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Une histoire mondiale de la France

04/04/2017 4’
Christian Birebent
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Si les histoires de France ne sont pas rares, L’histoire mondiale de la France  éditée sous la direction de Patrick Boucheron (Seuil, 2017, 794 pages) suscite un large intérêt auprès du public et quelques belles controverses. En même temps que la sortie de l’ouvrage, la revue L’Histoire publiait un grand entretien du maître d’œuvre du projet. Libération évoque « une histoire sans grands hommes ni grandes majuscules » mais note que « sans doute cette ambition pousse-t-elle parfois un peu trop loin le paradoxe ». Quel est l’objet du débat ?

Patrick Boucheron, médiéviste, spécialiste de l’Italie et notamment des villes, professeur à Paris 1, titulaire de la chaire « Histoire des pouvoirs en Europe occidentale » au Collège de France, a réuni une équipe de coordinateurs (Nicolas Delalande, Florian Mazel, Yann Potin, Pierre Singaravélou) et 112 auteurs, spécialistes reconnus et jeunes chercheurs, pour produire ce gros ouvrage de près de 800 pages. Ils ont souhaité « écrire une histoire de France accessible et ouverte, en proposant au plus large public un livre innovant mais sous la forme familière d’un collection de dates, afin de réconcilier l’art du récit et l’exigence critique ». Ils veulent faire une histoire qui « ne déserte pas plus les hauts lieux qu’elle ne néglige les grands personnages. Il s’agit moins d’élaborer une autre histoire que d’écrire différemment la même histoire ». Ils ne cachent pas que leur ambition est aussi politique « dans la mesure où elle entend mobiliser une conception pluraliste de l’histoire contre l’étrécissement identitaire qui domine aujourd’hui le débat public ». Alors que celui-ci se polarise sur les questions d’identité, ces historiens refusent de céder aux « crispations identitaires » l’objet « histoire de France ». Dans une formule bien balancée, Patrick Boucheron explique qu’ils n’ont pas l’intention de chanter les louanges d’une « France mondialisée pour exalter l’essor glorieux d’une nation vouée à l’universel » ou celles des « métissages heureux et des circulations fécondes ». L’objectif n’est pourtant qu’en partie rempli.

On prend plaisir à se promener dans ces 146 dates, histoires petites et grandes, à être surpris, intéressé. Les auteurs revisitent un certain nombre de questions, d’événements déjà bien connus mais étudiés sous un angle différent. Ainsi quand Marie-Céline Isaïa évoque le couronnement de Charlemagne, elle montre que le souverain franc prend la décision de rompre avec le pouvoir impérial de Byzance, qu’il ne s’agit pas d’un retour à un Empire unique mais d’une territorialisation des pouvoirs figeant la partition Occident-Orient. Isabelle Rosé s’intéresse à la fondation de Cluny par le duc d’Aquitaine, Guillaume le Pieux et Ingilberge, sœur du roi de Provence. Plutôt que de décrire la puissance de l’ordre, elle explique la naissance de cette institution majeure de la réforme de l’Église par le jeu des pratiques seigneuriales du premier âge féodal.

L’ouvrage insiste sur l’apport d’individus, de communautés, d’histoires à notre histoire commune. Dans « Troyes, capitale du Talmud », Juliette Sibon souligne l’importance de Rachi, rabbin et commentateur de la Bible et du Talmud dont les travaux innervent la tradition juive comme l’exégèse chrétienne. Au début du XIIe, Étienne Harding, abbé de Cîteaux, produit une vision plus « sûre » des Écritures grâce notamment à sa collaboration avec des rabbins. Alban Bensa, traitant de la révolte kanake de 1917, s’intéresse aux guerriers « décidés à faire reconnaître aux leurs un minimum de droits » comme aux chefferies loyalistes s’opposant aux premiers et soutenant l’effort de guerre dans la métropole lointaine.

L’Histoire mondiale de la France aborde des dates-clés, des questions majeures mais aussi des thèmes moins convenus, plus originaux. Ainsi Jean-Loup Abbé explique que l’assèchement de l’étang de Montady, dans l’Hérault, témoigne de la vigueur de la croissance agraire du XIIIe siècle et d’une longue tradition de l’eau remontant à l’Antiquité et aux apports des Arabes d’al-Andalus. Pour Pierre Monnet, la bataille de Bouvines dévoile aussi le « tracé d’une Europe à plusieurs vitesses ». Les constructions mieux structurées par des rois appliquant une polarisation des structures et des fidélités s’opposent à un « jeu perpétuel d’équilibre entre princes et rois selon un modèle plus horizontal ». 

Ce livre donne aussi à voir des chemins possibles qui n’ont pas été pris. Claire Fredj s’intéresse au projet de royaume arabe de Napoléon III en Algérie. Il déclare que « les indigènes ont, comme les colons, un droit égal à ma protection et je suis aussi bien l’empereur des Arabes que l’empereur des Français ». La France doit apparaître comme le sauveur de la « nationalité arabe » en Algérie, en faire un modèle pour sa politique étrangère en Méditerranée. La tentative est torpillée avant même la chute de l’Empire et c’est une assimilation bâtarde que fera prévaloir la IIIe République.

Nombreux sont les articles qui constituent de solides synthèses sur une question, comme « De la Grande Guerre à la Première Guerre mondiale » de Bruno Cabannes. Il part des cimetières de combattants venus du monde entier en Picardie et du monument de Thiepval pour aboutir à une synthèse consacrée à l’impact de la Weltkrieg à l’échelle du globe, sur les sociétés, les territoires, sans oublier les actions humanitaires visant à préserver « l’humanité commune et ses droits », un de ses thèmes de recherche. L’ensemble n’est pas nouveau mais complet, synthétique et fort bien rédigé. De même Marc Lazar ne se contente pas d’aborder la « mort de Staline » mais décrit et explique l’importance et la durée des liens tissés en France avec l’URSS.

Cet ouvrage ambitieux, pourtant, n’emporte pas totalement l’adhésion et suscite des réserves.

Les articles sont certes différents mais aussi inégaux. Celui qui clôt l’ouvrage, signé par Emmanuel Laurentin, « Le retour du drapeau », faisant maladroitement le lien entre les manifestations de 2015 et le défilé du 14 juillet 1989, une « exhibition patriotique mais mondialisée », apparaît vain. Alors que l’ouvrage n’est pas censé être le porte-voix à tout prix des « métissages heureux », certains rapprochements semblent excessifs. François-Xavier Fauvelle intitule son article « 719. L’Afrique frappe à la porte du pays des Francs ». Son évocation du site de Ruscino, près de Perpignan, occupé au VIIIe siècle par une bande arabo-berbère, ensuite chassée par des Francs, est très vivante. Pour l’auteur, une mère chrétienne y a enterré, comme partout en al-Andalus, son mari ou son fils musulman. Toutefois « en élaborant nos généalogies imaginaires ou matérielles, on a expulsé de nous le souvenir de cette tombe (…). Mais cette place dans le cimetière commun, nous avons échoué à la retrouver ou à la reconnaître en nous ». Certes, mais peut-être aussi ne s’agit-il que d’une tombe ? Ne sollicite-t-on pas un peu un exemple au profit d’une vision de la société contemporaine ? D’autres auteurs semblent céder au goût du paradoxe. Yann Potin dans « La France aux Anglais ? » propose une interprétation, intéressante mais compliquée et contestable, du Traité de Troyes, imposé en 1420 par les Anglais à Charles VI, le roi fou. Il peut être stimulant de le rapprocher du projet d’union franco-anglaise soumis à Paul Reynaud lors d’un autre désastre en juin 1940. Pour l’auteur, le traité de Troyes répondrait à « une croyance fondamentale des sociétés médiévales, à mille lieues de toute construction étanche des « nations », où l’unité est synonyme d’universalité ». « L’utopie pacifique » a pourtant été imposée dans un contexte de désastres et de guerre civile. Le contenu même du traité n’est d’ailleurs guère évoqué, notamment la perte de la Normandie. On peut préférer à cette approche ce qu’avance Boris Bove dans son ouvrage sur la Guerre de cent ans : « L’union dynastique à l’ancienne se trouvait en porte-à-faux avec le développement croissant du sentiment national de part et d’autre de la Manche…. »[1].

Autre étonnement : la présentation de ce gros ouvrage est bien triste, sèche, aussi gaie qu’un long article universitaire. L’Identité de la France de Fernand Braudel[2], évoquée comme référence par Patrick Boucheron, nous enchante aussi par ses croquis, ses schémas, ses nombreuses illustrations. Un cahier de cartes des nombreux lieux évoqués, présentant l’évolution de la France comme les autres possibilités qui n’ont pas advenu – littoral atlantique du XVIIIe siècle, « grande France » de 1811 – aurait été bienvenu et réalisable à peu de frais. Ainsi l’article sur l’étang de Montady aurait gagné à être illustré[3].

L’ouvrage apparaît original mais ne s’inscrit pas moins dans une série de publications faisant appel à de nombreux spécialistes sur un sujet précis comme le Livre noir du communisme, déjà ancien[4]. Récemment, les deux conflits mondiaux ont été à l’origine de sommes importantes : La Première Guerre mondiale. Cambridge History sous la direction de Jay Winter, 1937-1947 La guerre-monde de  Robert Frank et Alya Aglan, l’Encyclopédie de la Seconde Guerre mondiale dirigée par Jean-François Muracciole et Guillaume Piketty[5].

S’agit-il d’une œuvre fondatrice ? Le projet né au lendemain des attentats de 2015, et alors que le débat politique est pollué par les querelles récurrentes sur l’identité nationale, est moins clair qu’il n’y paraît. Il est aussi sans doute issu des différends entre les historiens quand Nicolas Sarkozy a voulu créer, en vain, une « Maison de l’histoire de France ». La France contemporaine est issue de populations diverses, de flux nombreux, etc. Tout ceci est aujourd’hui bien ancré, compris, étudié, voire transposé dans les manuels scolaires. Boulainvilliers et les images d’Épinal ne résument pas l’histoire de France d’aujourd’hui. L’alternative entre une histoire réactionnaire censée monopoliser le « récit national » et une histoire progressiste qui finalement en proposerait un autre n’est pas aussi tranchée. Des partisans du récit national – ou plutôt d’un certain récit national – se font entendre. Et alors ? N’est-ce pas leur donner beaucoup d’importance ? Par ailleurs, le récit national n’est pas l’apanage de notre pays. 

Au final, L’Histoire mondiale de la France est un livre mosaïque, une grosse chronologie commentée et… une histoire de France supplémentaire.

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