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Un tour de France littéraire, géographique, social et politique

24/07/2019 6’
Laurent-David Samama Laurent-David Samama
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Le Tour de France est un moment sportif à part dans le cœur des Français. Pour Laurent-David Samama, membre de l’Observatoire du sport de la Fondation Jean-Jaurès, il constitue une expérience populaire unique, tout à la fois sensible, littéraire, géographique et politique, ce qui en fait un marqueur de culture, ancré dans le territoire et le grand récit national.

Un marqueur de culture

Un mois de compétition, semblable à un gigantesque road-trip à travers la France. À la clef de ce périple : 3 480 kilomètres conduisant 176 coureurs de Bruxelles à Paris en 21 étapes, 30 cols, 7 épreuves de montagne, 2 contre-la-montre et un maillot jaune légendaire qui fête, cette année, son centenaire. Aucun doute possible : le Tour de France, compétition reine du calendrier cycliste mondial, relève de l’épopée. Et puisqu’il parcourt la France en (re)dessinant ses frontières et ses contours, en l’explorant dans ses recoins et jusque dans ses profondeurs, il fonctionne comme un révélateur. Mieux qu’une enquête d’opinion, plus charnel qu’une élection, la compétition fonctionne comme un thermomètre des passions hexagonales. C’est ce que nous explique la journaliste Béatrice Houchard dans son essai Le Tour de France et la France du Tour[1] : « Pendant la course, la vie continue. Les événements n’ont pas manqué au cours des mois de juillet des cent dernières années : signature du traité de Versailles, accords de Genève, fin de la guerre d’Indochine, victoire de Charly Gaul faisant écho au retour du général de Gaulle en 1958, suites des remous des émeutes de Mai 68, premier pas sur la Lune quelques heures après la première victoire d’Eddy Merckx. Mille histoires lient le Tour et la politique, les champions et les présidents. » Dans un étrange et complexe voisinage, il se pourrait ainsi que la course accompagne les Français au-delà même de l’exploit sportif. Que le Tour de France constitue une expérience populaire unique, tout à la fois sensible, littéraire, géographique et politique, comme l’écrit dans une langue nostalgique la romancière Annie Ernaux[2] : « Nous sommes des millions à avoir des moments de notre vie inséparables du Tour. Bobet, Anquetil et les autres font partie de notre mémoire, de notre imaginaire, de nous-mêmes. Source de rêves et d’émotions, ils nous ont d’une façon ou d’une autre, à un moment, aidés à vivre. C’est cela même qui définit une culture. Le Tour de France a été, demeure, l’épreuve sportive la plus populaire. Populaire au sens où Victor Hugo et Charlot l’étaient : qui intéresse et touche (atteint et émeut) un grand nombre de gens. Qui, aussi, offre le moins de distance avec la vie quotidienne, le corps. De fait, c’est le cyclisme entier qui est populaire, l’homme et sa machine. » Plus qu’une compétition, donc. Un marqueur de culture, ancré dans le territoire et le grand récit-nation doublé d’un incroyable vecteur d’émotion. C’est l’idée développée au détour d’un chapitre de son roman Au plaisir de Dieu par feu l’académicien Jean d’Ormesson[3] : « Beaucoup plus que Deschanel, que Fallières, que Lebrun, Petit-Breton et Antonin Magne étaient les successeurs de Saint Louis et d’Henri IV puisqu’ils soulevaient le peuple et que le peuple les aimait. » Et tandis que, lancés dans une course contre le temps, les coureurs défilent en un instant furtif, la littérature prend le relais pour écrire la légende et fixer les souvenirs. Ceux d’un Tour de France qui imprime la rétine, pénètre l’inconscient collectif pour se frayer une place, au même titre que d’autres vénérables institutions, dans le cœur des Français.

Des mots et une géographie

De Louis Aragon à Albert Londres, de Colette à Benoît Heimermann en passant par Antoine Blondin, ils sont nombreux les écrivains à avoir sucé la roue du peloton, sans compter les kilomètres, à la recherche de l’inspiration autant que d’eux-mêmes. Roland Barthes lui-même, dans ses Mythologies[4] s’est pris au jeu en décortiquant ses ressorts sociologiques, psychologiques, philosophiques. Des passages d’une justesse toujours très actuelle : « Il y a une onomastique du Tour de France qui nous dit à elle seule que le Tour est une grande épopée. Les noms des coureurs semblent pour la plupart venir d’un âge ethnique très ancien, d’un temps où la race sonnait à travers un petit nombre de phonèmes exemplaires (Brankart le Franc, Bobet le Francien, Robic le Celte, Ruiz l’Ibère, Darrigade le Gascon). » À ces premières considérations, Roland Barthes poursuit en conférant un caractère littéraire à la compétition. Au fil de sa réflexion, le philosophe assimile ainsi le temps de l’étape pour le coureur cycliste à celui du roman pour le lecteur. Et il n’est pas avare en références : « Le Tour dispose d’une véritable géographie homérique. Comme dans l’Odyssée, la course est ici à la fois périple d’épreuves et exploration totale des limites terrestres. Ulysse avait atteint plusieurs fois les portes de la Terre. Le Tour, lui aussi, frôle en plusieurs points le monde inhumain : sur le Ventoux, on a déjà quitté la planète Terre, on voisine là avec des astres inconnus. » Au-delà du tracé, il résulte de cette traversée chaque année différente une géographie mise en mots, racontant des époques, des revanches et l’évolution des valeurs. C’est ainsi qu’au lendemain de la Première Guerre mondiale, alors que la France se relève à peine de quatre années d’un conflit ayant décimé ses forces vives et abîmé son paysage, la Grande Boucle renaît de ses cendres, faisant fi de l’adversité. C’était alors autant une question de fierté nationale qu’une façon de mettre du baume au cœur. Et plus encore le moyen bien visible de saluer le retour de l’Alsace et de la Lorraine « dans le giron de la Nation », pour reprendre les termes d’Éric Fottorino dans son dernier livre Mes Maillots jaunes[5] . Une opération de communication avant l’heure sous forme de reconquête : « Henri Desgrange l’avait claironné à peine séchée l’encre de l’Armistice : ’Le prochain Tour de France, le treizième du nom, va se disputer l’an prochain, en juin-juillet, avec, cela va sans dire, une étape à Strasbourg’ […] Peu lui importait l’état des routes, les pénuries de nourriture ou de matériel, ou le peu d’hôtels près d’accueillir le maigre peloton – ils furent soixante-neuf au départ – des forçats volontaires. C’était une question d’honneur et de fierté nationale. » Et pour « retrouver par le tracé du Tour les contours de la France en grand », ce tour 1919 fut « comme une première revanche du coq à gros bec sur le casque à pointe ». D’ailleurs, Henri Desgrange, dans une envolée lyrique empreinte de nationalisme, ne clamera-t-il pas dans L’Auto du 28 juin de la même année : « Strasbourg ! Metz ! Et ce n’est pas un rêve ! Nous allons là-bas, chez nous. Nous verrons de Belfort à Haguenau, toute la ligne bleue des Vosges qu’avant la guerre nous contemplions à notre droite. Nous allons longer le Rhin. […] Avec Strasbourg et Metz, nos ambitions sont repues ; le Tour de France est complet. Il nous fallait, après le patois normand, le dialecte breton, les cigales chantantes des idiomes méridionaux, les rudesses du flamand, il nous fallait la joie du parler alsacien : il nous manquait l’entrée triomphale à Strasbourg où vont nous accueillir les vols harmonieux des cigognes et les ailes de la coiffe de nos jolies filles d’Alsace. » Rien de moins !

Des mots et de la politique

Des ballons d’Alsace aux contreforts des Pyrénées, 10 à 15 millions de spectateurs se massent chaque année sur le passage des champions, sans compter les 190 pays dans lesquels est diffusée la Grande Boucle. Un public coloré et bigarré décrit par le romancier Antoine Blondin, l’auteur d’Un singe en hiver[6], dans sa langue gouailleuse : « Je me suis étonné d’être dans cette caravane qui décoiffe les filles, soulève les soutanes, pétrifie les gendarmes, transforme les palaces en salles de rédaction, plutôt que parmi ces gamins confondus par l’admiration et chapeautés par Nescafé. » France du bas et France du haut se mélangent comme un seul homme. L’extase dépasse la classe. Elle est intergénérationnelle. Parmi ces Français en liesse, l’ouvrier côtoie le baron local… Et les présidents de la République ! Enfant, François Hollande aurait, de son propre aveu, rêvé d’un destin de maillot jaune plutôt que de la fonction de premier des Français. Son meilleur ennemi en politique, Nicolas Sarkozy, n’est pas en reste. Il est capable de réciter le classement général du Tour par cœur, brille par la justesse de ses pronostics. Plusieurs fois au cours de leurs mandats respectifs, les deux prédécesseurs d’Emmanuel Macron furent aperçus dans les voitures officielles pour suivre les « débats », au ras du bitume. « Je reviendrai toujours sur le Tour de France. Je ne viens pas par obligation [...], je viens pour mon propre plaisir ! », précisait François Hollande à l’issue d’une étape en Lozère, en 2015. Mais qu’en était-il à l’époque où l’Hexagone avait l’oreille rivée au transistor ? Du général de Gaulle à Valéry Giscart d’Estaing, les locataires de l’Élysée ont toujours utilisé la compétition pour communiquer. Passionné de vélo et jamais avare d’un tour au Vel’ d’Hiv comme il le raconte lui-même dans L’Abeille et l’Architecte[7], François Mitterrand décrit précisément l’empreinte du Tour : « Chaque mois de juillet, surgit magiquement un État dans l’État : le Tour de France. Et cet État confine à l’état de grâce. » Ces mots du président socialiste décrivent un temps de l’insouciance. Ils dépeignent l’image d’Épinal d’une France sereine et profitant du boom économique des Trente Glorieuses. Un pays qui se paie le luxe de freiner pour vibrer, un mois durant, au rythme des échappées et des chutes, des bordures et des sprints. Comme un chaleureux répit au bénéfice de la sieste et des corps alanguis. Un énième bénéfice de la douceur de vivre à la française et des congés payés. Avec ce rythme de vie au ralenti, on a presque l’impression que la vie politique s’est interrompue. En témoigne ce bon mot d’Antoine Blondin, encore lui, qui ose en pleine euphorie pro-général de Gaulle cette saillie mémorable : « Le général de Gaulle est le président de la France pendant onze mois. Mais en juillet, c’est Jacques Goddet[8]. » Pourtant, lorsque l’édition 1960 de la Grande Boucle traverse Colombey-les-deux-Églises, la course s’interrompt. Les coureurs descendent de vélo. Pour la première et unique fois de son histoire, le Tour s’arrête pour saluer un personnage illustre. Maxime Le Naggard raconte[9] : « Jacques Goddet déclare alors à l’aide d’un porte-voix : ’Le Tour salue affectueusement le président de Gaulle.’ Venu, comme tout bon Colombéen, assister au passage des coureurs dans sa ville, le Général s’avance vers les leaders du peloton, lesquels ôtent aussitôt leur casquette en signe de respect. » L’image est saisissante. L’aura héroïque de de Gaulle profite au Tour. En saluant ses champions, le libérateur institutionnalise la compétition.

Des mots et des faits sociaux

Dans Anquetil tout seul, le romancier Paul Fournel[10] rappelle combien le Tour de France est né d’un besoin de mots, « d’un besoin de récit ». Plus grand spectacle sportif gratuit au monde, la Grande Boucle traverse mille paysages, villes, contrées, régions. En venant rouler au pied de son habitation, il offre divertissement et souvenirs au quidam tandis que les autres manifestations de l’entertainment moderne demandent immanquablement de se déplacer pour communier. Or, puisqu’il vient à la rencontre du public jusqu’aux confins du territoire, le Tour constitue un baromètre fiable de l’humeur des Français, mais également le meilleur moyen de faire entendre leurs revendications. C’est ainsi que le 7 juillet 1982, suite à l’envahissement de la route par les sidérurgistes d’Usinor, la cinquième étape de la Grande Boucle reliant Orchies à Fontaine-au-Pire finira par être annulée. Raison du mouvement : les ouvriers sont furieux d’avoir appris, la veille, que le train à bandes, dernier fleuron de l’empire sidérurgique, allait disparaître. Plus près de nous, le 24 juillet 2018, à l’occasion de la seizième étape reliant Carcassonne à Bagnères-de-Luchon, c’est une interruption de course spectaculaire qui a lieu. Après une trentaine de kilomètres, le Tour se voit stoppé par une manifestation d’agriculteurs en souffrance qui dégénère. Les heurts sont relativement violents. Une partie du peloton est malencontreusement aspergée de gaz lacrymogène. Peu à peu naît un fantasme dans l’esprit des Français : s’adosser au Tour pour faire entendre sa voix. L’écrivain Philippe Bordas explique[11] « Le vélo, très vite, devient un sport de prolétaires fous, fous de cette force populaire qui ne peut pas s’exprimer autrement. Le vélo devient l’outil d’une revendication sociale, esthétique et même métaphysique, parce que ces exploits sont surnaturels – ces mecs-là, par la douleur et la rédemption, se revendiquent comme des Christ vivants. » Par son tracé, le Tour de France redonne ainsi vie à une France oubliée. « Dans beaucoup de villages traversés par le peloton, écrit Béatrice Houchard dans Le Tour de France et la France du Tour[12], il n’y a plus de bureau de Poste, plus de maternité, plus de commerces, parfois plus d’école ni de médecins, plus de cafés. Mais il reste le Tour de France de temps en temps. En prime, la route est refaite pour l’occasion, c’est toujours ça de pris. » Historiquement, les cyclistes sont issus des classes populaires. Ils vivent le plus souvent en province, loin des centres urbains et font peu d’études. Dès lors, l’exploit à vélo devient un moyen d’avoir voix au chapitre. Il suffit de voir les deux « campagnards » Jacques Anquetil et Raymond Poulidor, l’un Normand, l’autre Creusois, pour mesurer cette ascension sociale offerte par la petite reine. Si les deux icônes souffraient largement en pédalant, ils s’extirpaient aussi et surtout d’une condition de petits paysans qui ne cadrait pas avec leurs désirs… C’est bien l’idée développée par Jean-Louis Ezine, dans La Revue des Deux-Mondes : « Le rapport à la souffrance est aussi très particulier dans le cyclisme, explique-t-il. Nombre de spécialistes s’entendent à dire que le cyclisme est physiquement l’épreuve sportive la plus dure avec la boxe. Cela suppose d’être capable de maîtriser toutes les émotions négatives que sont les souffrances physiques pour accomplir certaines choses. Bernard Hinault m’a dit un jour “il faut être fils de pauvre pour aimer se faire mal à la gueule”. On pourrait y voir une forme de masochisme. Sauf que lorsqu’il s’agit de l’appliquer au sport, où il faut donner le meilleur de soi, c’est un dépassement. »

À la faveur de l’irruption des « gilets jaunes » dans le débat public, il se pourrait que toutes les thématiques évoquées plus haut, à savoir la géographie, la politique et la question sociale convergent sur cette édition 2019 du Tour de France. Et l’on pourrait alors dresser un parallèle symbolique et politique entre le jaune du maillot du leader au classement général, imitant celui du gilet des manifestants qui auront, tout au long de l’année, repris corps avec le territoire. « Et le peuple pédale dans la misère » disait bien une banderole déployée cette année en début de Tour. Finissons cette note par un détail loin d’être anecdotique. Pour le meilleur et pour le pire, « gilets jaunes » et coureurs de la Grande Boucle ont en commun l’aire géographique du rond-point devenue lieu de réunion et de dangers. Philippe Bordas l’explique dans les colonnes de L’Obs : « À ses débuts, le Tour montrait le peuple tel qu’il était. Le peuple des corons, le peuple des paysans. Aujourd’hui, la représentation du peuple et du néo-petit-peuple, ce sont les cités de France. Or, la vraie physionomie du pays n’est pas montrée. Sauf les ronds-points qui font les chutes. » L’analyse sonne comme un avertissement. Ce sera dans sa capacité à se reconnecter à la France des territoires que sera jugée la fin du quinquennat d’Emmanuel Macron. Et à ce titre, le Tour de France pourra représenter un sprint conduisant à la victoire. Ou un affaissement menant à l’abandon…

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