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Régionales en Ile-de-France : focus sur les électorats issus de l’immigration

29/05/2016 5’
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Pour tordre le coup à un certain nombre de préjugés et d’erreurs d’analyse, Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach reviennent sur les comportements électoraux des personnes issues de l’immigration, lors des dernières élections régionales en Ile-de-France.

Absence de percée « communautaire » et frontiste dans l’électorat issu de l’immigration

L’UDMF n’obtient que 0,4 % des voix

Dans un contexte très marqué par les attentats de novembre et de janvier et par le débat sur le processus de communautarisation qui serait à l’œuvre dans certains quartiers, une liste intitulée Union Démocratique des Musulmans de France (UDMF) s’est présentée au premier tour des élections régionales en Ile-de-France. Le fait que cette liste se soit tardivement lancée en campagne et qu’elle dispose de moyens financiers très limitée (ce qui l’a obligée à « faire l’impasse » sur de très nombreux bureaux de vote où ses bulletins n’étaient pas disponibles) ont mécaniquement nui à sa performance électorale. En outre, le fait que cette liste confessionnelle recueille moins de 1 % à l’échelle de la région permet néanmoins de remettre à cette juste proportion le principe de communautarisation ou en tout cas, sa traduction politique et électorale. Sur les 7 177 bureaux  de vote que compte la région, la liste de l’UDMF ne franchit en effet la barre des 5 % que dans 161 bureaux et le seuil des 10 % dans 20 cas. Des scores situés entre 15 et 20 % ont été relevés dans certains bureaux de Mantes-la-Jolie, à Sartrouville, à Poissy, et à Corbeil-Essonnes. Certaines communes comme Mantes-la-Jolie ou Corbeil-Essonnes s’étaient déjà signalées avec des bureaux de vote à score élevé (plus de 15 %) pour la liste antisioniste emmenée par Dieudonné lors des élections européennes de 2009. Dans un contexte fortement abstentionniste, cette liste avait obtenu en Ile-de-France 1,3 % des voix et franchi la barre des 5 % dans 371 bureaux de vote et celle des 10 % dans 54 d’entre eux. Il ne s’agit pas du tout pour nous d’inscrire la liste UDMF dans la continuité idéologique de la liste antisioniste mais de montrer, en mettant en regard la performance électorale de ces deux listes qui s’adressaient de manière directe ou indirecte à l’électorat musulman, l’absence de progression d’un réflexe électoral communautaire (36 374 voix pour la liste Dieudonné en 2009 contre 12 528 cette année pour l’UDMF) alors même que sur cette période de cinq ans, la question de la place de l’islam dans notre société a souvent occupé le devant de la scène médiatique et politique. Aussi, le scénario d’un parti musulman arrivant en tête aux élections, scénario développé par Michel Houellebecq dans son dernier roman Soumission[1], relevait véritablement du domaine de la politique fiction.

Ces élections régionales ont en revanche une nouvelle fois montré que cet électorat, quand il se rendait aux urnes, votait massivement en faveur de la gauche. Dans le cas d’une commune comme Argenteuil par exemple, si l’on prend les résultats du second tour pour disposer d’un rapport de forces gauche-droite très net, on constate une corrélation parfaite entre les scores de la gauche et de la droite et la proportion de prénoms arabo-musulmans sur les listes électorales du bureau de vote.

Argenteuil : les résultats du 2nd tour en fonction de la proportion de prénoms arabo-musulmans par bureau de vote

Dans les sept bureaux de vote comptant moins de 20 % de prénoms arabo-musulmans sur les listes électorales, Valérie Pécresse fait jeu égal avec Claude Bartolone, mais ce dernier prend très nettement l’ascendant dès que la proportion de prénoms arabo-musulmans augmente.

L’électorat issu de l’immigration continue de rejeter massivement le  FN

Pendant la campagne, certains médias se sont fait l’écho de la volonté du Front national de s’adresser et de se rapprocher de l’électorat issu de l’immigration. Wallerand de Saint-Just fit éditer 600 000 tracts sous la forme d’un magazine fait sur mesure qui fut distribué aux habitants des zones dites sensibles. Comme le relevait Le Parisien[2], ce document comportait un encart spécifique à l’adresse de la communauté musulmane au titre évocateur : « Musulman peut-être, mais Français d’abord » et des opérations et actions militantes furent organisées en banlieue avec notamment le collage d’une affiche ciblée. Nous avions montré sur la base des scrutins présidentiel et municipal que la population issue de l’immigration était très réfractaire au vote Front national. A partir d’une analyse par bureaux de vote, il apparaissait ainsi que plus la proportion de prénoms d’origine musulmane était importante dans un bureau de vote et plus le vote Front national était faible. Pour ce scrutin régional, nous avons eu de nouveau recours à cette méthode d’analyse que nous avons appliquée à plusieurs communes tests que sont Aulnay-sous-Bois, Bobigny, Melun et Sarcelles[3]. Dans ces quatre communes, il ressort une nouvelle fois, que les bureaux de vote à plus forte proportion de prénoms arabo-musulmans sur leurs listes électorales sont ceux précisément où le Front national a enregistré ses moins bons scores à l’échelle de la ville. Ainsi à Aulnay-sous-Bois, la liste de Wallerand de Saint-Just a obtenu au premier tour 21,7 % mais seulement 8,4 % en moyenne dans les sept bureaux comptant 50 % ou plus de prénoms d’origine musulmane. A Bobigny, pour une moyenne municipale de 17,9 %, le score n’est que de 14,3 % dans les quatre bureaux comprenant plus de 27 % de prénoms musulmans et à Melun, le Front national atteint seulement 9,3 % dans les deux bureaux à plus fort taux de prénoms arabo-musulmans (plus de 35 % de prénoms) pour un résultat moyen de 20,5 % sur l’ensemble de la ville. Enfin, à Sarcelles, le score moyen du FN atteint 20,5 % des exprimés contre seulement 9,3 % dans les deux bureaux de vote à plus de 35 % de prénoms musulmans.

Si l’on reprend le cas d’Aulnay, la mise en regard des deux cartes est saisissante. La carte du vote FN apparaît quasiment comme le négatif parfait de la carte de la proportion de prénoms arabo-musulmans par bureaux de vote. Les cités des 3000, des Merisiers, des Etangs ou de l’Europe qui ressortent en noir ou en gris foncé sur la première carte sont en blanc ou en gris pâle sur la seconde carte. Et sur cette dernière, les zones foncées représentant les plus forts votes FN sont cantonnées à la partie sud de la ville, où la proportion de prénoms arabo-musulmans est la plus faible. On remarquera au passage qu’on retrouve à Aulnay une seconde logique à l’œuvre concernant le vote FN. On constate en effet que ce vote est relativement contenu dans les quartiers du centre-ville (autour de la gare RER) et qu’il se renforce dans les quartiers périphériques comme on l’a vu à Paris.

Second constat et comme le montrent les graphiques suivants, non seulement le Front national obtient ses moins bons scores dans les quartiers à très forte population d’origine immigrée mais ces bureaux de vote se caractérisent de surcroît soit par un recul du score du Front national par rapport aux européennes soit par une progression extrêmement limitée alors que le parti frontiste améliore ses performances dans les bureaux de vote où la population issue de l’immigration est la moins présente.

Evolution du vote Front national entre 2014 et 2015 dans les différents bureaux de vote d’Aulnay-sous-Bois en fonction de la proportion de prénoms d’origine musulmane sur les listes électorales.

Evolution du vote Front national entre 2014 et 2015 dans les différents bureaux de vote de Sarcelles en fonction de la proportion de prénoms d’origine musulmane sur les listes électorales

Evolution du vote Front national entre 2014 et 2015 dans les différents bureaux de vote de Bobigny en fonction de la proportion de prénoms d’origine musulmane sur les listes électorales

Evolution du vote Front national entre 2014 et 2015 dans les différents bureaux de vote de Melun en fonction de la proportion de prénoms d’origine musulmane sur les listes électorales

Ces deux éléments indiquent que le scénario d’une diffusion significative du vote Front national parmi la population issue de l’immigration ne tient pas et ne correspond à aucune réalité tangible. Bien entendu le Front national doit compter parmi ses électeurs des personnes issues de l’immigration mais au regard de nos chiffres, ce groupe social demeure très hermétique à ce vote et même très hostile à ce parti. Les élections départementales de mars 2015 avaient ainsi montré que quand dans un territoire le Front National pouvait l’emporter au second tour, il avait pâti d’un sursaut de mobilisation dans les quartiers à forte proportion de population issue de l’immigration (qui s’étaient beaucoup abstenus au premier tour). Cette hausse de la participation était manifestement stimulée par la volonté de faire barrage au Front national en votant massivement pour le candidat (de droite ou de gauche) opposé au Front national. Dans ces quartiers ou dans ces communes, la dynamique frontiste était alors enrayée. En Ile-de-France, le cas du canton de Tremblay en Seine-Saint-Denis illustre parfaitement ce phénomène. Dans les trois plus petites communes de ce canton que sont Montfermeil, Coubron et Vaujours (qui comptent une assez faible proportion d’électeurs issus de l’immigration), la participation n’a quasiment pas augmenté entre les deux tours (+1,4 point seulement) et le Front national opposé à un binôme du Front de Gauche a vu son score progresser de 16 points d’un tour à l’autre du fait de bons reports de la droite. Situation radicalement différente dans la commune de Tremblay, où la population issue de l’immigration est beaucoup plus nombreuse. Dans cette ville, la perspective d’une victoire frontiste a suscité un net sursaut de participation au second tour (+5,8 points) et ces nouveaux électeurs se sont massivement portés sur le Front de Gauche, le Front national ne progressant quasiment pas d’un tour à l’autre puisqu’il n’a gagné que 3,4 points contre 16 points en moyenne dans les trois autres communes du canton.

« China Town » vote à droite

Terre de brassage, l’Ile-de-France a connu et connaît des vagues migratoires diverses et la population maghrébine n’est pas la seule à avoir fait souche en région parisienne. Ainsi par exemple, le phénomène des boat-people s’est-il traduit par l’installation d’une population asiatique à la fin des années 1970 et au début des années 1980 dans certains territoires franciliens. On pense notamment au sud du 13ème arrondissement souvent appelé « China Town ». L’histoire migratoire et les conditions d’arrivées de cette population en grande partie vietnamienne (mais aussi cambodgienne et laotienne) différent de celles qu’a connues l’immigration maghrébine et il est intéressant d’analyser si cette population affiche une orientation politique aussi marquée que l’immigration nord-africaine.

Pour ce faire, nous avons dénombré sur les listes électorales du 13ème arrondissement l’occurrence des prénoms et noms d’origine asiatique pour évaluer dans un premier temps le poids électoral de cette population et pour, dans un second temps, repérer d’éventuels bureaux de vote présentant une proportion significative de ce type de noms.

A l’échelle du 13ème arrondissement, qui recouvre un vaste territoire et abrite une large population, cette proportion s’établit à 5,3 %, ce qui est assez peu. 54 bureaux sur les 69 que compte l’arrondissement affichent une proportion inférieure à 5 % mais cette proportion est bien plus élevée dans certains quartiers. 5 bureaux comptent ainsi plus de 20 % de prénoms et noms d’origine asiatique sur leur liste électorale. La forte amplitude de ce taux dans cet arrondissement nous a permis d’observer comment évoluaient les scores en fonction de cette variable. Nous avons effectué cette analyse sur la base du second tour de façon à pouvoir disposer d’un rapport de forces gauche/droite le plus net. Comme le montre le graphique suivant, il apparaît que le rapport de force gauche/droite est assez clairement corrélé à cette variable.

13ème arrondissement de Paris : les scores au second tour en fonction de la proportion de prénoms et de noms asiatiques par bureau de vote

Mais contrairement à ce que nous avons constaté au sujet de la population d’origine arabo-musulmane, plus la présence de personnes issues de l’immigration asiatique est importante et plus c’est le score de la droite qui est élevé. Le poids de l’anticommunisme dans cette population qui a fui le Vietnam, le Cambodge et le Laos à la fin des années 1970 au moment de la victoire des Nord-Vietnamiens puis des Khmers Rouges a sans doute pesé lourdement sur l’orientation politique et l’a conduit à opter pour la droite contrairement à une immigration maghrébine qui vote très majoritairement à gauche.

Il est intéressant de remarquer que sur les trois bureaux où la proportion de prénoms et de noms asiatiques est la plus forte, Valérie Pécresse l’emporte sur Claude Bartolone dans deux cas sur trois. Dans le bureau n°38 situé entre le boulevard Masséna et l’avenue d’Italie, la candidate de droite devance de 13,1 points son rival. Dans le bureau n°21 situé entre le boulevard Masséna  et la rue Nationale son avance est de 8,2 points, et ces deux bureaux sont les deux seuls bureaux de vote de tout l’arrondissement où Valérie Pécresse est arrivée en tête.

Enfin, dans le bureau n°20, couvrant une partie du boulevard Masséna et la Villa d’Este, elle affiche une belle performance également puisqu’elle n’a un retard que de 2,2 points sur Claude Bartolone qui la domine en moyenne sur l’ensemble de l’arrondissement de pas moins de 26,2 points. Le cœur de China Town constitue donc un point d’appui local pour la droite. Mais si ce tropisme droitier de la communauté asiatique également mesurée dans l’enquête TeO de l’INED se vérifie donc dans le 13ème arrondissement, tel ne fut pas le cas à Lognes, commune de Seine-et-Marne abritant une très importante communauté asiatique mais ayant malgré cela voté à 54 % pour le candidat de gauche contre 34 % pour la droite.


[1] Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion, 2015.

[2] Cf « Quand le FN drague les musulmans », 21 octobre 2015.

[3] Nous avons appliqué aux listes électorales d’Argenteuil, Sarcelles, Aulnay-sous-Bois, Melun et Bobigny la méthode dite onomastique, à l’aide d’une liste de prénoms issus des mondes « arabo-musulmans ». Pour plus de détails, voir « Perpignan, une ville avant le Front national ? » (Fondation Jean-Jaurès) et « Karim vote à gauche et son voisin vote FN » (Fondation Jean-Jaurès/Ed. de l’Aube), ouvrages pour lesquels nous avions développé cette méthodologie. Outre le fait de disposer de données quantitatives pertinentes (alors que les débats liés au vote des Français musulmans se nourrissent de chiffrages imprécis voire fantasmatiques), cela nous avait permis de donner à voir les logiques de ségrégation présentes sur le territoire de nombreuses villes étudiées (Marseille, Toulouse, Aulnay-sous-Bois, Mulhouse, Perpignan, Roubaix, Creil) et les conséquences électorales et citoyennes qui en résultent.

 

À retrouver dans la presse : « Focus sur ce qu’ont voté les électeurs issus de l’immigration » (Atlantico.fr, 29 mai 2016)

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