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Séguin, Emmanuelli : les vies parallèles de la République

21/03/2018 15’
Adrien Dubrasquet Adrien Dubrasquet
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Alors qu’Henri Emmanuelli disparaissait le 21 mars 2017, Adrien Dubrasquet fait le portrait croisé d’Henri Emmanuelli et Philippe Séguin et de leur parcours parallèle. Au sein de leur parti, ils ont tous deux occupé ce même rôle de contre-pouvoir à rebours de la tendance majoritaire. Et surtout, ils ont eu une même exigence idéologique, marquée par des préoccupations politiques communes. À travers eux, c’est toute une génération politique dont est ici fait le récit.

« Une voix chaude au timbre brûlé s’est éteinte : dans ses éclats et ses soupirs, elle nous parlait toujours de la France.
À pas lents, une silhouette imposante s’éloigne, laissant dans son sillage un parfum de gitanes et de combats pour la République. […]
Et pourtant, en ces heures si tristes, je me souviens de ses yeux malicieux, de ses fulgurances intellectuelles, de sa gravité perfectionniste, de ses colères grondantes qui pouvaient être suivies d’un rire éclatant.
Je me souviens d’un homme inclassable et frondeur, imposant à des salles parfois hostiles un silence tendu par l’intelligence de ses mots et la noblesse de ses idéaux.
Je me souviens de l’autorité rayonnante avec laquelle Philippe Séguin orchestrait nos débats
[1] »

L’exorde de l’hommage rendu à Philippe Séguin par le Premier ministre d’alors, François Fillon, à l’Assemblée nationale en 2010, a pris une épaisseur nouvelle le 21 mars 2017, lorsque nous avons appris la disparition d’Henri Emmanuelli. La ressemblance de leurs caractères, leurs qualités et leurs défauts communs invitent en effet à rapprocher ces deux hommes. Mais cela va plus loin : leur vie entière révèle une gémellité insoupçonnée. Le récit de leur vie politique, l’histoire de leurs rôles dans leurs partis respectifs, mais aussi leurs actions politiques, de l’Assemblée à l’exécutif local qu’ils ont dirigé, illustrent deux vies parallèles de la République.

L’enfant de Tunis et l’enfant d’Eaux-Bonnes connurent une enfance modeste, placée sous le signe tragique d’un père trop tôt disparu. À force de talent, de travail et de persévérance, ils accomplirent tous deux un parcours exemplaire au sein de l’école de la République qui les conduisit à occuper d’importantes responsabilités, professionnelles d’abord, puis politiques. C’est sans doute dans cette enfance modeste, marquée par un manque originel, que l’on trouve un des moteurs les plus puissants de leur engagement. Le retour précipité en France et l’adieu à la terre natale chez le jeune Séguin et la précarité économique dans laquelle grandit le jeune Emmanuelli, ainsi que le rôle émancipateur que joua l’école pour tous les deux, contribuèrent à forger en eux une certaine idée de la nation française et de ses idéaux universels, une certaine idée de la République et de sa passion égalitaire.

Orphelins, les deux hommes se trouvèrent chacun un père de substitution auquel ils vouèrent une admiration sans limites ainsi qu’une fidélité sans borne. Ce furent le général de Gaulle pour Philippe Séguin et François Mitterrand pour Henri Emmanuelli. Le choix de ce père spirituel marqua à jamais leur rapport à la vie politique. Pour Philippe Séguin, comme pour le Général, la politique était d’abord affaire de hauteur, de profondeur et d’écriture. De façon quelque peu paradoxale chez celui qui fut l’homme d’un seul parti, l’engagement politique nécessitait de s’élever au-dessus des clivages. Il ne s’agissait pas d’en nier l’existence ou d’en atténuer la distance, mais de les dépasser – sans nul doute la présidence de l’Assemblée fut pour lui source d’épanouissement. À cette fin, Philippe Séguin pris soin d’inscrire son action et sa réflexion dans le temps long et d’embrasser toute l’histoire de France. Ce rapport au temps et à l’histoire explique sa relation à l’écriture. Auteur d’un ouvrage estimé sur Napoléon III[2], il publia également quelques essais[3], compila ses discours les plus fameux[4] et fit œuvre de mémorialiste[5]. De François Mitterrand, Henri Emmanuelli garda l’idée que la politique est d’abord affaire de passions, de conflits et d’alliances entre les hommes. De là son attachement à l’engagement partisan et son investissement jusqu’au terme de sa vie dans le Parti socialiste. Comme son mentor, il avait le goût de la manœuvre et de l’intrigue : la politique est une succession de « coups ». Les nombreuses alliances qu’il noua et dénoua au sein du Parti socialiste, son rapport conflictuel avec Laurent Fabius notamment qui put, selon les circonstances, être un allié temporaire ou un adversaire farouche, sont là pour en témoigner.

Malgré cette conception divergente de la vie politique, leurs carrières politiques furent étonnamment similaires. L’un comme l’autre occupèrent quelques responsabilités ministérielles oubliées, eurent une intense activité parlementaire qui culmina avec la présidence de l’Assemblée, obtinrent une éphémère présidence de parti et d’importantes responsabilités locales et menèrent un grand combat pour le non autour d’un référendum européen.

 

Une vie dédiée à un parti

Henri Emmanuelli entra au Parti socialiste en 1972, un an après la fondation du parti d’Épinay. Son élection dans la troisième circonscription des Landes en 1978, après un échec en 1973, correspond à la poussée et à l’implantation électorales du parti, avec les municipales de 1977 et les législatives de 1978, annonciatrices de la victoire de 1981. S’il fut à plusieurs reprises secrétaire d’État durant le premier septennat, il fut surtout président du conseil général des Landes en 1982 et conseiller régional d’Aquitaine en 1986, étant ainsi à la fois l’un des auteurs et l’un des acteurs les plus remarquables de la décentralisation qui reste, sans doute, la réforme structurelle la plus marquante et la plus durable du double septennat de François Mitterrand.

Philippe Séguin, quant à lui, participa à la création du RPR aux côtés de Jacques Chirac en 1976. Comme Henri Emmanuelli dans les Landes, il s’implanta dans un territoire qui ne l’avait vu ni naître ni grandir, mais qu’il sut faire sien au point d’être irrémédiablement identifié à Épinal, comme Emmanuelli le fut aux Landes. Élu député de la première circonscription des Vosges, il entra lui aussi à l’Assemblée en 1978, et se révéla très vite un député inclassable, volontiers frondeur et armé de solides convictions qui lui permirent rapidement d’acquérir une certaine notoriété. Il vota notamment en faveur de l’abolition de la peine de mort et s’investit pleinement dans le débat parlementaire sur la décentralisation, se révélant ainsi un important député d’opposition sur lequel pouvait durablement s’appuyer le RPR. Parallèlement, il occupa plusieurs mandats locaux : la vice-présidence du conseil régional de Lorraine de 1979 à 1983 puis la mairie d’Épinal à partir de 1983. Lui aussi aura été un des acteurs importants de la décentralisation et son action à la tête de la municipalité aura contribué à changer profondément le visage de cette ville. Le retour de la droite au pouvoir, à l’issue des élections législatives de 1986, lui permit d’occuper le ministère des Affaires sociales.

Ce fut durant le second septennat de François Mitterrand que les deux hommes connurent l’apogée de leur carrière politique, qui coïncida avec les heures les plus glorieuses du Parti socialiste et du RPR. Les années 1990 virent l’arrivée aux responsabilités politiques (et partisanes) d’une nouvelle génération bien différente de la précédente, qui naquit en politique sous De Gaulle et n’eut jamais l’occasion d’exercer le moindre mandat durant la IVe République. Cette génération, à gauche, ne fut pas membre de la SFIO et entra de plain-pied en politique avec la naissance du Parti socialiste. Elle ne dut pas ses responsabilités politiques à son rôle durant la guerre ou à son compagnonnage avec François Mitterrand durant la IVe République, mais à sa formation de très haut niveau et à son expertise professionnelle (Henri Emmanuelli avait fréquenté l’IEP de Paris puis était devenu directeur adjoint à la banque Rothschild). À droite, l’évolution du personnel politique suivit le même mouvement. Cette génération qui prit les rênes du RPR succédait aux vieux barons du gaullisme qui quittaient peu à peu la scène publique. À l’instar de Philippe Séguin, ces nouveaux responsables politiques avaient fait leurs premières armes dans les cabinets ministériels sous les présidences de Georges Pompidou et de Valéry Giscard d’Estaing.

Ainsi, l’un occupa le poste de trésorier du Parti socialiste, accéda à la présidence de l’Assemblée, devint premier secrétaire du parti, puis fut un candidat malheureux aux primaires socialistes pour la présidentielle de 1995. L’autre anima le petit groupe des « rénovateurs » au tournant des années 1990, éphémère rassemblement de jeunes « cadets » de la droite désireux de redynamiser leur famille politique après sa défaite à l’élection présidentielle, se fit le leader du « non » au référendum du traité de Maastricht, fut l’artisan de la victoire de Jacques Chirac en 1995 et un temps pressenti pour occuper Matignon, puis siégea au perchoir de l’Assemblée avant de prendre la tête du RPR.

Cette rapide ascension dans leurs partis respectifs connut un brusque arrêt. Le socialiste dut faire face à l’affaire Urba et la condamnation qui s’ensuivit le tint éloigné des responsabilités politiques durant deux ans, alors que son parti retrouvait l’exercice du pouvoir. Le gaulliste échoua dans la conquête de la mairie de Paris – avec l’aide de ses compagnons du RPR… –, se fermant ainsi les portes d’un plus grand destin. À partir de ce moment-là, ni l’autre ni l’autre n’occupa de nouveau le devant de la scène politique. Même s’il retrouva son siège de parlementaire, Henri Emmanuelli passa surtout la suite de sa vie politique à prendre part aux batailles idéologiques qui agitèrent le Parti socialiste : il participa à toutes les querelles intestines et recompositions de courants, avec Jean-Luc Mélenchon d’abord, puis aux côtés de Laurent Fabius et des « nonistes » à l’occasion du référendum de 2005 et, enfin, avec une nouvelle génération, celle qui exerça le pouvoir entre 2012 et 2017, emmenée par Benoît Hamon notamment, auquel il passa officiellement le flambeau lors du congrès de Reims en 2008, amorçant ainsi sa retraite politique. Philippe Séguin, quant à lui, quitta brusquement la vie politique après son échec aux municipales de la ville de Paris et la disparition du RPR au profit de l’UMP : il regagna en 2002 la rue Cambon où il occupa à partir de 2004 le poste de premier président de la Cour des comptes. Comme Henri Emmanuelli à partir de 2012, il retrouvait son métier au terme d’une longue et riche vie politique : il redevenait magistrat à la Cour des comptes, tandis que son jumeau politique, à la tête de la Caisse des dépôts et consignations, redevenait le banquier qu’il avait été dans une vie antérieure.

La vie politique de ces deux hommes se confond pleinement avec celle de leur parti. La carrière politique de Philippe Séguin s’achève lorsque le RPR disparaît et que se crée l’UMP. Lui qui avait toujours lutté au sein du RPR pour préserver la ligne gaulliste contre les assauts d’une droite orléaniste, économiquement libérale et acquise au projet fédéral voit avec cette recomposition de la droite française le triomphe de l’alliance entre l’UDF et le RPR à laquelle il s’était toujours opposé. Si la carrière politique d’Henri Emmanuelli se poursuit, elle est rythmée par les crises successives que connaît le Parti socialiste. Son intervention au congrès de Reims, en novembre 2008, où, dans un discours remarqué, il annonce s’effacer au profit d’une nouvelle génération, marque à n’en pas douter la fin d’une ère au Parti socialiste – et peut à ce titre être lue comme son testament politique. Il énonce lui-même les facteurs de ce changement : la présidentialisation du parti, marquée notamment par l’avènement de la logique des primaires ; la tentation d’une union avec le centre, incarné par François Bayrou.

Philippe Séguin aurait sans doute fait siennes les paroles prononcées par Henri Emmanuelli lors du 75e congrès du Parti socialiste à Reims en 2008 : « pour faire un projet il faut un certain nombre de conditions. Sur le plan moral, on dit toujours qu’il est impossible de dissocier la fin et les moyens, c’est un principe d’éthique. Je dirais qu’en politique, il est encore plus difficile de dissocier la stratégie du projet. Il n’est pas vrai que l’on puisse être dans le vague, dans le flou ou rejeter à plus tard, à l’occasion de je ne sais quelle consultation, la problématique de la stratégie[6] ».

L’un et l’autre se seront battus pour la défense d’un certain projet, d’une certaine idée de la France, refusant les compromissions et les alliances purement électorales. L’un et l’autre auront affirmé haut et fort que la coalition électorale devant conduire au pouvoir doit être établie selon des lignes et des principes clairs. L’un et l’autre faisaient primer le projet sur les accords politiques. En cela, la gémellité de leurs parcours politiques cache une identité encore une plus profonde et plus forte : ces deux hommes ont eu la même fonction organique au sein de leur parti et ont partagé les mêmes objets de réflexion.

Une même exigence idéologique

Philippe Séguin et Henri Emmanuelli remplirent un rôle similaire au sein de leurs partis respectifs. Ils fustigèrent les dérives idéologiques de leur parti, alertèrent leurs camarades et compagnons sur les risques de division et d’éclatement, affrontèrent avec véhémence les tenants d’une ligne « libérale » et en récoltèrent en retour les qualificatifs d’« archaïque » et de « démodé », de « Cassandre ».

Leur engagement au sein du Parti socialiste et du RPR depuis leur fondation et leur hauteur de vue doublée d’une connaissance aiguë du monde politique firent souvent d’eux des prophètes de malheur. Philippe Séguin suscita un grand émoi au sein de sa famille lorsqu’il dénonça « un véritable Munich social », ajoutant : « cette comparaison avec Munich s’impose d’autant plus que nous retrouvons sur la question du chômage tous les éléments qui firent conjuguer en 1938 la déroute diplomatique et le déshonneur : aveuglement sur la nature du péril, absence de lucidité et de courage, cécité volontaire sur les conséquences des décisions prises[7]. » Il soulignait la dérive droitière du RPR qui, abandonnant progressivement le discours gaulliste, se convertissait à la logique libérale et oubliait les fondamentaux populaires et sociaux qui étaient les siens. Il s’inquiétait avant l’heure de l’abandon de ces classes populaires que le parti gaulliste avait réussi à fédérer et qui n’allaient pas tarder, dès 2002, à rejoindre les rangs du Front national. Il alertait ses compagnons du danger de s’allier aveuglément, à seule fin électorale, avec l’UDF dont le programme économique, mais aussi le rapport à la question européenne, entrait en contradiction avec les orientations tracées en son temps par le Général.

Avec la même lucidité, Henri Emmanuelli avertissait ses camarades socialistes, dès 2008, des risques que faisait courir l’organisation de primaires pour désigner le candidat à la présidentielle. Déjà il identifiait les causes structurelles de la division qui allait miner le quinquennat de François Hollande, mais aussi alertait ses camarades sur les difficultés qu’allait connaître Benoît Hamon en 2017 durant sa campagne :

« [François Mitterrand] a eu l’intelligence de faire cohabiter [les diverses sensibilités de la gauche progressiste] grâce à la proportionnelle, c’est-à-dire en créant une maison où tout le monde était ensemble mais où chacun parfois pouvait se retirer dans ses appartements. Nous avons par la suite introduit une logique complètement contradictoire à celle de la proportionnelle. C’est l’élection au suffrage universel et la présidentialisation du parti. Et nous sentons bien que nous sommes à un moment où il pourrait y avoir affrontement entre ces deux logiques et je mets en garde : si ces deux logiques doivent s’affronter, notre parti a peu de chances d’y survivre ou d’y résister. Souvenons-nous toujours que la gauche ne se laissera caporaliser par personne et qu’il ne suffira pas d’organiser de vastes et vagues rassemblements sur des bases floues pour créer une force politique de gauche qui soit opérationnelle, ça n’est pas vrai, ça durera le temps d’une campagne électorale dont je ne suis pas sûr qu’elle se terminerait bien […]. Nous aurons à nous poser sérieusement cette question de savoir comment résoudre cette contradiction que nous avons nous-mêmes fabriquée […]. Mais il faudra tout de même que nous réfléchissions qu’il n’y ait pas un jour, à la tête du PS, l’un ou l’une d’entre nous qui serait en fait le représentant d’une stratégie minoritaire, parce que là, laissez-moi vous le dire, les dégâts seront sérieux[8] ».

L’un et l’autre auront, jusqu’à la fin de sa vie pour Henri Emmanuelli et jusqu’à la fin de son mouvement pour Philippe Séguin, mené un combat au sein de leur famille pour en préserver l’identité politique originelle. Henri Emmanuelli aura été le dernier mitterrandiste du Parti socialiste et Philippe Séguin, le dernier gaulliste du RPR. Philippe Séguin tonna avec force contre les accommodements électoraux avec l’UDF, dont l’idéologie libérale et favorable au fédéralisme européen lui paraissait en totale contradiction avec celle héritée du général de Gaulle. Henri Emmanuelli rappela, plus qu’à son tour, à quel point le social-libéralisme était contraire aux idées qui avaient permis à François Mitterrand de remporter la présidentielle de 1981. Son refus de toute compromission avec François Bayrou notamment et, de manière plus générale, avec le centre, ainsi que son refus d’accorder sa confiance au gouvernement de Manuel Valls en 2014 témoignent de son attachement à la ligne originelle qui fut celle du Parti socialiste.

Cette exigence idéologique, en un sens conservatrice, fit de ces deux hommes l’incarnation d’une force d’opposition dans leur parti. Il est d’ailleurs intéressant de constater que la ligne qu’ils défendaient représentait environ le même nombre de militants. Lors de la désignation du candidat à l’élection présidentielle de 1995, le député des Landes réunit sur son nom 34,15 % des suffrages, un score semblable à celui qu’avait obtenu Philippe Séguin lors des assises du RPR au Bourget, en février 1990 : 31,68 % des voix. Si leurs positions les contraignirent à toujours être minoritaires, leur poids, leur présence depuis toujours au sein du parti, mais aussi leur structuration idéologique en firent des voix écoutées et respectées, sur lesquelles il fallut compter pour organiser les coalitions électorales. Jamais Jacques Chirac ni Lionel Jospin ne seraient parvenus au second tour de l’élection présidentielle de 1995 sans l’appui de Philippe Séguin pour l’un, qui eut l’intelligence de nourrir sa campagne d’un important discours inspiré du gaullisme social, et sans l’appui d’Henri Emmanuelli pour l’autre qui, avec l’esprit légitimiste qui le caractérisait, œuvra au rassemblement de la famille socialiste autour de son concurrent.

Un autre point de ressemblance entre ces deux ténors de la gauche et de la droite se dessine dans la figure du rival intérieur qu’ils affrontèrent tout au long de leur carrière. Pour l’un ce fut Alain Juppé, pour l’autre Laurent Fabius, tous deux présentant également une certaine gémellité. Laurent Fabius, en assumant depuis Matignon le tournant de la rigueur, et Alain Juppé, en important le discours atlantiste et néolibéral, furent en effet les têtes de proue de la conversion de leurs partis respectifs au libéralisme économique. Le député des Vosges et celui des Landes partagèrent un rival similaire qui pouvait se révéler un allié de circonstance, dans la campagne de 1995 pour Jacques Chirac pour l’un ou dans l’accession à la tête du Parti socialiste en 1994 pour l’autre. Mais les affrontements que Philippe Séguin et Henri Emmanuelli eurent avec ces deux anciens Premiers ministres ne furent pas uniquement idéologiques. Ils se nourrissaient de quelque chose de plus profond et trahissent un rapport passionnel à l’homme qu’ils avaient choisi d’accompagner. Laurent Fabius ne fut-il pas en quelque sorte le « fils préféré » de François Mitterrand, celui qu’il nomma Premier ministre ? Alain Juppé ne fut-il pas qualifié de « meilleur d’entre nous » par Jacques Chirac en 1994, et n’emporta-t-il pas Matignon face à Philippe Séguin ?

Minoritaires politiquement quoique essentiels, mal-aimés quoique profondément respectés et admirés, ces deux hommes ne cédèrent jamais à la tentation de quitter le parti qu’ils avaient choisi et qu’ils avaient contribué à ancrer localement et à animer idéologiquement. Henri Emmanuelli et Philippe Séguin ne ressemblent pas à Charles Pasqua qui fonda le Rassemblement pour la France (RPF) en 1999, ou à Jean-Pierre Chevènement qui quitta le Parti socialiste pour fonder le Mouvement des citoyens (MDC) en 1993, ou encore à Jean-Luc Mélenchon qui partit du Parti socialiste à l’issue du congrès du Reims de 2008 pour créer le Parti de gauche (PG). Tous deux partagèrent au contraire la même volonté de « garder la vieille maison », préférant mener le combat en interne plutôt que d’entrer en dissidence et de se lancer dans une aventure personnelle au risque d’affaiblir un parti qu’ils avaient accompagné depuis ses débuts. Face aux défaillances et aux relâchements idéologiques de leur parti, ils firent toujours le choix de faire entendre leur voix plutôt que d’entrer en défection, manifestant ainsi une conduite loyaliste et un esprit légitimiste au sein de leur organisation politique.

Comme Philippe Séguin, le député landais portait en lui l’intime conviction qu’il était capable de redresser idéologiquement son parti et de le replacer dans la voie qu’il s’était initialement tracée. Comme Henri Emmanuelli, le député vosgien était animé d’une indéfectible fidélité à l’égard du parti qu’il s’était choisi et de l’homme qu’il avait décidé de porter au pouvoir. À travers ces deux vies politiques, à travers les rôles qui leur incombèrent au Parti socialiste et au RPR, c’est une même idée de la vertu et de l’engagement politique qui se dessine. Toutefois, le portrait croisé de ces deux frères jumeaux ignorés ne serait pas complet si l’on passait outre la grande proximité idéologique qui caractérisait ces deux hommes. Bien qu’ayant choisi des orientations politiques opposées, tous deux partagèrent les mêmes questionnements et les mêmes exigences politiques.

Une même ambition pour l’école

Leur mandat exécutif local aura été pour ces deux hommes l’occasion de mener des politiques ambitieuses et d’exprimer leur fibre sociale ainsi que leur attachement à la notion de service public. Comme Henri Emmanuelli dans les Landes, Philippe Séguin construisit un golf public à Épinal, avec l’objectif de diffuser une pratique sportive trop souvent réservée aux classes les plus aisées. Ce point pourrait paraître anecdotique s’il ne révélait une attention similaire portée aux plus modestes et une ambition d’émancipation soutenue par le service public. C’est dans une même logique que le département des Landes créa une École nationale de musique et de danse, à l’organisation extrêmement décentralisée, offrant dans l’ensemble du territoire une formation à destination de la jeunesse dont les diplômes ont une valeur nationale. Le maire d’Épinal voyait lui aussi la politique culturelle comme un enjeu majeur de l’action publique : il municipalisa le cinéma, créa une chaîne de télévision locale, « Images Plus », offrant des émissions culturelles et artistiques de qualité et dota la ville d’Épinal d’importants équipements sportifs. Les deux hommes nourrissaient une ambition commune : que cette petite ville de province de près 40 000 habitants dans les années 1990 ou ce département à forte dominante rurale soient plus grands qu’ils ne l’étaient réellement et servent d’exemple.

C’est dans le domaine scolaire qu’ils firent le plus preuve d’innovation. Marqué par ses études à l’École normale d’instituteurs et reconnaissant à l’égard de l’école de la République qui l’avait porté, lui, « le petit chose », jusqu’au sommet de l’État, Philippe Séguin accorda toujours une grande attention aux questions éducatives. L’exercice du mandat municipal fut pour lui l’occasion de mener une ambitieuse politique d’aménagement du temps scolaire destinée à ouvrir les jeunes spinaliens à des horizons et des activités nouvelles. « Réduction des vacances d’été à six ou sept semaines, diminution du temps de travail dans la semaine, raccourcissement de la journée scolaire : au total, la semaine serait ramenée de vingt-sept à vingt-deux heures trente, et la semaine scolaire organisée sur cinq matinées consécutives de quatre heures, avec un après-midi sportif. La commune prendrait en charge trois après-midis de deux heures trente pour les consacrer, avec l’appui des associations locales, à des activités sportives et culturelles gratuites[9] » grâce aux importantes infrastructures et institutions construites ou développées durant les quatorze années qu’il passa à diriger la mairie. Henri Emmanuelli, quant à lui, développa le premier, dès 2001, l’opération « Un collégien, un ordinateur portable ». L’ambition était de taille : il ne s’agissait pas seulement d’offrir un égal accès aux outils informatiques et, le plus tôt possible, un apprentissage des pratiques numériques aux jeunes landais, de façon à réduire la fracture numérique dans un département très rural. L’idée était également de développer de nouvelles pratiques pédagogiques en faisant entrer l’ordinateur dans la vie quotidienne de l’élève, en classe comme à la maison.

L’élu landais et l’élu vosgien ont pleinement tiré profit de la décentralisation, parce qu’ils en avaient une conception politique, et non pas utilitariste. Celle-ci ne devait pas être un outil de lutte contre l’influence de l’État central et l’occasion d’un combat acharné pour la moindre parcelle de pouvoir au détriment de l’administration centrale. Ils s’en servaient au contraire comme d’un instrument permettant de décliner et de démultiplier l’action de l’État au niveau local. Leur politique éducative, prérogative de l’État s’il en est en France, en est l’exemple même. Ils utilisèrent les compétences que leur offraient les lois de décentralisation, au niveau de l’école primaire pour l’un, au niveau du collège pour l’autre, pour approfondir et concrétiser l’ambition dévolue à l’école en France.

La revalorisation du Parlement

Henri Emmanuelli et Philippe Séguin eurent également à cœur de revaloriser le rôle du Parlement. Le député des Vosges est à l’origine de la plus importante rénovation de l’organisation du travail parlementaire sous la Ve République, menée dans le cadre de la révision constitutionnelle mise en œuvre par Jacques Chirac. L’instauration d’une session unique d’octobre à juin, à la place des deux sessions de trois mois qui prévalaient jusqu’alors, a renforcé le pouvoir de contrôle du Parlement sur l’action du gouvernement. « La fonction de contrôle doit désormais l’emporter. Le problème c’est que nous ne pouvons interroger le gouvernement, dialoguer avec lui, que six mois par an : le reste du temps nous ne siégeons pas. C’est encore plus dommageable pour les matières européennes : la Commission, elle, continue à produire et le conseil des ministres à décider pendant les intersessions. Si nous voulons pouvoir exercer notre contrôle sur ces travaux et sur l’élaboration de la norme communautaire, il nous faut une session unique de neuf mois[10]. » C’est également sous la présidence de Philippe Séguin que fut octroyée au Parlement une plus grande maîtrise de son calendrier : désormais, chaque assemblée pourrait fixer l’ordre du jour d’une séance par mois.

Henri Emmanuelli s’inscrit dans son sillage. Il contribua à son tour à la revalorisation du rôle des parlementaires, dans le cadre plus spécifique du vote des lois de finances. La Constitution de la Ve République encadre strictement le pouvoir d’intervention du Parlement en matière budgétaire. Son article 40 introduit en effet le principe d’irrecevabilité financière : les parlementaires ne peuvent déposer des propositions de lois et ou des amendements qui auraient pour conséquence d’aggraver une charge publique. Cette disposition réduit fortement le pouvoir des députés et des sénateurs et laisse au contraire d’importantes prérogatives au gouvernement dans la détermination du budget. L’examen de la loi organique relative aux lois de finances, sous le gouvernement Jospin, fut l’occasion pour le député des Landes de redonner des marges de manœuvre au Parlement en la matière. La loi organique relative aux lois de finances répartit les crédits du budget général par « missions », elles-mêmes divisées en « programmes », eux-mêmes divisés en « actions ». En faisant préciser qu’une charge publique équivaudrait désormais, dans le cadre de la nouvelle mouture des lois de finances, à la « mission », il offrit aux parlementaires la possibilité de modifier la répartition des crédits entre les différents « programmes » au sein d’une même « mission », et donc d’accroître leur capacité d’action dans l’élaboration du budget, sans contrevenir aux dispositions constitutionnelles. Cette évolution technique est en réalité un véritable changement politique. L’intervention d’Henri Emmanuelli aura considérablement augmenté l’intérêt de l’examen du projet de loi au Parlement et contribué à revaloriser son rôle dans l’élaboration du budget.

L’Europe, entre idéalisme et réalisme

Enfin, la question de la construction européenne fut pour l’un et l’autre un sujet politique majeur. On sait que Philippe Séguin acquit une notoriété nationale – et une estime qui dépassa largement le périmètre de sa famille politique – à l’occasion du débat sur le traité de Maastricht : de son discours pour irrecevabilité constitutionnelle prononcé dans la nuit du 5 au 6 mai 1992 à sa confrontation avec le président de la République dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne le 3 septembre 1992, il se fit le héraut des opposants au traité durant la campagne pour le refendum de 1992. On sait moins en revanche qu’Henri Emmanuelli, alors président de l’Assemblée nationale, écrivit son unique ouvrage politique à cette occasion. S’il faut admettre que Plaidoyer pour l’Europe[11] a mal vieilli et présente d’indéniables défauts intellectuels, l’optimisme fédéral battu en brèche par la réalité se mêlant à des analyses philosophiques et juridiques pour le moins confuses, cet ouvrage ambitionne d’être une réponse au célèbre discours de Philippe Séguin et de démonter point par point son argumentation. Aussi est-il particulièrement intéressant de revenir sur leur opposition lors du débat sur Maastricht. Non seulement parce que c’est la seule occasion, à notre connaissance, qu’eurent ces deux hommes de « dialoguer » et de confronter leurs vues autour d’un même sujet, mais encore parce qu’à travers leurs positions respectives se dessinent les lignes de fracture qui ont déchiré puis fini par emporter cette génération.

Le propos du député des Landes est volontiers polémique. Dénonçant d’emblée « la prosopopée pathétique de Philippe Séguin », il estime que, « bâtissant leurs discours autour d’un certain nombre de thèmes hérités de la plus pure tradition nationaliste, les opposants à la construction européenne se sont lavé la bouche des mots de Nation, Souveraineté et de République. Autant de prétextes à majuscules[12] ! » Décidé à jouer pleinement des ressorts de l’opposition entre ceux qu’on appelait alors les « nationalistes » et les « fédéralistes », Henri Emmanuelli diabolise son adversaire et n’hésite pas à en faire un héritier, malgré lui, de la pensée contre-révolutionnaire :

« Aux côtés de M. Le Pen, je discerne toutefois quelques rompeurs de lances plus honorables. L’un d’entre eux me gêne. De même que je ne comprenais pas sa vision d’une Constitution statique et ankylosée, je n’arrive pas à m’expliquer que Philippe Séguin, au nom de son enfance, au nom de ce qu’il est, au nom de ce qu’il fait, ait pu mêler sa voix avec le chœur discordant des nostalgiques de la Mitteleuropa. […] Ce défenseur de la démocratie, de la liberté et du suffrage universel a donné à des idées suspectes un ton, une force, une crédibilité qu’elles ne méritaient pas et qu’elles n’auraient pas eus sans lui[13] ».

Mais, au-delà des attaques et des réductions ad diabolicum, qui nous rappellent à quel point ce débat autour du traité de Maastricht fut violent – Philippe Séguin dénonçait « le conformisme ambiant, pour ne pas dire le véritable terrorisme intellectuel[14] » –, il est intéressant de voir qu’à travers ces deux hommes se dessine le rapport à la question européenne de toute une génération, tiraillée entre un élan d’idéalisme et une prudence empreinte de réalisme.

Le propos d’Henri Emmanuelli est idéaliste. Assurément, on retrouve à la lecture de son ouvrage la ferveur qui s’était emparée d’une partie des Français au sujet de la construction européenne. Le saut fédéral proposé par le traité de Maastricht doit résoudre une partie des difficultés que rencontre la société française et la faire entrer de plain-pied dans le XXIe siècle, écrit-il en substance. « La monnaie unique constitue le pilier principal de l’avenir économique, commercial, industriel de la France. » Et plus loin : « Je persiste à croire que si l’on explique aux Français que la vraie paix, la vraie force, la vraie démocratie, celles qui s’appuient sur la prospérité, l’emploi, la croissance, sont conditionnées par la monnaie unique, ils percevront mieux les enjeux réels du débat[15]. » Sur la question sociale, l’Europe est également la solution. « L’Europe sociale ne se construira pas par le bas, mais par le haut. L’objectif n’est aucunement d’harmoniser les systèmes en se référant aux moins efficaces d’entre eux. Comme dans le domaine économique, il s’agit précisément de l’inverse[16]. »

Cet élan idéaliste est l’exemple même du pari mitterrandien (Marcel Gauchet parle même de « mensonge mitterrandien »[17]), dans lequel la gauche s’est enferrée depuis les années 1980 sans parvenir à en sortir et qui la mine encore aujourd’hui. Ce pari repose sur la substitution d’une illusion à une autre. Faute d’avoir réussi à mener à bien le projet socialiste, qui s’est soldé par un échec et le tournant de la rigueur de 1983, le pouvoir en place a promis de réaliser ce programme non pas à l’échelle nationale, mais à l’échelle européenne. Henri Emmanuelli explique très bien les ressorts de cette évolution de la pensée progressiste : « Ne nous voilons pas non plus la face. Notre politique sociale n’a pas été, à partir du tournant de 1983, à la hauteur de nos espoirs d’avant 1981. La vague réformatrice des deux premières années du gouvernement de la gauche s’en est venue mourir sur le brise-lame de la contrainte extérieure. […] C’est de ce moment-là que date mon engagement européen. […] Alors, si l’on veut, non pas seulement des aménagements, mais un véritable progrès social dans des domaines aussi importants que ceux de la démocratie dans l’entreprise et du temps de travail, je suis persuadé qu’il nous faut de nouveaux horizons, sortir du cadre étroit et étouffant de nos frontières, établir de nouveaux rapports entre partenaires sociaux[18]. » La relance de la construction européenne qui s’opère dans les années 1980 est ainsi à l’initiative de la France et elle fut présentée aux Français comme l’agrandissement de la France et un moyen de résistance à la globalisation. Telle est l’essence du « mensonge mitterrandien » : l’Europe comme substitution au projet socialiste.

De ce pari initial datent les difficultés de la gauche en France : aucun des successeurs de François Mitterrand, aucun des dirigeants socialistes n’osera avouer ce pari perdu ; pas même François Hollande dont la présidence s’est fracassée sur des engagements européens qu’il n’a pas souhaité rompre. Le débat autour du traité établissant une Constitution pour l’Europe, en 2005, fut sans doute pour le député des Landes l’unique fois où il s’écarta ouvertement des décisions du parti, refusant d’adhérer à la ligne votée par les militants et dérogeant à l’esprit légitimiste qui le caractérisait. Pour autant, le socialiste ne rompit pas avec son mitterrandisme et ne chercha pas à rétablir la vérité : le projet initialement porté par François Mitterrand était le bon, c’étaient les autres – entendre la droite – qui l’avaient dévoyé. À l’instar des autres partisans socialistes du « non » au référendum de 2005, Henri Emmanuelli continuait à nourrir l’illusion de croire que l’Europe sociale telle que l’avaient imaginée les Français était un rêve partagé par les autres peuples européens, et au premier rang les Allemands.

Quand le député des Landes trempait sa plume dans l’encre de l’idéalisme, le député des Vosges livrait un discours marqué du sceau du réalisme. Inlassablement, Philippe Séguin tentait de déconstruire le piège dans lequel François Mitterrand avait enfermé une partie du pays :

« Que la crise de notre État providence appelle de profondes réformes, je serai le dernier à le contester. Que cette modernisation, faute de courage politique, soit imposée par les institutions communautaires, voilà qui me semble à la fois inquiétant et riche de désillusions pour notre pays. Il suffit d’ailleurs de penser à cette « Europe sociale » qu’on nous promet et dont le président de la République, lui-même, inquiet, semble-t-il, des conséquences de la monnaie unique, cherchait à nous convaincre, à l’aurore de ce 1er mai 1992, qu’elle aurait un contenu, qu’elle nous assurerait un monde meilleur.
Hélas, quand on lit les accords de Maastricht, on ne voit pas très bien où est le progrès social ! On voit bien, en revanche, qu’on ouvre la porte à l’harmonisation, c’est-à-dire à un processus où, comme en matière fiscale, on cherchera au mieux à se mettre d’accord sur une moyenne plutôt que sur un optimum et où, chaque fois que nous voudrons faire une innovation dans notre législation sociale, il faudra aller demander la permission de nos partenaires[19] ».

Il s’inquiétait des dangers d’une monnaie unique qui ôterait une bonne fois pour toutes la possibilité à la France de conduire librement sa politique économique :

« Il n’est de politique économique cohérente que dans la mesure où elle dispose de l’ensemble des moyens d’intervention sur l’économie : budget, fiscalité, actions structurelles en faveur des entreprises, monnaie. L’aliénation de notre politique monétaire entraîne donc l’impossibilité de conduire une politique économique autonome, processus que l’Union économique et monétaire reconnaît d’ailleurs, en le qualifiant joliment de « convergence »[20] ».

Et déjà, avec deux ou trois décennies d’avance, il annonçait les difficultés et les impasses auxquelles serait confronté le pays :

« Bref, quand, du fait de l’application des accords de Maastricht, notamment en ce qui concerne la monnaie unique, le coût de la dénonciation sera devenu exorbitant, le piège sera refermé et, demain, aucune majorité parlementaire, quelles que soient les circonstances, ne pourra raisonnablement revenir sur ce qui aura été fait.
Craignons alors que, pour finir, les sentiments nationaux, à force d’être étouffés, ne s’exacerbent jusqu’à se muer en nationalismes et ne conduisent l’Europe, une fois encore, au bord de graves difficultés, car rien n’est plus dangereux qu’une nation trop longtemps frustrée de la souveraineté par laquelle s’exprime sa liberté, c’est-à-dire son droit imprescriptible à choisir son destin[21] ».

Philippe Séguin ne s’illusionnait pas sur l’avènement d’une démocratie européenne ou d’une nation européenne : il savait que ni l’Acte unique, ni le traité de Maastricht, ni les autres projets à venir ne dissoudraient les États-nations dans un ensemble plus vaste. Il insistait pour que l’on organise l’Europe à partir des réalités, « et les réalités, précisait-il, en Europe, ce sont toutes les nationalités qui la composent[22] ». Reprenant les propos du général de Gaulle – « la démocratie pour moi se confond exactement avec la souveraineté nationale » – il expliquait : « On ne saurait mieux souligner que, pour qu’il y ait une démocratie, il faut qu’existe un sentiment d’appartenance communautaire suffisamment puissant pour entraîner la minorité à accepter la loi de la majorité ![23] » Selon lui, c’est l’absence de ce sentiment d’appartenance commun aux différents peuples européens qui ruine la possibilité, du moins à court et à moyen terme, d’une vie démocratique à l’échelle européenne. Ni la création d’une citoyenneté européenne, ni l’octroi d’un droit de vote local aux résidents européen, ni le partage d’une même monnaie ne suffisent à ses yeux à créer un sentiment d’appartenance collective aussi fort que le lien multiséculaire qui unit entre eux des Anglais, des Français ou des Allemands. De la même manière que le Général prévenait « si vous voulez que des nations s’unissent, ne cherchez pas à les intégrer comme on intègre des marrons dans une purée de marrons[24] », Philippe Séguin souligne que la volonté de « créer une nation des nations » relève de l’illusion et n’est qu’« une contradiction dans les termes et rien de plus[25] ».

On s’étonnera peut-être de la discrétion de Philippe Séguin durant la campagne de 2005, lui qui avait été si virulent en 1992 et affirmait : « C’est au cours de cette période que j’eus enfin le sentiment de faire de la politique[26] ». Rappelons qu’il avait quitté la vie politique et réintégré la Cour des comptes depuis 2004 : il était tenu à un devoir de réserve au regard de ses fonctions. Cependant, cette explication est plausible, mais guère convaincante. Pour Philippe Séguin, l’histoire ne repasse pas les plats et le référendum de 2005, quel que soit son résultat, n’allait pas altérer un mouvement qui s’était engagé depuis les années 1990 – d’ailleurs, le traité, malgré le « non », a bien été imposé au peuple français. Il faut y voir indubitablement une forme de résignation. Peut-être était-ce aussi une manifestation de son gaullisme : malgré ses préventions, le peuple français avait souverainement fait son choix dès 1992. Ne pas s’engager dans une nouvelle bataille était une façon de respecter ce choix initial, de souscrire à la volonté populaire : pas de leçons de morale ni de triomphalisme mal placé ou autres « je vous l’avais bien dit », mais la pleine compréhension des conséquences de ce choix. « On ne joue pas impunément avec les peuples et leur histoire[27] », déclarait-il à la tribune de l’Assemblée : cette règle, il se l’appliquait à lui-même.

Henri Emmanuelli et Philippe Séguin croyaient tous deux en l’Europe, mais n’avaient à l’évidence pas la même conception de la construction européenne. Philippe Séguin eut le tort d’avoir raison trop tôt. Et Henri Emmanuelli s’alarma des dangers induits par la relance mitterrandienne un peu tard. Leurs prises de position sur l’Europe et leurs évolutions respectives sur le sujet, les impasses dans lesquelles l’un et l’autre se sont retrouvés, reflètent les tiraillements, les divergences et les fractures politiques qui ont traversé toute leur génération, détruit de l’intérieur leurs partis respectifs et emporté hors de la scène politique leurs camarades et compagnons.

Postérité

Aujourd’hui, Henri Emmanuelli et Philippe Séguin ne sont plus. Et avec eux s’en est allée toute une génération d’hommes et de femmes politiques, d’élus et de militants, emportés par le temps et par les bouleversements politiques de 2017. Leurs partis ont disparu ; depuis longtemps pour Philippe Séguin qui n’avait pas adhéré à l’UMP, plus récemment pour Henri Emmanuelli qui n’aura pas vu le candidat du Parti socialiste à la présidentielle réaliser le score de Gaston Defferre en 1969 pour la SFIO. Et les idées qu’ils défendaient ont passé. Aujourd’hui, le discours fédéraliste a du plomb dans l’aile et la pratique des institutions, depuis la crise de 2008, tend à s’éloigner de cet horizon. La crise des dettes souveraines et le sauvetage de la Grèce de la faillite ont entraîné un retour des États et une marginalisation des instances fédéralistes, qu’il s’agisse du Parlement ou de la Commission. Quant au discours souverainiste, s’il séduit toujours, force est de se rendre compte que tout retour en arrière est impossible : les Français ont fait un choix en 1992, qui les engage, et le défaire entièrement est impossible – ce que le député des Vosges avait bien compris.

Des vies politiques aussi intenses que les leurs ne se retrouveront plus. La fin du cumul des mandats et les projets d’interdiction de cumul dans le temps interdiront à l’avenir la possibilité de réaliser des carrières politiques aussi longues et aussi riches : Henri Emmanuelli aura siégé près de quarante ans à l’Assemblée et occupé la présidence du conseil général des Landes presque autant de temps ; Philippe Séguin aura fréquenté l’hémicycle près de vingt-cinq ans et dirigé la ville d’Épinal durant quatorze années. C’est pourtant cette expérience dans le temps long des institutions qui leur permit de les transformer, chacun à son échelle. Pour l’un comme pour l’autre, la revalorisation du Parlement ne supposait pas de mettre fin au cumul des mandats ou autres idées à la mode, mais au contraire de renforcer le poids de cette institution. Que les parlementaires soient des chefs d’exécutifs locaux qui avaient vu leurs pouvoirs et leur influence s’accroître sous l’effet de la décentralisation, que la Cour des comptes se rapproche de l’institution parlementaire, que les sessions parlementaires durent plus longtemps, que députés et sénateurs voient leur rôle revalorisé durant la procédure budgétaire : tout cela contribuait à renforcer le rôle de contre-pouvoir du Parlement, face à un exécutif qui se distingue par les importantes prérogatives dont il dispose. Henri Emmanuelli et Philippe Séguin partageaient un souci de l’équilibre des pouvoirs institutionnels qui a été emporté avec eux.

Que reste-t-il de ces deux hommes ? Le « séguinisme » existe-t-il ? L’« emmanuellisme » a-t-il un sens ? Ni l’un ni l’autre n’a laissé un corps de doctrines. En revanche, tous deux ont manifesté une certaine conception de la politique. À la fin des années 1990, Philippe Séguin entreprend de fonder une revue et Henri Emmanuelli un journal, projet qui tournera court : pour ces deux hommes, le combat politique était indissociable du combat d’idées. De là sans doute leur engagement autour des questions scolaires et les politiques innovantes qu’ils ont menées en la matière : la revitalisation de l’école républicaine est la condition d’une vie démocratique dynamique. Mais le combat politique était également indissociable de l’engagement partisan. Jusqu’au bout, ils furent loyaux à leur parti et cet engagement leur coûta cher à l’un comme à l’autre : le premier se vit interdire l’accès à de plus hautes fonctions et une plus grande destinée, le second fut sanctionné judiciairement dans le cadre de l’affaire Urba en raison des responsabilités qu’il avait exercées au sein du Parti socialiste. Exigence idéologique et exigence partisane, telle pourrait être la leçon à retenir de ces deux hommes, à l’heure où les partis politiques et le débat idéologique sont désavoués.

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