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Régionales en Ile-de-France : sociologie et assise territoriale des électorats rouge et vert

19/05/2016 5’
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Après le décryptage des dynamiques électorales qui ont expliqué les résultats du second tour lors des régionales en Ile-de-France, Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach se penchent sur la sociologie et l’assise territoriale des électorats du Front de gauche et d’Europe Ecologie Les Verts dans la région. 

Lors des dernières élections régionales en Île-de-France, le Front de Gauche, organisé autour du Parti communiste, jadis « parti de la classe ouvrière », n’a atteint que 8 % dans les milieux populaires. Au regard des données de l’Ifop, le Front de gauche apparaît comme une formation très interclassiste avec un score de 8 % auprès des employés et ouvriers contre 6 % chez les CSP+ et 13 % dans les classes moyennes. Sur l’ensemble de la région, la liste emmenée par Pierre Laurent atteint 6,6 % des voix soit exactement le même étiage qu’en 2010, comme si la « gauche de la gauche » n’était pas en capacité de capter les déçus et les mécontents du tournant « social-libéral » et du « virage-sécuritaire ». Plus grave encore, il semble qu’une partie du flux au sein des gauches ait fonctionné à l’envers avec 9 % des électeurs du Front de gauche de 2010 ayant opté dès le premier tour pour le vote Bartolone.

Ce phénomène de vote utile a affecté encore davantage les écologistes dont 30 % de l’électorat de 2010 s’est tourné cette année vers le Parti socialiste (et 15 % vers la liste Pécresse). Ceci explique que les Verts enregistrent dans leur bastion francilien leur plus important repli au plan national (avec la région Rhône-Alpes) et qu’à l’inverse, grâce à ce vote utile d’une partie des électorats Front de gauche et Ecologistes, ce soit en Ile-de-France que le Parti socialiste cède le moins de terrain par rapport à 2010 comme le montre le tableau ci-dessous.

Evolution entre 2010 et 2015 du score du PS et d’EELV au premier tour des régionales

Régions

Score du PS et alliés en 2010 au 1er tour

Score du PS et alliés en 2015 au 1er tour

Evolution

Score d’EELV  en 2010 au 1er tour

Score d’EELV et alliés en 2015 au 1er tour

Evolution

Languedoc-Roussillon – Midi-Pyrénées

37,8 %

24,4 %

-13,4 pts

11,4 %

10,3 %*

-1,1 pt

ALCA

28,4 %

16,1 %

-12,3 pts

11,1 %

6,7 %

-4,4 pts

Bourgogne-Franche-Comté

33,5 %

23 %

-10,5 pts

9,6 %

3,9 %

-5,7 pts

Nord-Pas-de-Calais-Picardie

28,4 %

18,1 %

-10,3 pts

10,2 %

4,8 %

-5,4 pts

Normandie

33,8 %

23,5 %

-10,3 pts

10,4 %

6,1 %

-4,3 pts

Paca

25,8 %

16,6 %

-9,2 pts

10,9 %

6,5 %

-4,4 pts

Pays-de-la-Loire

34,4 %

25,8 %

-8,6 pts

13,6 %

7,8 %

-5,8 pts

Aquitaine-Poitou-Charente-Limousin

38,1 %

30,4 %

-7,7 pts

10,4 %

5,6 %

-4,8 pts

Centre

28,2 %

24,3 %

-3,9 pts

11,7 %

6,6 %

-5,1 pts

Bretagne

37,2 %

34,9 %

-2,3 pts

12,2 %

6,7 %

-5,5 pts

Auvergne-Rhône-Alpes

26 %

23,9 %

-2,1 pts

16,3 %

6,9 %

-9,4 pts

Ile-de-France

25,3 %

25,2 %

-0,1 pt

16,6 %

8 %

-8,6 pts

 

                  (*) Dans cette région EELV et le Front de Gauche faisaient liste commune.

 

Le vote Front de Gauche se rétracte sur les fiefs communistes

Ce vote utile en faveur du Parti socialiste associé aux mutations sociologiques et démographiques affectant la banlieue parisienne explique la poursuite du phénomène de dislocation de la « ceinture rouge ». Le Front de gauche enregistre certes des scores significatifs dans les fiefs communistes avec par exemple 28,5 % à Ivry-sur-Seine, 24,8 % à Stains, 24,1 % à Malakoff, 22,4 % à Vitry-sur-Seine ou bien encore 22,1 % à Bagneux et 18,9 % à Saint-Denis et 18,6 % à Bobigny. Mais comme le montre la carte ci-dessous, la « ceinture rouge » a fortement rosi avec seulement 7 communes ayant placé le Front de gauche devant le Parti socialiste.

 

Au fil des scrutins municipaux, le PC perd des mairies au profit d’un PS conquérant mais aussi de la droite. Cela a été notamment le cas en 2014 avec la perte de Bobigny, Saint-Ouen et du Blanc-Mesnil en Seine-Saint-Denis et de Villejuif dans le Val-de-Marne. La disparition de ces points d’appuis fragilise le PC qui ne parvient plus que rarement à s’imposer sur le PS dans la petite couronne. Même dans certaines villes qu’il détient encore, il est souvent distancé par les socialistes même s’il a fait de la résistance à Vitry-sur-Seine (avec 22,4 % au 1er tour contre 25,2 % pour la liste de Claude Bartolone), Bagneux (22,1 % contre 27,1 %) ou bien encore à Malakoff (24 % contre 28,5 %).

Géographies du vote écologiste

Le vote écologiste n’est quant à lui pas structuré par l’existence de fiefs municipaux historiques mais par une logique sociologique et géographique assez similaire à celle observée concernant le vote Bartolone (cf note n°1). Le score EELV évolue lui aussi selon la « loi de la distance à Paris » comme le montre le graphique suivant. 

Le score moyen de la liste d’Emmanuelle Cosse au 1er tour en fonction de la distance à Paris

La liste d’Emmanuelle Cosse a ainsi atteint en moyenne 8,8 % dans le cœur de l’agglomération parisienne (espace situé à moins de 10 kilomètres du centre de Paris), son score décroche ensuite d’environ 2 points dans une vaste zone comprise entre 10 et 50 kilomètres de Paris puis la trajectoire baissière reprend de nouveau pour franchir la barre des 5 % à plus de 80 kilomètres. Cette structuration renvoie bien évidemment une nouvelle fois à la distribution des différentes classes sociales sur le territoire francilien mais ce modèle nécessite cependant d’être affiné car comme le montre la carte suivante [1], le vote EELV peut varier significativement dans le cœur de la métropole d’un arrondissement à l’autre et d’une zone à l’autre à égale distance de Paris en fonction du poids de certains segments de la population (professions intellectuelles, de la culture et de l’information, étudiants versus retraités ou cadres d’entreprise par exemple) et des modes de vie. Ainsi dans Paris intra-muros, EELV fait comme traditionnellement ses meilleurs scores dans les arrondissements dits « bobos » du centre et de l’est : 14,7 % dans le 11ème, 15 % dans le 20ème, 15,1 % dans le 2ème et 15,9 % dans le 10ème alors que les résultats sont trois fois plus faibles dans l’ouest de la capitale où réside une bourgeoisie plus traditionnelle : 4,7 % dans le 7ème et 5,1 % dans le 8ème par exemple.

Sous l’effet de la gentrification des communes limitrophes de Paris, on constate également des scores assez voire très élevés pour la liste d’Emmanuelle Cosse à Montreuil (15,5 %) ou à Bagnolet par exemple (11,7 %) alors que ce vote s’érode rapidement lorsque l’on s’éloigne du périphérique et que le phénomène de « boboïsation » devient inexistant : 7,7 % à Noisy-le-Sec, 5,6 % à Bondy et 5,1 % à Bobigny.  

Dans le cas de Montreuil, ce phénomène s’observe de manière spectaculaire au sein même de la ville avec une variation très sensible du score des écologistes d’un quartier à un autre. Ces variations sont clairement corrélées avec le prix de l’immobilier, cet indicateur constituant un bon baromètre de la « cote » d’un quartier et de la composition sociologique de sa population. La liste EELV a ainsi obtenu des scores oscillant autour de 25 % dans le quartier du Bas-Montreuil et de République où le m² se négocie, selon le site meilleursagents.com à plus de 4 600 euros. Dans ce quartier, desservi par la ligne de métro n°9 et situé à proximité immédiate de Paris (une fois franchi le périphérique et traversé les cités HLM qui le bordent du côté parisien et du côté montreuillois et qui votent assez peu pour les Verts), les « bobos » et les familles avec enfants ont été attirés en grand nombre par un prix de l’immobilier plus abordable que dans le 11ème ou le 20ème arrondissement voisins. Ce faisant, ils ont imprimé leur marque sur ce quartier qui affiche aujourd’hui un niveau de vote pour les Verts équivalent aux bureaux de vote situés dans le cœur du Paris  « bobo » de l’est de la capitale. Leur influence se fait encore sentir dans les quartiers Etienne-Marcel et Chanzy et dans une moindre mesure dans le centre-ville de Montreuil. Plus à l’est, l’autoroute A86 constitue une césure urbanistique et sociologique, le prix de l’immobilier décline fortement, le métro ne dessert plus ces quartiers et le vote écologiste passe sous la barre des 10 %. Il atteint enfin entre 8 % et 5 % dans les quartiers de Montreau ou du Morillon (prix du mètre carré : moins de 3 100 euros), soit un score identique à celui de communes de Seine-Saint-Denis plus éloignées de Paris que ne l’est Montreuil.

Montreuil : le score moyen de la liste d’Emmanuel Cosse et le prix du m² déclinent quand on s’éloigne de Paris

 

La carte permet également de faire apparaître d’autres zones ayant significativement voté pour la liste écologiste. C’est le cas par exemple de la ville universitaire de Cachan (12,3 %) et de la commune limitrophe d’Arcueil (15,8 %), beaucoup plus populaire dont le maire, Daniel Breuiller était candidat sur la liste du Val-de-Marne. A l’instar de Cachan, EELV fait des scores supérieurs à la moyenne régionale et plus élevés que le score moyen à une telle distance de Paris dans plusieurs communes situées sur le plateau de Saclay au nord de l’Essonne où sont concentrés grandes écoles et laboratoires de recherche : le CNRS et Supélec à Gif-sur-Yvette, HEC à Jouy-en-Josas, le CEA à Saclay ou bien encore Polytechnique à Palaiseau. Une telle densité d’implantation a drainé de longue date chercheurs et ingénieurs et contribué à créer un écosystème sociologique propice au vote écologiste qui a atteint par exemple 12,4 % à Gonetz-le-Châtel, 12,4 % à Villiers-le-Bâche, 11,7 % à Orsay, 11,1 % à Palaiseau et 11 % à Bures. Ce vote s’est également assez bien acclimaté plus à l’ouest dans la partie sud du département des Yvelines, notamment autour de Rambouillet. Dans ces communes péri-urbaines aisées jouissant d’un cadre de vie préservé, le vote conservateur côtoie donc un vote écologiste non négligeable. Cette configuration n’est pas sans rappeler le cas du Bade-Wurtemberg, très prospère Land du sud de l’Allemagne et fief historique de la CDU, aujourd’hui dirigé par un Grünen.

En Allemagne, l’implantation et le développement du vote vert au plan local a souvent été lié à des mobilisations citoyennes contre des projets d’infrastructures. La victoire des Grünen dans le Bade-Wurtemberg a ainsi été facilitée par le puissant mouvement d’opposition à la gare de Stuttgart en 2010 et dans les années 90, les succès électoraux des écologistes à Francfort furent la conséquence politique de la mobilisation contre l’agrandissement de l’aéroport de la capitale hessoise. En France, le cas de Notre-Dame-des-Landes constitue un exemple similaire mais à une échelle plus réduite. Au premier tour des régionales, la liste EELV est arrivée en tête dans cette commune avec 29,7 % des voix et 24,8 % à Vigneux-de-Bretagne et 19,2 % à Fay-de-Bretagne, communes limitrophes. En Ile-de-France en revanche, il ne semble pas que les nuisances liées au dense trafic aérien dopent localement le vote EELV. La liste d’Emmanuelle Cosse n’a ainsi obtenu que 6,1 % à Orly et 4,2 % à Roissy. Et dans les communes situées à plusieurs dizaines de kilomètres de ces aéroports mais sur les couloirs aériens les plus fréquentés et les plus gênants (car ces zones correspondent aux lieux où les avions entament leur manœuvre de descente ou de prise d’altitude), le vote EELV est assez faible comme le montre le graphique suivant [2].

Pas de sur-vote écologiste dans les communes situées dans les couloirs aériens les plus bruyants

À​ retrouver dans les médias : « Régionales 2015 : quels enseignements pour EELV et le PCF ? », Raphaëlle Besse-Desmoulières (lemonde.fr, 19 mai 2016) 

À (re)lire : Régionales en Ile-de-France : les dynamiques du second tour

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