Vous êtes ici

Europe

Fenêtre sur Gênes (4) : économie ligure et pyramide des âges

3
Simon Clavière-Schiele

Depuis sa ville de Gênes, en Italie, Simon Clavière-Schiele, un artiste français, raconte chaque semaine le quotidien de son quartier confiné : il revient aujourd’hui sur les spécificités de la vie économique dans la région de Ligurie et sur l’impact que l’épidémie de Covid-19 peut y avoir.

Dans la région de Gênes où 40 % des entreprises sont à l’arrêt complet, certains trépignent pour reprendre leurs activités, d’autres beaucoup moins, se sachant potentiellement exposés au virus dans le cadre professionnel.

Comme partout, les perspectives sont extrêmement sombres et le risque de faillites en chaîne pour les PME est alarmant. Les aides promises par l’Union européenne arriveront-elles à temps ? Quid de leurs répartitions, des processus de relance et du très haut risque de détournement par la criminalité organisée ? L’antimafia a déjà découvert des projets de montage que la mafia calabraise est déjà en train d’échafauder pour remporter les futurs de marchés de mise aux normes hygiéniques antivirales des maisons de retraites.

Malgré l’augmentation significative de la mortalité des personnes âgées vivant de leurs retraites, le système de solidarité ne peut même pas tabler sur l’arrêt du versement des pensions des milliers de morts de la pandémie pour espérer reprendre son souffle. Ici, c’est en fait le travail qui est en danger de mort !

L’article premier des principes fondamentaux de la Constitution italienne est sans équivoque : «  L’Italie est une République démocratique, fondée sur le travail  ». Une vision qui contraste avec le projet esquissé dans le premier paragraphe de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789 qui proclame que «  les actes du pouvoir législatif, et ceux du pouvoir exécutif pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés ; afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution et au bonheur de tous  ». Alors, travail ou bonheur ? La très théorique méritocratie italienne ou la très exotique French Dolce Vita ?

Les deux, mon capitaine ! À Gênes, pour certains septuagénaires ou octogénaires, le «  dolce travail  » est une philosophie de vie. Et on peut les observer au grand jour avec délectation dans les ruelles du centre-ville vaquer à leurs saines et productives occupations. Oui, ici, certains «  anciens  » créent de la richesse – c’est le cas de Marchesa et Adriano, qui tiennent le petit bar surnommé Gli Asinelli, du nom d’un apéritif à base d’écorce de quinquina, l’arbuste dont est extraite la quinine, elle-même participant de la formule de la chloroquine ! Un breuvage 100 % local qu’ils débitent par centaines de litres du mardi au samedi à une foule d’étudiants et d’habitués accrocs au «  corochinato  », le cœur de Quinquina. Et ce n’est peut-être pas un hasard si la prospérité de ce couple aux sourires indéfectibles est boostée depuis des dizaines d’années par la revente de cet élixir de jouvence, car c’est un médecin génois Sebastiano Bado, sorte de précurseur du professeur Raoult, qui le premier l’aurait promu et popularisé au XVIIe siècle. Il aurait en effet été le premier à importer ce remède secret à base de quinquina qui fut donné à la femme du nouveau vice-roi du Pérou, la comtesse de Chinchòn, en proie à une violente fièvre. Et si les jésuites l’accusent de leurs avoir volé la primauté de la découverte et de falsifier allègrement l’histoire, il n’en demeure pas moins que le quinquina et sa version alcoolisée sont indissociables des nuits génoises.  

Quand on demande à Marchesa et Adriano s’ils voudraient s’arrêter de travailler, la réponse fluctue plus souvent en fonction du chiffre d’affaires que des soucis de santé et autres périodes de repos qui éloignent parfois nos deux tourtereaux de diamant de leur comptoir. N’ayant pas de nouvelles depuis le début du confinement, j’espère que la bonne âme du docteur Sebastiano Bado veille sur eux !

Autre patriarche très indécis quant à l’arrêt définitif de ses activités, Marcello Cambi est un élégant et discret monsieur qui a fondé la maison de ventes aux enchères la plus active d’Italie à la sueur de son front. Ce Toscan installé à Gênes qui, jusqu’à peu, se faisait une joie de vous servir à table dans le petit palais qu’il avait transformé en café s’est lancé en affaires il y a cinquante ans avec un bed and breakfast et une certaine propension à chiner. S’il a officiellement passé le relais à ses enfants, il est néanmoins toujours impliqué dans la vie de son empire, présent dans plusieurs villes d’Italie et à Londres, et dont le volume en ligne a parfois atteint des records mondiaux grâce notamment à son excellent positionnement sur le marché asiatique.

Mais revenons à Gênes qui est justement devenue la ville d’Italie comptant le plus de maisons d’enchères. Un phénomène en partie dû au nombre toujours plus important de biens mobiliers issus d’héritages qui se déversent sur le marché. Non, les pompes funèbres, l’État, les notaires et les héritiers ne sont ici pas les seuls à profiter des adieux au monde terrestre des vieux Ligures. L’après Covid-19 leur offre une perspective de croissance indéniable !

Le phénomène du vieillissement est d’ailleurs depuis quelques années devenu une des principales sources de réflexions et d’études de la part de pouvoirs publics, des universitaires, du corps médical et des réseaux d’entrepreneurs. La silver economy, comme on l’appelle en Italie – en anglais dans le texte comme à peu près tout ce qui relève du vocabulaire de l’entreprise de l’autre côté des Alpes –, est, derrière le tourisme, le principal objectif de la Région Ligurie en termes de développement de son attractivité. Il est vrai le territoire a tout pour plaire : un climat doux, une côte magnifique surplombée de montagnes et un marché immobilier au plus bas offrant la possibilité d’acquérir des biens de grande qualité tant en ville que sur la Riviera à des prix souvent facilement inférieurs de 50 % à ceux pratiqués sur la côte d’Azur pourtant limitrophe. Autre point positif, un taux de délinquance plutôt contenu comparé aux grandes régions voisines, PACA d’un côté et Lombardie et Piémont de l’autre. Mais faire venir d’autres retraités pour gonfler les rangs d’une population toujours plus vieille est-il néanmoins souhaitable pour la Ligurie ?

Comment un territoire où la moitié des habitants (voire finalement beaucoup plus en ajoutant les enfants, et les chômeurs) sont inactifs peut-il se projeter dans l’avenir ? L’exemple génois préfigure-t-il le sort de l’Europe ?

La pandémie de Covid-19 et son triste cortège de disparitions ne devrait au final «  même  » pas métamorphoser en profondeur la pyramide des âges. Les nombre de jeunes actifs diminuera beaucoup plus en proportion que celui des personnes vivant des pensions qu’ils sont censés financer. Le mécanisme de solidarité va donc probablement s’inverser, les seniors étant directement ou indirectement mis à contribution en prêtant de l’argent à leurs enfants et petits-enfants. Il serait criminel, comme le gouvernement Monti n’avait pas hésité à le faire dans le cadre de sa politique d’austérité, de diminuer les retraites.

Les jeunes professionnels ligures eux, déjà très tentés par l’expatriation avant le début de la crise, le seront probablement encore davantage dès que la mobilité sera rétablie en Europe. Mais dans quel état trouveront-ils l’Europe à la fin de la crise sanitaire ?

Anna, la jeune interne anesthésiste qui dans le cadre de sa spécialisation devait aller travailler dans un hôpital de Bruxelles en octobre prochain, ne sait toujours pas si elle peut espérer maintenir son programme. Elle vit aujourd’hui confinée à domicile après avoir été diagnostiquée positive au Covid-19 et attend, maintenant qu’elle est en bonne voie de guérison, le résultat des deux prochains tests pour savoir si elle peut ou non repartir au front.