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Vendanges présidentielles : quand du vin coulent les votes

03/10/2018 14’
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Les orientations politiques des vignobles français sont loin d’être homogènes. Les plus prestigieux d’entre eux font figure d’enclaves aisées quand d’autres sont en crise et subissent de plein fouet la concurrence étrangère ou la financiarisation de leur filière. Ainsi, au cœur même d’un espace périphérique agricole, on retrouve la ligne de fracture entre les gagnants et les perdants d’un système économique mondialisé. Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach livrent leur analyse pour la Fondation Jean-Jaurès.

L’opposition entre une France rurale acquise au Front national et une France des métropoles ayant soutenu Emmanuel Macron lors de la dernière élection présidentielle s’est imposée dans les représentations et les commentaires. Cette grille de lecture, qui renvoie à la dichotomie entre régions gagnantes et perdantes de la nouvelle donne économique, constitue un cadre interprétatif général de la géographie électorale du pays assez valide et opérant. 

Pour autant, toutes les zones périphériques ne sont pas logées à la même enseigne et certaines parviennent à tirer leur épingle du jeu, notamment les littoraux et les lieux touristiques. En effet, comme l’a récemment souligné le sociologue Jean Viard pour la Fondation Jean-Jaurès[1], l’activité touristique et la valorisation des territoires constituent des aspects majeurs pour comprendre les nouvelles dynamiques spatiales. De la même façon, l’analyse électorale des vignobles permet d’affiner la compréhension de la géographie électorale française.

En Bourgogne, un effet « grand cru » favorable au candidat des Républicains

Dans la prestigieuse côte de Beaune, le tropisme filloniste du vignoble apparaît très clairement. Le candidat des Républicains est en tête au premier tour de l’élection présidentielle dans quasiment toutes les communes situées dans le périmètre restreint de ce terroir. Les scores oscillent autour de 30 % aux extrémités nord (Aloxe-Corton, Chorey-lès-Beaune) et sud (Santenay), mais sont nettement plus élevés dans le cœur de la côte de Beaune. François Fillon dépasse ainsi les 40 % à Meursault (40,5 %), Chassagne-Montrachet (43,2 %) ou bien encore à Pommard (45,7 %). Le record est enregistré à Volnay : 56,7 %. À l’est, dans l’appellation moins prisée des hautes côtes de Beaune, les villages placent régulièrement François Fillon en tête, mais en lui accordant des scores moins élevés. 

En remontant en direction du nord la route des vins de Bourgogne, on pénètre dans le terroir mondialement connu de la côte de Nuits. Ici aussi, le candidat de droite enregistre de bons résultats, mais qui se situent en deçà de ceux de la côte de Beaune. Une nouvelle fois, c’est au cœur de ce périmètre que le phénomène est le plus spectaculaire : 50 % à Vosne-Romanée, puis autour de 30 % à Vougeot, Chambolle-Musigny et Morey-Saint-Denis, communes concentrant l’essentiel des grands crus. Comme dans la côte de Beaune, les scores sont moins élevés aux deux extrémités de la côte de Nuits.

Hormis l’effet richesse qui joue le plus dans le cœur de la microrégion, où sont situés les appellations et les domaines les plus prestigieux, la composition de la population influe également. En dépouillant le recensement de l’Insee, on constate en effet que la proportion d’agriculteurs est la plus élevée dans le cœur de la zone, qui est donc sociologiquement et culturellement la plus typée en termes d’identité viticole. On dénombre ainsi 18,8 % d’agriculteurs à Vosne-Romanée et 12,2 % à Chambolle-Musigny contre seulement 2,5 % à Comblanchien et 0,7 % à Corgoloin au sud de la côte et, de la même façon, 5,1 % à Fixin, 1,5 % à Couchey ou 0,9 % à Marsannay à l’extrémité nord de ce territoire. Bien que situées dans le périmètre de la côte de Nuits, ces dernières communes se trouvent également dans la périphérie dijonnaise, ce qui leur confère un profil périurbain qui se traduit au plan sociologique, on l’a vu, par une faible présence d’agriculteurs et, au plan électoral, par une audience significative pour Emmanuel Macron. Le candidat d’En Marche arrive ainsi en tête à Marsannay, Fixin et Brochon, alors que ses scores sont nettement plus limités dans la partie centrale de la côte de Nuits.

Hors de ce terroir économiquement très favorisé acquis à la droite, dans les zones rurales situées hors de l’influence dijonnaise, la domination de François Fillon est cette fois contestée la plupart du temps par le FN. C’est le cas notamment dans la plupart des petits villages appartenant à l’appellation moins prestigieuse du bourgogne-hautes-côtes-de-nuits où Marine Le Pen vire le plus souvent en tête. L’audience augmente crescendo lorsque l’on quitte la zone viticole et que l’on descend dans la plaine, notamment en direction de l’est. Il s’agit là d’un phénomène intéressant, que nous allons retrouver dans bon nombre de régions. L’existence d’un vignoble renommé a permis le maintien d’une activité agricole significative, ce qui favorise la droite. On constate en effet au plan national que, dans les communes rurales, le vote Fillon est corrélé très positivement à la proportion d’agriculteurs vivant dans la commune. 

 

Les scores au premier tour de l’élection présidentielle de 2017 dans les communes de moins de 1 000 habitants (700 inscrits) en fonction du taux d’agriculteurs dans la population communale

 

Le vote Le Pen est également corrélé avec cette variable, mais négativement. Pour le dire autrement, dans le monde rural, plus une commune a préservé une identité et une population agricoles, et plus elle a voté en faveur de François Fillon et moins elle s’est tournée vers Marine Le Pen. Dans les campagnes, cette dernière réalise en revanche ses meilleurs résultats dans les communes n’ayant plus aucune activité agricole. 

L’existence d’une appellation reconnue, en ce qu’elle permet la persistance d’un tissu agricole vivace et dynamique, constitue donc un premier facteur explicatif du survote en faveur de la droite. À ce facteur vient se greffer un second paramètre, celui du degré de réputation et de la cote de l’appellation. Plus l’appellation est prestigieuse, plus le terroir mais aussi la production sont valorisés, ce qui joue énormément sur la sociologie et sur les comportements électoraux. On pourrait parler ici d’un « effet grands ou premiers crus ». Les communes qui ont la chance d’appartenir à de tels terroirs bénéficient de retombées économiques importantes, voire exceptionnelles. C’est le cas notamment en Bourgogne. Les vignerons bourguignons vendent leurs bouteilles en France et à l’étranger à prix d’or. Ils jouissent ainsi d’une situation très enviable. Cette activité lucrative et leur haut niveau de vie génèrent un halo de prospérité autour d’eux. Les professions qui gravitent autour de la vigne (négociants, courtiers, marchands de matériels agricoles, prestataires…) tirent aussi profit de cette rente de situation. Grâce à cette réputation parfois mondiale, l’hôtellerie-restauration fonctionne également très bien et génère aussi des retombées économiques importantes en surplus de l’activité viticole. Tout cela crée un écosystème particulier avec, d’une part, un revenu et un patrimoine par habitant élevés et, d’autre part, un fort sentiment d’appartenance locale et un attachement aux traditions, soit autant de facteurs favorisant le vote à droite. À cela s’ajoute le fait que ces communes bénéficient très concrètement des effets positifs de la globalisation. Leur vin est exporté aux quatre coins du monde et de nombreux touristes étrangers viennent visiter ces vignes et ces villages. Dans ces communes, le sentiment dominant est donc de faire partie du camp des gagnants de la mondialisation, ce qui a pour effet de contenir le vote frontiste, qui prospère dans d’autres territoires ruraux.

Le cas de la côte de Nuits illustre bien ce phénomène. Le vote Le Pen est assez contenu dans le périmètre de cette microrégion. Il est déjà plus élevé dans les hautes côtes de Nuits, correspondant à une appellation moins prestigieuse, et dont les villages bénéficient donc d’une situation économique moins favorisée que leurs voisins. Enfin, quand on s’éloigne de ces zones viticoles, le vote FN monte crescendo dans des terroirs où l’agriculture est moins présente ou moins lucrative et où les problématiques d’isolement, de relégation et de déclassement social sont nettement plus prégnantes.

Dans le département voisin de Saône-et-Loire, on observe le même phénomène avec, au sein de campagnes relativement acquises au FN, des enclaves fillonistes très localisées et correspondant à des appellations prestigieuses : 35,8 % à Fuissé[2] (23,6 % pour Marine Le Pen) et 33,4 % à Mercurey (contre 20,9 % pour le FN). Le rapport de force s’équilibre ou s’inverse dans des appellations un peu moins prestigieuses : 21,7 % pour les deux candidats à Rully et 24,4 % pour Marine Le Pen contre 19,5 % pour François Fillon à Saint-Véran. 

Un cas d’école : le Sancerrois, une enclave filloniste en zone frontiste

À une échelle plus restreinte, le vignoble sancerrois obéit aux mêmes logiques. Alors que Marine Le Pen domine dans les campagnes du Cher, ce terroir fait exception. C’est en effet François Fillon qui vire en tête dans les communes situées dans le cœur de l’appellation, la candidate frontiste parvenant à s’imposer sur les marges. À l’instar de ce que l’on a observé en Bourgogne, plus la proportion de viticulteurs est importante et plus la commune est acquise à la droite. Le candidat des Républicains atteint ainsi 56,7 % à Verdigny, 54,3 % à Bué, 34,3 % à Sancerre ou bien encore 35,3 % à Sury-en Vaux, contre seulement 23,2 % à Saint-Satur et 14,3 % à Ménétréol-sous-Sancerre, communes pourtant voisines mais ne comptant quasiment pas de viticulteurs.

 

Un survote Fillon dans les communes les plus viticoles du Sancerrois au premier tour de la présidentielle de 2017

Communes

Nombre de viticulteurs

Nombre d’inscrits sur listes électorales

Ratio viticulteurs/inscrits

Score de François Fillon au premier tour

Verdigny

41

270

15 %

56,7 %

Bué

38

266

14 %

54,3 %

Sury-en-Vaux

41

541

8 %

35,3 %

Sancerre

63

1 002

6 %

34,3 %

Saint-Satur

1

1 156

0 %

23,2 %

Ménétréol-sous-Sancerre

4

294

1 %

14,3 %

 

Comme le montre la carte suivante, d’une manière générale, plus on s’éloigne du cœur de l’appellation et plus le vote Fillon diminue. La carte fait apparaître un effet similaire à Menetou-Salon, autre commune viticole renommée. L’effet est néanmoins moins spectaculaire, le vote Fillon atteignant 25,3 % dans cette commune contre moins de 20 % dans les villages voisins. Cet impact plus limité, tant sur l’intensité du survote à droite que du point de vue du périmètre géographique, s’explique par le fait que nous sommes là en présence d’une appellation moins réputée et une surface plus petite. On compte environ 100 producteurs à Menetou contre environ 300 à Sancerre et l’appellation couvre 500 hectares contre 2 770 pour son illustre voisine. Dans le même ordre d’idées, du fait de l’étroitesse de l’appellationde Quincy (270 hectares et une trentaine de producteurs[3]), il n’y a pas d’effet vignoble en faveur de François Fillon dans cette autre commune viticole du Cher, qui n’a accordé que 18 % au candidat des Républicains et a placé Marine Le Pen largement en tête avec 32,2 % des voix. 

 

 

Si l’on revient au cas de Sancerre, on constate que le vote FN gagne en intensité quand on s’éloigne du cœur de l’appellation. Il se situe en dessous de 16 % à Sancerre même et dans quelques communes limitrophes. Il passe ensuite à plus de 25 % en bordure de l’appellation et grimpe jusqu’à 30 % dans un rayon de 20 à 30 kilomètres. Ces communes éloignées ne bénéficient pas de la présence d’une activité viticole rémunératrice qui dynamise l’économie locale et a permis la constitution d’importants patrimoines familiaux. Le vin de Sancerre est en effet réputé depuis des siècles et, dès la Renaissance, il était exporté dans le nord de l’Europe. Génération après génération, les vignerons et les négociants sancerrois ont su créer et capter des richesses sur ce terroir restreint. Mais cette manne a très peu irrigué les communes rurales avoisinantes. Aujourd’hui, le vin de Sancerre se négocie toujours à des prix élevés et il est prisé par une clientèle mondiale, ce qui assure la persistance de flux monétaires entrants permanents pour ces communes. Le chiffre d’affaires de la filière viticole sancerroise, qui compte environ 300 producteurs répartis sur seulement quelques communes, s’établit à 150 millions d’euros et environ 60 % sont exportés. Aucune autreactivité économique, et a fortiori agricole, n’est susceptible de faire affluer un tel volume d’argent sur un terroir aussi restreint géographiquement.

À cet aspect s’ajoute l’activité touristique. Le site pittoresque de la colline de Sancerre et de ses vignes attire chaque année près de 300 000 visiteurs qui dépensent sur place entre 20 millions et 25 millions d’euros. Mais, encore une fois, cette manne se concentre sur un périmètre géographique très circonscrit et, à part quelques rares communes limitrophes, aucune ne tire profit de la fréquentation touristique de Sancerre. La densité de restaurants et d’hôtels constitue un bon indicateur de la capacité d’une commune à capter ou non une partie de ces flux. Or, comme le montre la carte suivante, Sancerre compte pas moins de 18 restaurants et la commune voisine de Saint-Satur, 10 établissements.

Une infrastructure touristique concentrée dans le cœur de l’appellation

 

Mais la plupart des villages situés dans un rayon de 20 à 30 kilomètres ne disposent souvent d’aucun restaurant, quelques communes en comptant un ou deux. De la même manière, nous avons dénombré 4 hôtels à Sancerre et 5 à Saint-Satur, ainsi qu’un établissement dans les trois communes suivantes situées à proximité des deux précédentes : Bué, Ménétréol-sous-Sancerre et Bannay. Les autres communes de cette partie du Cher ne bénéficient pas de cette richesse complémentaire liée au tourisme, qui se concentre elle aussi dans le cœur du vignoble. On mesure également cette inégalité territoriale quand on analyse les locations proposées par un site internet comme Abritel. Sur les 26 proposées dans ce secteur géographique, la majorité se situent à Sancerre (6) ou dans les villages immédiatement limitrophes (10). Pour reprendre un adage paysan, on peut résumer la situation par la formule suivante : « Il pleut toujours où c’est mouillé ».

Un survote Fillon sur la route des vins d’Alsace mais une sévère concurrence FN/LR en Beaujolais…

Il est un autre terroir viticole où l’on retrouve le même survote en faveur de François Fillon alors que les zones rurales avoisinantes votent Marine Le Pen. Dans le vignoble alsacien, la majeure partie des communes situées sur la fameuse route des vins ont placé Fillon en tête. À l’instar de ce que l’on a observé dans la côte de Nuits, dans quelques communes périurbaines, situées notamment à proximité de Sélestat et de Colmar, c’est Emmanuel Macron qui vire en tête. En Alsace, comme en Bourgogne ou dans le Sancerrois, l’activité viticole se porte bien et les vignerons ont su valoriser leur production, qui assure à ces communes d’appréciables retombées économiques. Ces villages bénéficient par ailleurs des revenus générés par un tourisme très développé. Ces communes sont restées dans leur jus et offrent le paysage de carte postale d’une Alsace éternelle et prospère, ambiance favorisant le vote conservateur. Mais, dès que l’on s’éloigne de quelques kilomètres, cette atmosphère se dissipe rapidement et le vote frontiste devient dominant dans d’autres campagnes alsaciennes moins riantes ou bénéficiant moins de la globalisation, qu’il s’agisse de la plaine d’Alsace ou des contreforts vosgiens.

 

La route des vins d’Alsace : point d’appui du fillonisme dans la région

 

 

La situation dans le Beaujolais, autre territoire viticole bien connu, diffère quelque peu. Le candidat des Républicains se place souvent en tête, mais avec des scores nettement moins élevés qu’en Alsace, à Sancerre ou dans la côte de Nuits ou la côte de Beaune. De surcroît, alors que les écarts étaient nettement plus importants dans ces terroirs, Marine Le Pen talonne de très près François Fillon dans les appellations les plus réputées du Beaujolais (Fleurie, Morgon, Chiroubles, Chénas, etc.), comme le montre le tableau suivant.

 

Les votes Fillon et Le Pen au premier tour de la présidentielle de 2017 dans certaines communes du Beaujolais

Communes

Score de François Fillon au premier tour

Score de Marine Le Pen au premier tour

Écart

Regnié

28 %

25,4 %

+2,6 points

Fleurie

27,8 %

27,1 %

+0,6 point

Villié-Morgon

27,5 %

25 %

+2,5 points

Chiroubles

25,8 %

25,4 %

+0,4 point

Odenas (brouilly)

25,6 %

26 %

–0,4 point

Chénas

24,7 %

22,6 %

+2,1 points

Salles-Arbuissonnas-en-Beaujolais (beaujolais-villages)

24,5 %

25,4 %

–0,9 point

Le Pérréon (beaujolais-villages)

23,2 %

31 %

–7,8 points

Vaux-en-Beaujolais (beaujolais-villages)

19,3 %

29,6 %

–10,3 points

 

Bien que le beaujolais soit également mondialement connu et qu’il s’exporte aussi beaucoup, ce vin est commercialisé à des prix nettement moins élevés que les crus de Bourgogne ou d’Alsace. Les retombées économiques sont dès lors moins importantes et l’opulence de ces villages est réelle, mais moins marquée que le long des routes des vins alsacienne et bourguignonne ou à Sancerre.

L’influence de la réputation d’un terroir et de la valorisation de sa production viticole sur la sociologie du territoire et, partant, sur les comportements électoraux se lit également à l’échelle même du vignoble du Beaujolais. Sauf exception, le score de François Fillon est en effet plus élevé dans les lieux correspondant aux appellationsles plus prestigieuses (Morgon, Fleurie, Chénas…) situées au cœur du vignoble, où il devance symboliquement Marine Le Pen, alors que cette dernière prend l’ascendant sur son rival dans bon nombre de communes appartenant à l’appellation moins cotée du beaujolais-villages. 

… comme en Champagne et dans le Bordelais

En Champagne, peut-être en partie du fait de la très forte valeur générique de la marque « champagne » tant au plan national qu’à l’export, l’effet de l’appellation semble avoir un moindre impact sur les votes. Si l’on considère uniquement le département de la Marne, par exemple, dans les 16 communes qui bénéficient de l’appellation grand cru, François Fillon obtient en moyenne 28 % contre 29,2 % pour Marine Le Pen. Ce rapport de force s’établit ensuite à 32,6 % pour Fillon contre 26,3 % pour Le Pen en moyenne dans les 39 communes classées en premier cru. C’est donc en zone grand cru que Marine Le Pen réalise en moyenne ses meilleurs scores et elle y devance le candidat des Républicains, qui est en revanche en tête dans les zones premier cru. Le champagne se vendant à très bon prix, l’effet du classement joue moins qu’en Bourgogne, par exemple.

Les différences de comportements électoraux apparaissent non pas entre grand cru et premier cru, mais selon les terroirs. Ainsi, comme le montre le graphique suivant, au sein des communes classées en premier cru, les rapports de force sont totalement inversés entre la montagne de Reims, où François Fillon domine très largement, et les vignobles de la région d’Épernay (rattachés soit à l’appellation vallée de la Marne, soit à celle de la côte des Blancs), qui optent préférentiellement pour Marine Le Pen.

 

Les votes Fillon et Le Pen au premier tour de la présidentielle de 2017 dans les communes de la Marne classées en premier cru

 

Les deux terroirs sont géographiquement assez proches et ces communes sont toutes classées en premier cru. Pour autant, leurs votent diffèrent sensiblement. Dans les deux zones, le vote Fillon + Le Pen avoisine les 60 %, ce qui traduit l’orientation très droitière du vignoble champenois. Au sein de ce bloc droitier, l’équilibre des forces se modifie en fonction d’un paramètre géographique, celui de la distance à Reims. En règle générale, le vote frontiste gagne en intensité quand on s’éloigne d’une grande agglomération. Cette « règle » semble également fonctionner dans le vignoble champenois. Les communes de la montagne de Reims sont privilégiées pour leur terroir, permettant la culture intensive de la vigne produisant le champagne, mais également en raison de leur proximité avec Reims. Elles offrent une cadre de vie appréciable et constituent une ceinture dorée rémoise protégée par la création du parc naturel régional de la montagne de Reims. Le prix de l’immobilier y est d’ailleurs nettement plus élevé que dans la région d’Épernay. En plus de « l’effet viticulteurs », le vote Fillon dans la montagne de Reims est dopé par la présence de cadres et de ménages aisés[4], que l’on retrouve moins dans les communes viticoles de la région d’Épernay, où le FN devient la force dominante. 

 

 

Hormis dans la montagne de Reims, un survote Fillon se distingue également dans d’autres terroirs, comme la côte des Blancs, mais également la côte des Bar, un des seuls points d’appui de la droite dans le département de l’Aube. Dans ce terroir, le vote FN se situe souvent entre 30 et 35 %, soit à peine en deçà du score observé dans d’autres campagnes de l’Aube. De la même façon, dans le sud de l’Aisne, les communes appartenant à l’appellation de champagne de la vallée de la Marne votent seulement un peu moins FN que les campagnes avoisinantes.

 

 

À l’instar des coteaux champenois, une bonne partie du vignoble bordelais offre également l’exemple de vignobles prestigieux et réputés mondialement, votant pourtant très fortement pour le FN et où François Fillon n’a guère rencontré d’écho. Comme le montre le tableau suivant, c’est le cas notamment à Pauillac, Saint-Estèphe ou Margaux. Les mécanismes mis en lumière en Bourgogne ou à Sancerre ne semblent pas fonctionner ici. La comparaison entre ces communes du Médoc et les communes des appellations saint-émilion et des appellations voisines (montagne-saint-émilion, pomerol, etc.) nous met sur la piste d’un autre paramètre que la renommée d’un vignoble, génératrice de retombées économiques importantes et engendrant un effet richesse. Ce paramètre, c’est celui de la nature des exploitations. Avons-nous affaire à des propriétaires indépendants relativement nombreux ou la vigne appartient-elle à des grands groupes qui ont racheté les châteaux et les propriétés ? Le statut de la propriété foncière joue en effet un rôle déterminant en ce qui concerne la captation de la manne financière générée par ces vins reconnus. Dans le Médoc, l’essentiel de la rente est ainsi capté par de grands propriétaires et les groupes financiers qui ont investi les châteaux et en ont pris possession. Comme le montre le tableau ci-dessous, la population locale compte très peu d’agriculteurs (donc très peu de viticulteurs). Et elle ne bénéficie donc que très peu d’un effet de ruissellement[5]. À l’inverse, à Saint-Émilion et dans les communes alentour, une bonne partie des vignes sont encore aux mains d’un nombre important de viticulteurs indépendants qui commercialisent eux-mêmes la production. Par leur entremise, le chiffre d’affaires vient donc irriguer ces communes, qui ont accordé des scores importants au candidat des Républicains et ont été moins sensibles au discours frontiste. 

Au premier tour de la présidentielle de 2017, le vote Fillon domine à Saint-Émilion quand Marine Le Pen s’impose dans le Médoc

Communes

% François Fillon

% Marine Le Pen

Écart François Fillon / Marine Le Pen

% d’agriculteurs dans la commune

Région de Saint-Émilion

 

 

 

 

Saint-Étienne-de-Lisse

36,9 %

21,5 %

+15,4 points

9,5 %

Saint-Christophe-des-Bardes

36,6 %

18,1 %

+18,5 points

5,4 %

Saint-Émilion

35,2 %

16,6 %

+18,6 points

6,2 %

Saint-Laurent-des-Combes

31,5 %

18,2 %

+13,3 points

8,4 %

Puisseguin

27,4 %

24,7 %

+2,7 points

10,6 %

Montagne

24,8 %

21,8 %

+3 points

6 %

Pomerol

23,9 %

23,6 %

+0,3 point

4,2 %

Médoc

 

 

 

 

Saint-Estèphe

17,8 %

37,3 %

–19,5 points

3,2 %

Pauillac

15,2 %

33,4 %

–18,2 points

1,7 %

Saint-Julien-Beychevelle

13 %

23,6 %

–10,6 points

0 %

Margaux

12,9 %

26,6 %

–13,7 points

0,4 %

Lamarque

10,4 %

39,5 %

–29,1 points

1,1 %

Cussac-Fort-Médoc

10,2 %

36,9 %

–26,7 points

2,5 %

 

Dans le Médoc, la progression du vote FN n’est pas propre aux communes viticoles. Dans ce territoire qui demeure enclavé, le sentiment d’isolement par rapport à la métropole bordelaise reste prégnant. Ce terroir, où les chasseurs sont nombreux, était un fief du parti Chasse, pêche, nature et traditions qui canalisait un vote protestataire. Aujourd’hui, c’est le FN qui prospère, le mouvement ayant conquis ce canton lors des élections départementales de 2015, aidé par la montée de la petite délinquance en milieu rural. À ces causes générales vient s’ajouter la mutation économique et donc sociologique qu’a connue le secteur viticole depuis le début des années 2000. Sous l’effet de l’arrivée de grands groupes et de la concurrence accrue, les châteaux ont progressivement abandonné un mode de fonctionnement paternaliste. Les ouvriers agricoles, nombreux dans ces communes viticoles, étaient logés dans des maisons mises à disposition avec potagers et poulaillers[6]. Depuis une vingtaine d’années, les châteaux et les propriétaires se sont séparés de leurs ouvriers et font appel à des prestataires de services qui leur fournissent de la main-d’œuvre souvent composée de travailleurs détachés d’Europe de l’Est ou d’immigrés maghrébins ou africains[7]. Cette rivalité sur le marché du travail avec une main-d’œuvre étrangère, mais également une dualité croissante de la société locale et le sentiment d’être livré à son sort alors que le territoire sur lequel on réside génère des fortunes créent un cocktail détonant propice au vote frontiste. 

Du « Midi rouge » au « Midi brun »

Si, comme on l’a vu, certaines régions viticoles prestigieuses tirent leur épingle du jeu notamment grâce à l’export, sous l’effet des changements de mode de vie et de consommation et des campagnes de santé publique, la consommation de vin, qui était très courante il y a quelques décennies, a considérablement reflué dans notre pays depuis les années 1960.

 

L’évolution des quantités d’alcool consommées par habitant par an

Source : OMS - Insee - OFDT.

Seuls 15 % des Français déclarent ainsi boire du vin quotidiennement, alors que ce comportement était majoritaire il y a une quarantaine d’années. L’analyse des données sur la fréquence de consommation montre par ailleurs que cette pratique demeure principalement ancrée parmi les seniors, dont toute une partie est restée fidèle au mode de vie qu’elle a connu dans sa jeunesse, alors que les générations qui les suivent ont une consommation beaucoup moins régulière et plus qualitative du vin. 

L’effondrement massif de la consommation de vin avec une division quasiment par trois du volume consommé par habitant en l’espace de cinquante ans a eu des répercussions économiques et sociologiques majeures dans les zones de production de masse. Ce fut le cas notamment dans le Languedoc-Roussillon, principale région viticole française, qui fournissait une grande partie du vin du quotidien et qui a été atteint de plein fouet.

 

L’évolution de l’encépagement en Languedoc-Roussillon

Source : Jean-Marc Touzard et Jean-Pierre Laporte, « Deux décennies de transition viticole en Languedoc-Roussillon : de la production de masse à une viticulture plurielle », Pôle Sud, n° 9, 1998, pp. 26-47.

Ainsi, en l’espace de quarante-cinq ans, le vignoble languedocien et roussillonnais a perdu progressivement près de 43 % de sa surface. Ce bouleversement n’a pas affecté que le paysage, mais aussi les structures sociologiques locales. Le nombre de caves coopératives est ainsi passé dans les quatre départements viticoles de la région (Gard, Hérault, Aude et Pyrénées-Orientales) de 550 dans les années 1970 à 370 en 1996 pour s’établir à seulement 200 en 2012. Or, dans ces terroirs, la coopérative viticole était, comme le soulignent Jean-Marc Touzard et Jean-Pierre Laporte, « bien plus qu’une unité économique. Elle était une institution locale jouant un rôle clé dans chaque commune via la diffusion des nouvelles normes techniques viticoles, la médiation avec l’administration et le relais de l’action syndicale viticole[8] ». Dans un espace marqué par l’imbrication des relations personnelles et professionnelles, lacoopérative occupait une place centrale. Dans cette région d’habitat groupé, la sociabilité villageoise se structurait ainsi autour de la famille, du club sportif, du « voisinage de vigne » et de la coopérative. Temps forts de la vie locale, les vendanges et les fêtes locales étaient placées sous le signe de l’entraide et du collectif, symbolisés par la coopérative, élément majeur de l’identité de gauche de ces terroirs du Midi rouge. 

Un zoom sur le département de l’Hérault permet de mesurer les répercussions électorales de ces mutations profondes. En 2017, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen ont obtenu tous deux des scores élevés. Mais, loin d’être imbriqués, ces deux votes ont chacun préempté des espaces bien délimités. La ligne de partage des eaux entre ces deux types de vote contestataire est fixée par le relief. Le vote frontiste est d’autant plus puissant que l’altitude de la commune est faible alors qu’inversement, le vote Mélenchon gagne linéairement en intensité au fur et à mesure que l’altitude augmente.

 

Hérault : Jean-Luc Mélenchon domine l’arrière-pays quand Marine Le Pen s’impose sur le littoral et dans la plaine viticole

 

 

 

Il ne s’agit bien évidemment pas de succomber à un déterminisme géographique primaire. Dans cette région, les types de peuplement et la nature des activités économiques sont très fortement indexés sur la situation géographique. Les communes à l’altitude la plus faible correspondent aux villes et villages situés sur la plaine littorale. Depuis une quarantaine d’années, cet espace a été transformé en profondeur sous l’effet d’une très forte urbanisation qui a modifié les paysages et l’activité économique : recul de la viticulture au profit de l’étalement urbain avec la construction de zones commerciales et de lotissements pavillonnaires.

Mais il n’y a pas que le paysage qui achangé. La sociabilité et les réseaux d’interconnaissance et de pouvoirs locaux ont été chamboulés par l’augmentation de la population et l’arrivée en masse de nouveaux habitants provenant d’autres régions ou de l’autre côté de la Méditerranée. C’est dans ces territoires fortement remodelés où le chômage, l’immigration, les inégalités de richesse et la délinquance sont élevés que le vote FN flambe. À une vingtaine ou une trentaine de kilomètres en direction de l’intérieur des terres, l’ambiance et les paysages changent quand on grimpe sur les contreforts du Minervois ou des Cévennes. Si le taux de chômage est également élevé, les sociétés locales ayant certes été frappées par le déclin de l’agriculture (mais cette activité reste présente), il n’y a pas eu de bouleversement démographique comparable à ce qui s’est produit dans la plaine viticole. Les « natifs » demeurent majoritaires, la moyenne d’âge est plus élevée et la densité de la population est nettement plus faible que dans la plaine littorale. 

Les deux espaces s’opposent terme à terme. La plaine et le littoral sont les territoires les plus densément peuplés alors que la densité est beaucoup plus faible dans le Minervois, le Lodévois et le pays de Thomières.

 

 

 

L’arrière-pays héraultais correspond à des paysages de garrigues et de causses alors que la plaine et le littoral demeurent le pays de la vigne. Toutefois, comme a l’a vu précédemment, du fait du recul historique de la consommation de vin de table en France, ce territoire a vu sa surface viticole se réduire considérablement au cours des dernières décennies, ce phénomène s’accompagnant d’une urbanisation très importante pour répondre à la pression démographique. Ces transformations profondes des paysages, mais aussi de l’activité économique dominante et de la population, ont déstabilisé ce territoire qui vote très fortement pour le FN (après avoir voté pour le PC puis le PS) alors que les collines et les Causses de l’arrière-pays, où la vigne était peu cultivée, sont demeurés fidèles à la gauche, les mutations socioéconomiques ayant été moins profondes. 

 

La région biterroise a été la plus concernée par les arrachages de vignes…

 

 

… et c’est également dans cette zone que le vote FN est le plus élevé

 

 

 

Dans une région comme le Languedoc-Roussillon, historiquement et structurellement favorable au FN, le très haut niveau de vote Le Pen dans la région biterroise peut en partie s’expliquer par un effet d’implantation locale. Bien qu’il ne soit pas membre du parti, la victoire de Robert Ménard à Béziers a permis à cette famille politique de s’ancrer encore davantage en bénéficiant d’une tribune et d’une vitrine de choix. La conquête de la mairie a d’ailleurs été suivie par celle des trois cantons biterrois lors des élections départementales de 2015 et par l’élection d’Emmanuelle Ménard, la femme du maire, lors des législatives de juin 2017. L’effet d’enracinement est incontestable. Pour autant, d’autres éléments entrent également en ligne de compte. Ainsi, les deux cartes ci-dessus font clairement apparaître un lien entre la déprise agricole et un vote FN élevé. C’est dans les communes où la vigne a le plus reculé que le vote Le Pen atteint ses plus hauts niveaux. L’arrachage des vignes est le symptôme des difficultés économiques d’une filière et, plus globalement, de toute l’économie locale, car l’activité viticole pèse encore beaucoup. Mais dans cette région, historiquement de monoculture viticole, l’arrachage des vignes revêt également une forte charge émotionnelle et politique. Elle vient douloureusement symboliser le déclin d’une région et nourrir la nostalgie d’un âge d’or révolu « où il y avait du travail et où le travail de la vigne payait ». Toutes choses étant égales par ailleurs, ces campagnes d’arrachage dans le terroir biterrois produisent le même effet sur les populations locales que l’arrêt des hauts-fourneaux en Lorraine. C’est tout un pan de l’histoire et de la fierté locales qui est ainsi mis au rebut. 

Cette histoire est émaillée de luttes sociales avec en point d’orgue la révolte des vignerons de 1907 qui enflamma tout le Languedoc. Du fait de la surproduction liée à de nouvelles méthodes de culture et des conditions climatiques favorables, les cours du vin s’étaient effondrés, entraînant dans la misère toute la population de la région qui protestait contre la chaptalisation (ajout de sucre dans le vin pour augmenter son degré d’alcool) et les importations de vins en provenance d’Algérie. Face à des manifestations rassemblant des centaines de milliers de personnes, Georges Clemenceau envoya la troupe pour ramener l’ordre. C’est dans ce contexte que le 17régiment d’infanterie, composé de conscrits héraultais, mit crosses en l’air et sympathisa avec les manifestants dans les rues de Béziers en juin 1907. Cette révolte « des gueux du Midi » et ce fait d’armes des soldats du 17régiment d’infanterie hantent encore l’imaginaire collectif[9]. Il rejaillit sporadiquement et les militants du Comité régional d’action viticole (CRAV), qui recourent à l’action clandestine pour défendre les intérêts des vignerons, se revendiquent de cette mémoire. Plus d’un siècle après cette révolte, le climat social reste tendu dans le vignoble biterrois. Les militants du CRAV s’en prennent épisodiquement à des sociétés de courtage ou des usines d’embouteillage et des sites de stockage pour protester contre l’importation de vins non plus algériens, comme en 1907, mais espagnols. La problématique est restée la même, mais la colère a changé de couleur politique. Dans un contexte d’économie globalisée, contrairement à d’autres terroirs viticoles plus prestigieux, qui profitent pleinement de l’ouverture des frontières pour exporter à prix d’or leur production, le vignoble héraultais, et plus particulièrement biterrois, moins renommé, souffre. Ces difficultés viennent alimenter localement un vote FN déjà puissant dans la région. 

Focus sur des vignobles anciennement communistes ou mélenchonistes

Dans le département voisin des Pyrénées-Orientales, le vote FN a également prospéré, mais il se heurte à la présence d’un vote Mélenchon élevé dans des terroirs viticoles historiquement acquis à la gauche, puis au PC. Ainsi, dans la vallée de l’Agly, le leader de la France insoumise parvient à virer en tête dans certaines communes comme Caramany ou Rasiguères, mais il ne s’impose que de très peu à Latour-de-France ou à Montner. Dans d’autres communes, comme à Maury, Tautavel ou Estagel, Marine Pen le surclasse assez nettement.  

 

Une forte rivalité Mélenchon/Le Pen dans le vignoble « rouge » roussillonnais au premier tour de la présidentielle de 2017

 

Comme le montre le graphique ci-dessus, le total des voix Insoumises et frontistes oscille partout entre 50 et 60 % des exprimés, donnant à ce terroir une forte coloration contestataire, les candidats Macron et Fillon étant réduits à la portion congrue. Ce dernier bénéficie en revanche d’un certain soutien dans un autre terroir catalan. Le candidat LR atteint ainsi 27,8 % à Collioure. Sur ces collines escarpées, on cultive la vigne et on y produit un vin très réputé. Cet atout géographique et économique est complété par la beauté du site et du petit port, qui en font une destination touristique prisée. Comme dans le cas de Sancerre, les retombées économiques se concentrent sur un périmètre très restreint. Le vote Fillon se situe ainsi nettement en retrait dans les deux communes voisines de Port-Vendres (18,2 %) et d’Argelès-sur-Mer (19,4 %) alors que le FN y prospère : respectivement 34,5 % et 30,2 % pour Marine Le Pen (contre seulement 18,5 % à Collioure). 

L’existence d’une implantation historique de la gauche communiste ne se traduit pas systématiquement par un vote important en faveur de Jean-Luc Mélenchon. Certains terroirs « rouges », où la viticulture est encore pratiquée, ont subi d’importants bouleversements économiques et démographiques avec un renouvellement des générations et une transmission défaillante de la tradition politique locale au cours des dernières décennies. C’est le cas notamment du vignoble de Saint-Pourçain-sur-Sioule dans l’Allier, bastion s’il en est du communisme rural. Dans la patrie d’André Lajoinie, l’audience du PC a progressivement décliné et ses structures militantes ont vieilli, tout comme ses relais dans le syndicalisme agricole, jadis très actifs[10]. Jean-Luc Mélenchon y enregistre des scores inférieurs à sa moyenne nationale : 14,2 % à Bransat, 15,9 % à Chareil-Cintrat, 16,5 % à Saint-Pourçain-sur-Sioule ou 16,7 % à Montord. Dans toutes ces communes, ce candidat se classe en troisième ou en quatrième position. On a là un exemple de dislocation d’un fief électoral historique, mais pas d’un basculement univoque, dans la mesure où la pole position varie selon les communes. La densité de viticulteurs étant assez faible dans ce terroir, le profil sociologique et politique n’est plus vraiment typé.

Dans le département du Loir-et-Cher, on trouve un autre exemple d’un ancien terroir « rouge ». Les communes de la vallée du Cher comptaient de nombreux petits propriétaires travaillant la vigne. Cette sociologie particulière constitua longtemps le terreau d’un vote à gauche, puis d’un vote communiste. Mais la physionomie de ce territoire a changé également et les petites exploitations ont progressivement disparu, même s’il compte encore une activité viticole. La disparition de ce peuple de petits vignerons a sonné le glas du vote communiste dans ce terroir mais, l’activité viticole n’étant pas très florissante, le vote Fillon est également assez faible. Dans ce territoire excentré aux confins de la Sologne, c’est le FN qui a raflé la mise en prospérant sur la tradition contestataire de ces villages, comme le montre le tableau ci-dessous.

 

Le vote au premier tour de la présidentielle de 2017 dans les communes viticoles de la vallée du Cher

Communes

% Marine Le Pen

% François Fillon

% Jean-Luc Mélenchon

Villefranche-sur-Cher

35,5 %

20,8 %

12,4 %

Gièvres

32,7 %

23 %

15,5 %

Châtillon-sur-Cher

31 %

18,9 %

18 %

Meusnes

31 %

24,3 %

12,6 %

Angé

30,5 %

20,6 %

16,9 %

Pouillé

30 %

17 %

15,6 %

Selles-sur-Cher

27 %

19,2 %

17,6 %

 

Il est en revanche un terroir viticole dans lequel le candidat de la France insoumise est arrivé en tête. Il s’agit du vignoble d’Arbois dans le Jura dont plusieurs communes ont massivement voté pour lui. C’est le cas à Arbois (26,2 %), mais aussi à Montaigu (27 %), aux Planches-près-Arbois (30 %) et à Maynal (30,7 %). Dans cette dernière commune réside et travaille un viticulteur, ami de longue date du responsable politique et qui a introduit le bio dans ce vignoble. Ayant passé une partie de sa jeunesse dans ce territoire, Jean-Luc Mélenchon y possède attaches et soutiens, ce qui s’est traduit électoralement.

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