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Texas : fief démocrate devenu républicain, de nouveau démocrate ?

24/06/2020 6’
Renan-Abhinav Moog Renan-Abhinav Moog
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Malgré le contexte sanitaire très critique aux États-Unis, la campagne électorale se poursuit et le retrait des primaires démocrates de Bernie Sanders a fait de Joe Biden l’adversaire de Donald Trump en novembre prochain. À l’approche du scrutin, Renan-Abhinav Moog propose une analyse électorale historique de différents États, afin de saisir les rapports de force politiques locaux, décisifs quant à l’issue du scrutin fédéral. Quatrième épisode, après le Vermont, l’Alaska et la Floride : le Texas.

 

Deuxième État par sa population, sa richesse (derrière la Californie) et sa superficie (derrière l’Alaska), le Texas partage 2018 kilomètres de frontière avec le Mexique, dont il est séparé par le Rio Grande.

Précédemment partie du Mexique, le Texas prend son indépendance en 1836, sous la forme d’une République. Toutefois, face aux conflits armés avec le Mexique, la jeune République demande son admission à l’Union, ce qu’elle obtient à la fin de l’année 1845, annexion qui déclenche la guerre américano-mexicaine.

Esclavagiste et sécessionniste, le Texas a longtemps eu une très forte minorité afro-américaine. En 1920, il comptait encore 36 % d’Afro-Américains. Mais la Great Migration, échelonnée de 1916 à la fin des années 1960, a poussé bon nombre d’Afro-Américains à se réfugier dans des États plus hospitaliers, comme ceux de la Rust Belt (en particulier les villes de Detroit, Chicago et Cleveland) ou la Californie.

S’il était indépendant, le Texas serait la dixième économie mondiale. Longtemps terre agricole et d’élevage, le Texas s’est notamment illustré dans la production de coton – il en est toujours à l’heure actuelle le premier producteur national. La découverte et l’exploitation de gisements de pétrole et de gaz naturel au début du XXe siècle ont permis au Texas de s’enrichir. Après la Seconde Guerre mondiale, l’État a connu un fort développement industriel, notamment dans le secteur spatial, de l’énergie, de la défense. Il n’en demeure pas moins un grand État agricole, notamment dans la production céréalière.

L’État compte trois villes de plus d’un million d’habitants – Houston, quatrième ville américaine la plus peuplée, San Antonio et Dallas – et trois autres de plus de 500 000 habitants – Austin, Fort Worth et El Paso.

Au niveau politique, le Texas passe pour être un fief républicain. Pourtant, de 1848 à 1968, le Texas n’a voté républicain qu’à trois reprises, en 1928, 1952 et 1956.

L’État a longtemps eu la particularité d’avoir des campagnes votant plutôt démocrate, tandis que ses principales villes votaient pour le GOP (Grand Old Party, Parti républicain). Lors de sa première participation à un scrutin présidentiel, en 1848, le Texas avait une délégation de 4 grands électeurs. En 1968, il en dispose de 25, ce qui en fait le sixième État le mieux pourvu.

Cette année-là, le démocrate Hubert Humphrey, bien que s’inclinant nationalement face à Richard Nixon, l’emporte au Texas, avec seulement 41,1 %, contre 39,9 % à Richard Nixon et 19 % à George Wallace, ancien gouverneur de l’Alabama. George Wallace remporte la majorité des comtés frontaliers de la Louisiane, signe que l’est de l’État appartient bien au Deep South. Comme en 1964, c’est au Texas que se trouve le comté le plus fortement démocrate : Hubert Humphrey remporte 88,7 % des votes de Duval County, situé dans le sud de l’État, près de Corpus Christi, un comté n’ayant pas voté GOP depuis Theodore Roosevelt en 1904. Richard Nixon est le dernier républicain à avoir remporté la Maison Blanche sans avoir été victorieux au Texas.

En 1972, le Texas vote pour la quatrième fois de son histoire politique (débutée en 1848) pour le candidat du GOP, à savoir le président sortant Richard Nixon. Celui-ci remporte une très large victoire : 66,2 % des suffrages, 246 comtés et les 26 grands électeurs (le Texas ayant gagné un grand électeur suite au recensement de 1970). George McGovern, de son côté, ne remporte que 8 comtés mais, encore une fois, le plus démocrate des comtés américains est texan : à Duval County, il obtient 85,7 %.

En 1976, le sudiste Jimmy Carter fait basculer le Texas dans le camp démocrate. Toutefois, il ne remporte que 51,1 %, contre 48 % à Gerald Ford, porté par ses bons scores dans les grandes villes. Jimmy Carter remporte tout de même 191 des 254 comtés, dont 74 ne revoteront plus jamais démocrate. À ce jour, il s’agit d’ailleurs de la dernière victoire démocrate à un scrutin présidentiel au Texas.

Être sudiste ne sauve pas Jimmy Carter en 1980 : il est largement battu au Texas, ne remportant que 41,4 % contre 55,3 % à Ronald Reagan.

En 1984, Ronald Reagan ne fait qu’une « bouchée » de Walter Mondale, ancien vice-président de Jimmy Carter : il obtient 63,6 % contre 36,1 % au démocrate. Le recensement de 1980 ayant permis au Texas de gagner 3 grands électeurs supplémentaires, Ronald Reagan peut donc compter sur 29 grands électeurs.

En 1988, les démocrates espèrent remporter le Texas, en raison de la présence, sur le ticket formé avec Michael Dukakis, du très populaire sénateur texan Lloyd Bentsen. Fait assez inédit, mais permis par la loi texane, Lloyd Bentsen est également candidat à sa réélection. Il remporte facilement un quatrième mandat, avec 59,2 % des voix, contre seulement 40 % au représentant GOP, Beau Boulter. Cette large avance est cependant insuffisante pour permettre la victoire du tandem présidentiel : Michael Dukakis ne remporte que 43,4 % des voix contre 56 % à George H. Bush. Là encore, Michael Dukakis remporte un certain nombre de comtés ruraux, notamment dans le nord et le centre de l’État, mais aussi le long de la frontière avec la Louisiane. A contrario, George H. Bush remporte les quatre comtés les plus peuplés : 57 % à Harris County où se situe Houston, 58,4 % à Dallas County, 52,3 % à Bexar County (où se trouve San Antonio) et 61,2 % à Tarrant County dont le siège est Fort Worth. Michael Dukakis ne s’impose qu’à Travis County, dont le siège est Austin, également capitale de l’État et à El Paso.

En 1992, les démocrates comptent sur l’indépendant Ross Perot, lui aussi texan, pour affaiblir suffisamment George Bush père et ainsi s’imposer au Texas, qui a gagné 3 grands électeurs pour arriver à 32, se plaçant ainsi juste derrière l’État de New York à 33. En duplex lors du début de la soirée électorale, la gouverneure démocrate Ann Richards affirme, confiante, que Bill Clinton va gagner nationalement et localement. Mais son souhait ne se réalise pas entièrement : Bill Clinton remporte l’élection au niveau national, mais n’obtient que 37,1 % au Texas contre 40,6 % au président sortant et 22 % à Ross Perot, ce qui fait de lui le tout premier démocrate à s’installer à la Maison Blanche tout en ayant perdu le Lone Star State. Là encore, Bill Clinton s’impose dans plusieurs comtés ruraux et fait basculer Bexar County. Les trois autres comtés les plus peuplés, Harris, Dallas et Tarrant, restent eux ancrés dans le camp républicain.

En 1994, Ann Richards, très appréciée dans son État, se représente pour un second mandat. Toutefois, les changements démographiques récents ont rendu le Texas beaucoup moins favorable aux démocrates que par le passé. En effet, la population des banlieues de Houston, Dallas et Fort Worth a très fortement augmenté, et cet électorat vote largement pour le GOP. La primaire démocrate est d’ailleurs l’occasion de vérifier cette perte d’influence du parti : elle ne rassemble qu’un peu plus d’un million d’électeurs, contre près d’1,5 en 1990. George W. Bush remporte 188 des 254 comtés et, surtout, vient bousculer les démocrates sur des terres qui leur sont traditionnellement favorables, dans l’est de l’État, le long de la frontière avec la Louisiane. Ajouté à ses performances dans les zones suburbaines autour de Houston, Dallas et Fort Worth, cela a suffi à lui permettre de remporter suffisamment de votes pour battre Ann Richards : alors qu’elle obtient 91 000 voix de plus qu’en 1990, George Bush parvient à engranger 525 000 votes supplémentaires. George Bush remporte 69 % du vote de l’électorat blanc, tandis qu’Ann Richards remporte 83 % du vote afro-américain et 75 % du vote latino.

Malgré l’effondrement de Ross Perot en 1996, Bill Clinton ne progresse pas suffisamment pour en tirer avantage. Bob Dole, candidat du GOP, remporte 48,8 % des voix, contre 43,8 % à Bill Clinton. Le Texas abrite les trois comtés les plus républicains du pays : 79,2 % à Ochiltree County, 78,9 % à Glasscock County et 76,8 % à Hansford County. La concurrence de Ross Perot réduit la marge de victoire républicaine à moins de 5 points. Bill Clinton conserve Bexar County.

En 2000, George W. Bush, gouverneur en poste, remporte facilement son home State avec 59,3 % contre 37,9 % seulement à Al Gore. Pour la première fois, les démocrates reculent largement dans les comtés ruraux qu’ils remportaient auparavant. Conséquence directe de cette bascule, Al Gore ne remporte que 24 des 254 comtés texans et signe la plus mauvaise performance d’un démocrate au Texas depuis Walter Mondale en 1984. George Bush peut compter sur une forte avance à Harris County (54,3 %), Dallas County (52,6 %), Bexar County (52,2 %) et Tarrant County (60,7 %) et, surtout, il fait basculer Travis County où se trouve Austin, la capitale. Al Gore ne l’emporte qu’à El Paso. Au niveau des 30 districts congressionnels, George Bush en remporte 20, dont 7 ont un représentant démocrate (les 1er, 2e, 4e, 9e, 10e, 11e et 17e où il obtient 70 %).

Après avoir remporté les deux sièges de sénateur, le poste de gouverneur et le Sénat du Texas, le GOP remporte en 2002 la Chambre des représentants texane. Cela permet aux républicains de proposer en 2003 un plan de redécoupage des 32 districts au Congrès fédéral qui leur soit favorable. En effet, alors que les républicains y sont majoritaires dans l’électorat depuis une bonne dizaine d’années, le Texas compte encore 17 représentants démocrates contre seulement 15 républicains.

Et en 2004, à l’issue des élections à la Chambre, les Texans élisent 21 représentants GOP contre 11 démocrates : c’est la première fois depuis la Reconstruction[1] que les démocrates ne sont pas majoritaires dans la délégation texane à Washington. Cette même année, l’État de New York passe de 33 à 31 grands électeurs, tandis que le Texas passe de 32 à 34, conséquence logique de sa deuxième place sur le podium des États les plus peuplés. George Bush augmente cette année-là son score et atteint 61,1 %, tandis que John Kerry ne remporte que 38,2 % et seulement 18 comtés sur 254. Le président sortant s’impose dans les comtés citadins de Bexar, Dallas et Harris, et s’impose très largement dans l’est texan, jadis fief démocrate. Sans l’emporter, George Bush augmente également ses scores dans le sud, le long de la frontière mexicaine. John Kerry, de son côté, surpasse Al Gore dans les métropoles de Houston, Dallas, Fort Worth et Austin, où il fait basculer Travis County. Dans le comté de Dallas, la partie est exceptionnellement serrée : George Bush ne s’impose qu’avec 50,3 % contre 49 % à John Kerry et remporte 25 des 32 districts, dont les 1er, 2e, 10e, 11e et 24e où les sortants démocrates sont battus par des républicains. Il remporte également les 15e, 17e et 28e districts, qui demeurent toutefois représentés par des démocrates pour la législature 2005-2007.

En 2008, Barack Obama réussit une bonne performance, en obtenant 43,7 % des voix contre 55,4 % à John McCain. Cette performance s’explique par une très bonne participation des Afro-Américains, très nombreux à Houston, mais surtout des Latino-Américains, ce qui lui permet de faire basculer Dallas County, Bexar County et Harris County, où se trouvent respectivement Dallas, San Antonio et Houston. Aucun démocrate ne s’était imposé à Harris County depuis 1964 et la précédente victoire démocrate remontait à 1948. Alors que les démocrates progressent dans les villes, jusque-là places fortes du GOP, les comtés démocrates ruraux, eux, ont quasiment disparu, à l’exception des comtés frontaliers du Mexique.

En 2012, le Texas gagne 4 grands électeurs supplémentaires pour arriver à 38. Malgré un léger repli, Barack Obama remporte 41,4 % des voix et devance Mitt Romney dans les comtés de Harris, Dalals, Bexar, Travis et naturellement El Paso. Mitt Romney, de son côté, obtient 57,17 %.

En 2016, bien que perdante nationalement et ayant obtenu un score en pourcentage plus faible que celui de Barack Obama en 2008, Hillary Clinton est battue avec la plus faible marge depuis 1996 : elle obtient 43,2 % contre 52,2 % à Donald Trump. Et surtout, elle remporte trois districts représentés par des républicains. Ainsi, elle obtient 48,5 % dans le 7e district, situé dans la banlieue ouest d’Houston, représenté depuis 2001 par John Culberson, 49,8 % dans le 23e district, qui épouse une grande partie de la frontière avec le Mexique, et qui a élu Will Hurd en 2014, et le 32e district, dans le nord-ouest de Dallas, terre d’élection de Pete Sessions depuis 2003. Donald Trump remporte 227 des 254 comtés et fait basculer Jefferson County, qui n’avait pas voté GOP depuis 1972, et où se situent Beaumont et Port Arthur, deux des trois villes délimitant le Golden Triangle, une des principales régions pétrochimiques du pays.

Mais le vrai bouleversement se produit en 2018. Représentant démocrate d’El Paso depuis 2012, Beto O’Rourke vient défier Ted Cruz, candidat à un deuxième mandat au Sénat, après avoir abandonné ses prétentions présidentielles. Grâce à une campagne énergique, Beto O’Rourke lève 70 millions de dollars pour sa campagne, soit le plus fort montant de toute l’histoire électorale américaine. Il visite chacun des 254 comtés et, avec 53 % de participation, il parvient à déstabiliser Ted Cruz. En effet, il obtient 48,3 % contre 50,9 % à Ted Cruz. Et surtout, Beto O’Rourke rassemble plus de 4 millions de voix sur son nom, soit près de 168 000 voix de plus que Hillary Clinton en 2016, alors que la participation était de 59,4 % deux ans plus tôt. Beto O’Rourke l’emporte à Tarrant County, devenant le premier démocrate à remporter ce comté depuis Lloyd Bentsen en 1988. Il fait également basculer Jefferson (Beaumont) et Nueces (Corpus Christi). Il devance Ted Cruz dans 16 des 36 districts congressionnels, et la dynamique de sa campagne aide les candidats démocrates à renverser plusieurs sortants GOP. Dans la métropole de Dallas-Fort Worth, le démocrate Colin Allred fait basculer le 32e district, en battant le sortant Pete Sessions par 52,3 % contre 45,8 %. Beto O’Rourke l’a emporté avec 55 %. Dans le 24e district voisin, il s’en est fallu de peu pour que le sortant Kenny Marchant ne connaisse le même sort : il n’est réélu qu’avec 50,6 % contre 47,5 % à la démocrate Jan McDowell. De son côté, Beto O’Rourke a remporté 51 %. Dans la région d’Houston, Lizzie Fletcher s’empare du 7e district (où le démocrate a rassemblé 53 %), avec 52,5 % contre 47,5 % au sortant GOP John Culberson. Dans le 22e district, qui rassemble les banlieues sud d’Houston, Pete Olson sauve son siège : il obtient 51,4 % contre 46,5 % aux démocrates. Dans le 10e district, qui s’étend d’Austin aux banlieues ouest d’Houston, le sortant Michael McCaul ne remporte que 51,1 % contre 46,8 % au démocrate Mike Siegel. De son côté, Beto O’Rourke devance de peu Ted Cruz avec 49,6 % contre 49,4 %. Dans le 31e district (banlieues nord d’Austin), John Carter n’est réélu qu’avec 50,6 % face à la démocrate Mary Hegar, qui récolte 47,7 %. Dans le 21e district – qui réunit des zones rurales à la banlieue sud d’Austin et à la banlieue nord de San Antonio –, le candidat GOP Chip Roy obtient 50,2 % contre 47,6 % au démocrate Joseph Kopser. Enfin, dans le 23e district, le long de la frontière mexicaine, Will Hurd est réélu avec moins de mille voix d’avance sur son adversaire démocrate, Gina Ortiz Jones (49,2 % contre 48,7 %).

Désormais, le Texas peut être un État compétitif, du fait de l’accroissement important de sa population latina, qui vote très largement pour les démocrates. En 2011, 69,8 % de la population texane âgée de moins d’un an faisaient partie d’une minorité. Si le vote des minorités sera sans doute encore insuffisant pour permettre aux démocrates de reconquérir le Texas en novembre prochain, les scrutins de 2024 et 2028 promettent d’être riches en enjeux. D’autant plus qu’après 2020, le Texas devrait gagner 3 nouveaux grands électeurs, passant ainsi à 41.

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