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Régionales en Ile-de-France : la bataille des représentations

31/05/2016 4’
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Le vote utile, significatif dans les rangs de l’électorat frontiste au second tour des élections régionales en Ile-de-France, a-t-il été stimulé par le climat électrique de l’entre-deux tours ? Jérome Fourquet et Sylvain Manternarch reviennent ici sur l’affrontement idéologique et la guerre des représentations auxquels se sont livrées la gauche et la droite dans la dernière ligne droite de la campagne.

 

Retour sur une polémique

Au lendemain du premier tour, les militants de droite ont collé à grande échelle une affiche dont le slogan explicite était « Nous ne voulons pas devenir la Seine-Saint-Denis de Bartolone ! Voter Saint-Just = voter Bartolone ». Alors que l’issue du scrutin s’annonçait très serrée, il s’agissait d’aller chercher des électeurs frontistes en les appelant au vote utile. L’argumentaire sous-tendu par ce slogan était le suivant : voter Saint-Just va diviser les voix de droite et faire gagner la gauche au final. Or cette gauche n’est pas n’importe laquelle, elle est incarnée par Claude Bartolone qui représente un territoire faisant office de repoussoir absolu pour l’électorat frontiste : le « 9-3 » et sa population issue de l’immigration.

Piqué au vif, le leader de la gauche répliqua et dénonça vertement la manœuvre dans une interview accordée à L’Obs le 9 décembre 2015 : « Se rend-elle compte de l’opprobre qu’elle jette sur un million et demi d’habitants ? [...] Elle tient les mêmes propos que le FN, elle utilise une image subliminale pour faire peur. Avec un discours comme celui-là, c’est Versailles, Neuilly et la race blanche qu’elle défend en creux ». Le président de l’Assemblée nationale enfonça encore le clou le même jour à Créteil lors de son dernier meeting en déclarant : « Que reste-t-il de leurs valeurs républicaines lorsque, sans cesse, ils font cette insupportable danse du ventre aux électeurs du FN, à grand coup de race blanche ? Que reste-t-il de leurs valeurs républicaines quand ils laissent les clés du camion à la Manif pour tous, ce mouvement obscène de négation de la modernité, menaçant ainsi le droit de s’aimer ? [...] Valérie Pécresse veut mettre la région en rang, en uniforme, un serre-tête dans les cheveux ».     

L’affaire « Clémentine Autain »

Le 10 décembre 2015, le site internet d’Ensemble, une des composantes du Front de gauche dont Clémentine Autain fait partie, relayait l’information selon laquelle un « meeting pour la paix » (en Palestine) était organisé à la Bourse du travail de Saint-Denis par différentes associations dont le Collectif contre l’islamophobie, la Ligue des Droits de l’Homme et le Syndicat de la magistrature. Parmi les personnes devant intervenir à ce meeting figurait le très controversé Tariq Ramadan. Dans le contexte très électrique de la fin de la campagne, cette initiative ne passa pas inaperçue. Caroline Fourest condamna sur France Culture ce soutien à ce meeting accordé par Clémentine Autain qui, du fait de l’alliance scellée entre le PS, EELV et le Front de gauche, se trouvait en seconde position sur la liste de la gauche unie en Seine-Saint-Denis et constituait donc l’une des principales figures de la gauche francilienne.

Ces critiques furent relayées par Causeur et Le Figaro et la polémique enfla encore quand Geoffroy Didier accusa, à tort, Clémentine Autain d’avoir organisé ce meeting. À trois jours du second tour, cette nouvelle passe d’armes contribuait, après les propos sur la « race blanche » de Claude Bartolone et les messages de la droite renvoyant la tête de liste socialiste à son statut d’élu de la Seine-Saint-Denis, à installer davantage une grille de lecture ethno-religieuse au cœur du débat et de l’affrontement politique. S’est ainsi dessiné le schéma représentatif suivant : la gauche défendrait les Arabes des cités (et notamment du 93) quand la droite représenterait les Français dits « de souche ». Par extension et puisque c’était l’objet du meeting à l’origine de cette polémique, la gauche serait en soutien des Palestiniens quand la droite serait garante de la sécurité d’Israël. Cette grille de lecture s’est trouvée encore renforcée par la lettre qu’adressa le 10 décembre 2015 Valérie Pécresse aux représentants de la communauté juive à l’occasion de la fête d’Hanouka. Si la majeure partie de ce texte était d’ordre général en soulignant la « communauté de valeurs entre le judaïsme et la République », ce courrier fut également l’occasion de rappeler et de marquer très explicitement la différence entre l’attitude de la droite et de la gauche sur ces questions brûlantes et les prises de position de chacun.

L’attaque contre une gauche qui flirterait avec les islamistes et les antisémites monte crescendo au fur et à mesure du texte. Valérie Pécresse écrit ainsi : « Je m’engage à subordonner l’octroi d’une subvention régionale à l’engagement de respecter les lois et valeurs de la République et au premier rang desquelles la laïcité et l’égalité hommes-femmes ». C’est nous qui soulignons, ce passage renvoyant en creux à une dénonciation de l’islamisme. La candidate poursuivait ainsi : « Contrairement à plusieurs élus de gauche en Ile-de-France, qui érigent des terroristes responsables de la mort de civils israéliens en citoyens d’honneur de leurs communes ou rebaptisent des places en leur honneur, je considère qu’il n’y a pas de bon et de mauvais terrorisme. [...] Je ne tolèrerai pas, en conformité avec la loi, qu’en Ile-de-France on boycotte Israël d’une quelconque manière : ni les produits, ni les artistes, ni les universités. Au niveau régional, j’ai d’ailleurs, par contraste avec l’équipe existante, l’intention de développer la coopération décentralisée avec des collectivités israéliennes ». Valérie Pécresse tacle, on le voit très clairement, la gauche francilienne et insiste sur des points très sensibles dans la communauté juive : les actions de jumelage de mairies communistes avec des villes ou des camps palestiniens, les hommages rendus par les mêmes communes à des combattants palestiniens ou libanais (comme Marwan Barghouti ou Georges Ibrahim Abdallah par exemple) et la campagne BDS (pour Boycott, Désinvestissement et Sanctions) dans laquelle des militants de gauche sont très impliqués et qui consiste en des opérations d’agit-prop pour exiger le retrait des produits israéliens des rayons des supermarchés ou pour perturber des spectacles. Ce collectif appela par exemple le 10 novembre 2015, à un mois des régionales, la direction de l’Opéra de Paris à annuler son invitation à la troupe de danse israélienne Batcheva.

Le « piège d’identité[1] » redouté par Gilles Finchelstein se mettait ainsi en place. De fait, si l’on consulte par exemple différents médias communautaires juifs, on constate que cette grille de lecture fut très prégnante dans les articles consacrés à cette fin de campagne électorale. Le 11 décembre, le site coolamnews.com titrait ainsi : « Claude Bartolone et Clémentine Autain, main dans la main dans la lutte contre la « race blanche » ? ». Le lendemain, 12 décembre, à la veille du second tour, Tribune juive reprenait un article intitulé « Pécresse et la race blanche : Bartolone plus communautariste que républicain ». Dans cet article qui évoquait « l’affaire Autain », on pouvait notamment lire : « Claude Bartolone paraît se présenter en candidat d’une communauté contre une autre, voire de communautés contre d’autres ». « Versailles, Neuilly et la race blanche » seraient donc opposés à « Clichy, Bagnolet, et d’autres races » ?.

Le cadre était donc planté on ne peut plus clairement et cette affaire eu une traduction électorale assez nette dans une partie de l’électorat juif. Si l’on prend par exemple le cas de Sarcelles, où réside une importante communauté juive, on constate en effet les points suivants. Dans les bureaux de vote 21, 22, 24 et 25 qui correspondent au quartier des Flanades, souvent appelé la « Petite Jérusalem », où vit l’essentiel de la communauté juive sarcelloise, Claude Bartolone a obtenu en moyenne sur ces quatre bureaux 49,2 % des voix au premier tour et l’ensemble des listes de gauche a atteint le niveau de 57 % des voix dans ce quartier. À l’instar de ce que l’on avait observé aux municipales et aux départementales, la « Petite Jérusalem » vota donc majoritairement à gauche lors de cette élection locale alors qu’elle vote très massivement à droite à la présidentielle[2]. Dans ce quartier, Valérie Pécresse recueillit 27,2 % des voix et le Front national 9,7 %, contre respectivement 15,1 % et 22,1 % dans le reste de la ville. Ce quartier juif votait donc beaucoup moins pour le Front national que le reste de Sarcelles et plus à droite. Mais comme le montre le tableau suivant, ce quartier se singularisa très clairement au second tour. Alors que dans le reste de la ville, Claude Bartolone améliorait très fortement son score de premier tour et progressait même légèrement (+3,5 points) par rapport au « total gauche » du premier tour, il ne retrouvait pas son niveau du premier tour dans la « Petite Jérusalem » et il y accusait un retard de pratiquement 12 points par rapport au « total gauche » du premier tour.

Évolution du score de la gauche à Sarcelles entre le premier et le second tour des régionales

Quartier

% Bartolone au 1er tour

% « Total gauche » au 1er tour

% Bartolone 2nd tour

Écart Bartolone T2/T1

Écart Bartolone T2 « Total gauche » T1

« Petite Jérusalem »
(bureaux 21, 22, 24 et 25)

49,2 %

57 %

45,2 %

-4 points

-11,8 points

Reste de la ville

37,3 %

53,2 %

56,7 %

+19,4 points

+3,5 points

 

Dans le même temps, la candidate de la droite et du centre voyait son score augmenter de 21 points d’un tour à l’autre dans ce quartier quand elle ne progressait « que » de 11,5 points dans le reste de la ville.

Évolution du score de Valérie Pécresse à Sarcelles entre le premier et le second tour des régionales

On constate donc un phénomène électoral très spécifique à ce quartier avec un tassement de 12 points de la gauche (qui progressait de 3,5 points dans les autres quartiers) et une progression de la droite de 10 points supérieure à ce qui était enregistré dans le reste de la ville.

On peut penser que ce basculement spécifique de la gauche vers la droite de 10 points environ dans ce quartier à forte population juive s’explique par la polémique sur la « race blanche » mais aussi et surtout sur « l’affaire Clémentine Autain », qui fut fortement relayée dans les médias communautaires comme on l’a vu.

On retrouve le même phénomène, mais de manière très estompée, dans certains bureaux de vote du XIXe arrondissement de Paris où réside une communauté juive importante. En moyenne, sur les bureaux n° 5, 7, 24 et 25, Claude Bartolone accuse au second tour un retard de 2,5 points par rapport au « total gauche » du premier tour alors que, dans le reste de l’arrondissement, il atteint au second tour un score conforme au « total gauche » de premier tour (64 % contre 63,8 %). Et dans ces mêmes bureaux, Valérie Pécresse voit son score progresser de +7,3 points contre « seulement » +5,9 points dans le reste de l’arrondissement. Ici aussi, il semble qu’entre le premier et le second tour, une part de l’électorat juif ait basculé de la gauche vers la droite. Le mouvement est beaucoup moins spectaculaire qu’à Sarcelles car la densité de la population juive dans ces bureaux de vote du XIXe arrondissement est nettement moins forte que dans la « Petite Jérusalem ».

 

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