiliser – et peuvent même avoir un effet contreproductif, tant les électeurs sont nombreux à ne plus souhaiter qu’on leur demande de voter « contre le FN ».

  • « Je sais pour qui je ne vais pas voter ! Quand on a voté au premier tour par conviction et que son candidat n’a pas été sélectionné ce n’est pas facile ! J’hésite entre un vote concret et un vote nul, mais de toute façon j’irai voter. En tant que souverainiste, voter Macron me semble difficile » (homme, 57 ans, cadre, Côte-d’Armor, centre droit)
  • « Pour le moment, je connais surtout celui pour qui je ne voterai pas, celui qui ne m’a pas convaincu sur sa politique sécuritaire, ni sur son projet sociétal qui ne me convient pas, comme quoi avec un bon marketing tout se vend... Donc un vote blanc car le programme économique de l’autre candidat ne me convient pas ; à moins que d’ici là, les médias continuent leur manipulation et me conduisent vers un vote contestataire » (homme, 37 ans, profession intermédiaire, Pas-de-Calais, centre)
  • « Sans l’ombre d’une hésitation pas pour Marine. Non aux extrêmes ! » (femme, 28 ans, employée, Pas-de-Calais, centre)
  • « J’irai voter en effet et pas par conviction pour un candidat mais par opposition à l’autre. Je ne suis convaincue par ni l’un ni l’autre » (femme, 62 ans, artisan, Nord, droite)
  • « Je ne suis convaincue par aucun des deux candidats du second tour. Je me laisse le temps de la réflexion jusqu’au prochain vote » (femme, 58 ans, employée, Nord, centre)

On découvre, avec effarement pour certains commentateurs de la vie politique, l’existence du « ni-ni » : ces jeunes qui défilaient le 27 avril dernier dans les rues de Paris, renvoyant dos-à-dos Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Mais il s’agit là d’une vraie tendance, héritage sans doute des « ni-ni » adoptés par certains dirigeants politiques depuis quelques années, visible dans nos sondages comme dans les études qualitatives.

  • « Je n’irai pas voter au second tour. Je suis en complète contradiction avec les idées de madame Le Pen. Et je suis en complet désaccord avec les idées du pantin de la finance qu’est Macron. Le vote blanc n’étant pas pris en compte dans le décompte des suffrages exprimés, c’est inutile de voter blanc » (femme, 39 ans, employée, Finistère, gauche)
  • « Je voterai blanc, sachant pertinemment que le vote blanc n’est pas pris en compte, ras-le-bol de voter contre » (homme, 65 ans, retraité, Nord, gauche)

Quand moins de la moitié des Français répondent qu’ils souhaitent la victoire d’Emmanuel Macron, cela signifie bien qu’une majorité souhaite soit celle de Marine Le Pen, soit « ni de l’un, ni de l’autre », mettant par là un signe d’égalité entre les deux finalistes de la présidentielle. On eût pu penser que la concrétisation du résultat que les sondages attribuaient au FN depuis des mois allait créer un électrochoc. Il n’en est rien. L’examen des reports de voix et de leur évolution depuis le soir du premier tour atteste de cet affaiblissement extraordinaire de la digue républicaine qui a, il faut le rappeler, encore empêché l’accès de candidats FN aux présidences des régions Provence-Alpes-Côte d’Azur et Hauts-de-France en 2016.

Reports de voix :

  • Électeurs de Jean-Luc Mélenchon : 41 à 45 % Emmanuel Macron / 16 % à 18 % Marine Le Pen / 39 % à 41 % Abstention
  • Électeurs de Benoît Hamon : 71 à 81 % Emmanuel Macron / 2 % à 4 % Marine Le Pen / 17 % à 25 % Abstention
  • Électeurs de François Fillon : 41 à 45 % Emmanuel Macron / 24 % à 26 % Marine Le Pen / 31 à 35 % Abstention
  • Électeurs de Nicolas Dupont-Aignan : 19 % Emmanuel Macron / 46 % Marine Le Pen / 35 % Abstention 

(Données issues du Rolling Ifop-Fiducial et de l’enquête électorale réalisée par BVA les 27 et 28 avril 2017).

On observe d’ailleurs que les réserves de voix sont bien plus importants chez les électeurs clairement positionnés à droite – 46 % chez Nicolas Dupont-Aignan, 25 % chez François Fillon – qu’au sein de La France insoumise. À ce titre, la campagne très « sociale » que mène Marine Le Pen depuis cinq jours ne manque pas d’étonner. Elle n’a, pour le moment, pour effet que de faire basculer des électeurs Mélenchon d’un vote Macron vers l’abstention. Ne se retrouvant pas dans son discours, les électeurs de François Fillon se démobilisent également.

Ces résultats couronnent évidemment six ans de stratégie de dédiabolisation, mais résultent aussi d’un rejet extraordinairement fort des partis et des élus, qui trouve son origine non seulement dans les « affaires », mais aussi et surtout dans une absence de résultats perçue des actions menées ces dernières années. La colère et la frustration des électeurs ont trouvé, dans cette élection, de multiples réceptacles – ce qui explique sans doute en partie le fait que le FN domine moins cette élection présidentielle que toutes les élections intermédiaires depuis 2012. Mais une chose est certaine : la peur du FN, sur laquelle tous les prétendants au second tour misaient pour se faire élire dans un contexte de décomposition et de désenchantement politique, ne suffit plus à souder les électeurs derrière un candidat. Quand bien même ce candidat serait-il le moins rejeté parmi les quatre prétendants au second tour.

La tâche d’Emmanuel Macron, quel que soit son score à l’issue du second tour, s’annonce plus que difficile. Son attitude depuis le soir du premier tour est d’ailleurs, il faut le souligner, loin de faire l’unanimité : seuls 48 % des Français l’approuvent – 57 % des sympathisants de gauche, 53 % de ceux de droite, mais seulement 33 % des électeurs de Jean-Luc Mélenchon et 41 % de ceux de François Fillon. Soit un score d’approbation exactement identique à celui obtenu par la candidate du Front national, et même inférieur de deux points à celui obtenu par François Fillon (approuvé par 51 % de l’ensemble des Français, et par 73 % de son électorat). Le rassemblement, à l’issue du second tour, n’est pas acquis d’avance.

Dans un tel contexte, combinant exigence et désillusions, le sens de nombreux propos tenus par les Français depuis une semaine laisse entendre qu’il s’agirait de la dernière élection avant une possible arrivée du FN au pouvoir. Cet affaiblissement historique des partis traditionnels et de notre système démocratique rejoindrait alors, et c’est bien tout le paradoxe, une logique de « recomposition » politique qui verrait s’affronter « patriotes » et « nationalistes », ou « progressistes » et « conservateurs ». Car après les « progressistes », la logique de l’alternance ne serait-elle pas de porter les « conservateurs » au pouvoir ?

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