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Rase Campagne

05/04/2017 3’
Ziad Gebran Ziad Gebran
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Un livre traitant de la campagne présidentielle en cours qui sort alors que l’élection n’a pas encore eu lieu, des confidences d’un président en exercice à des journalistes publiées avant la fin de son mandat... Rase Campagne, le dernier livre de Gilles Boyer (J.-C. Lattès), proche conseiller d’Alain Juppé, est le symptôme de ce rythme politique qui s’accélère, de cette culture de la transparence où tout doit (en apparence) se dire, se raconter, se voir… surtout, les coulisses de ce qui nous paraît, à nous, citoyens lambda, mystérieux : la conquête ou l’exercice du pouvoir. 

Sorti en février, soit quelques mois tout juste après la défaite d’Alain Juppé à la primaire de la droite et du centre, cet ouvrage est pourtant plus qu’un journal des 800 jours de campagne. Pour la simple et bonne raison que son auteur va au-delà de ce temps fort de sa vie politique. Dans ce livre, Gilles Boyer retrace son histoire, au sein du RPR, qui va le mener d’un poste de juriste sans relief à une fonction éminemment stratégique, aux côtés de celui qui que tout le monde imaginait déjà à la tête de l’État en mai 2017. Rase Campagne, c’est d’abord l’itinéraire d’un enfant de la République, d’une famille bourgeoise à l’antichambre de l’Élysée. C’est un coup de projecteur sur ces hommes (et femmes) de l’ombre, qui font fonctionner la machine, qui ne peuvent vivre sans leur dose d’excitation politique et qui un jour décident, une fois leur « carrière de collaborateur terminée (…), d’envisager avec liberté un engagement personnel »[1].

Si l’on retrouve dans le style de ce livre le talent d’écriture de Gilles Boyer et l’humour pince-sans-rire du personnage que l’on a appris à connaître sur Twitter, cette dimension autobiographique du récit peut parfois lasser. Le démarrage peut être considéré comme lent si l’on s’attend à rentrer de plain-pied dans ce que son auteur appelle « la lessiveuse ». Les soixante premières pages sont plutôt consacrées à expliquer les différents échelons qu’il gravit pour réussir à être le directeur de cabinet d’Alain Juppé à Bordeaux, puis le directeur de sa campagne quelques années plus tard. Mais, en creux, à travers cette narration, Gilles Boyer souhaite peindre un portrait en forme d’hommage à son ancien patron. Cet homme, qui fut un temps surnommé à droite « le meilleur d’entre nous », a été capable de lui faire confiance, lui dont le parcours était loin d’être prestigieux. De même, les dernières pages sont consacrées à réhabiliter le personnage, sa vision de la politique et ses idées courageuses, qui n’ont malheureusement pas recueillies le suffrage du peuple de droite.

Ce livre a aussi la vertu de l’humilité. Tout au long de la lecture, on découvre un conseiller qui s’attribue toutes les erreurs de la campagne, quitte à faire apparaître, à certains moments, cette sincère modestie comme factice. Si l’esprit de responsabilité est suffisamment rare en politique pour saluer le fait qu’un responsable accepte d’assumer le poids de ses décisions, même quand elles sont couronnées d’échec (par exemple, son tweet malencontreux d’une photo de mauvaise qualité de l’affiche de campagne, ruinant la séquence de la révélation du slogan) – qui plus est, publiquement, dans un livre –, le procès en illégitimité que Gilles Boyer instruit lui-même à son encontre est parfois exagéré… même si la justification de tel ou tel choix n’est jamais bien loin. Quand il évoque la réélection de Jacques Chirac à la présidentielle de 2002, il conclut par cette phrase teintée d’autocritique (ou d’autodérision, qu’il revendique d’ailleurs comme une arme pour faire face au ridicule) : « À cette époque, je suis bien loin du cœur du réacteur de la stratégie politique, ce qui est sans doute une des explications de la victoire ». Un point de vue autocentré sur un fait majeur de notre vie politique contemporaine qui peut exaspérer.

Cela pourrait paraître dénigrant pour le travail de Gilles Boyer, mais la lecture de Rase Campagne doit être appréhendée comme la lecture de ses tweets. La timidité de l’auteur est compensée par cette pointe de deuxième degré (à l’image du titre), qui lui permet de dérouler son analyse (cynique) de ce que certains appellent le système politico-médiatique. Il raconte qu’un jour, interrogé par Léa Salamé sur France Inter, il cite ce qu’il croit être le nombre d’interviews politiques par mois, en l’occurrence 400. Europe 1 lui rétorque aussitôt qu’il y a en réalité 612 interviews politiques mensuelles ! Au-delà de l’illustration de cette tendance devenue ayatolesque des médias à factchecker systématiquement les paroles des uns et des autres, Gilles Boyer nous fait comprendre qu’il est aujourd’hui impossible d’exister « dans ce magma de mots » : « quelle est la valeur d’une parole politique aussi diluée ? », s’interroge-t-il, comme pour traduire d’une autre façon l’équation de la rareté médiatique, recommandée par certains communicants (catégorie de professionnels dont l’auteur du livre ne se réclame pas, même si de nombreux chapitres sont consacrées à des fautes de communication).

Cette double lecture fait la subtilité de l’ouvrage. Au détour de ce qui peut paraître comme un déroulé chronologique d’une défaite que personne n’annonçait, on peut trouver diverses clés de compréhension de ce qui fait, ou pas, le succès d’une campagne. Quand il dit qu’Alain Juppé « a toujours été davantage dans le savoir-faire que dans le faire savoir », il pointe indirectement l’une des faiblesses de son candidat – le manque d’appétence pour la communication – tout en justifiant ce parti-pris (« une stratégie, qui a longtemps porté ses fruits dans un monde médiatique où la parole politique est trop fréquente pour conserver son sens »). D’ailleurs, lorsqu’il reconnaît qu’il aurait fallu rompre ce silence, il s’en veut à lui-même, et non pas à celui qu’il nomme dans le livre AJ. Idem, il reconnaît volontiers avoir rechigné à « faire connaître l’homme » ou à avoir mal géré la difficile période de l’attentat du 14 juillet 2016 à Nice – déclaration précipitée (pour une fois) d’Alain Juppé, puis déplacement en Polynésie, laissant le terrain libre à ses concurrents.

Pour autant, ressort-on de la lecture de Rase Campagne avec un manuel de ce qui permet à une femme ou un homme de se faire élire ? Loin de là. D’ailleurs, Gilles Boyer reconnaît lui-même ne pas avoir la réponse : « On peut perdre avec une bonne campagne, on peut gagner avec une mauvaise », écrit-il. Dont acte. En revanche, on est embarqué dans la tête du « cerveau gauche » d’Alain Juppé, comme il se décrivait lui-même, un temps, dans sa biographie Twitter. On ressent la solitude face à chaque croisement, où prendre un certain chemin peut mener à une impasse, on ressent la pression de l’entourage qui pense savoir quoi faire et quoi dire à la place du candidat… et évidemment du directeur de campagne, on ressent le doute face à l’issue du scrutin. C’est ce qui donne tout le piment à la politique, vous diront certains, quand d’autres trouveront le jeu profondément injuste. Quand Gilles Boyer doit annoncer lui-même au candidat qu’il a perdu, on ressent clairement, avec lui, toutes ces émotions qui se mélangent. Mais, toujours en bon soldat, il ne peut s’empêcher de penser, avant de penser à lui, à Alain Juppé : « Que ressent-il, à cet instant, défait après avoir cru si longtemps, comme tout le monde, qu’il allait l’emporter ? ».

Ce récit, c’est aussi une preuve de plus de l’incertitude de la politique aujourd’hui. Tous ces collaborateurs, soumis aux résultats des élections de leurs candidats, sans aucune garantie quant à l’issue de leur carrière, Gilles Boyer parle pour eux. Au-delà de son investiture comme candidat aux législatives, il dit dans le livre se mettre au service de François Fillon, désigné pour représenter sa famille politique. Sans savoir ce que la suite des événements allait lui réserver. Trésorier, il a démissionné, comme de nombreux autres, à la suite des révélations du Canard enchaîné sur l’emploi présumé fictif de sa femme, Penéélope (et dans l’espoir qu’Alain Juppé reviendrait). Encore un dommage collatéral de l’accélération du temps politique, où tout doit être analysé, sans recul, avant même la fin du match.

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