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Controverses contemporaines sur les Lumières (1945-2019)

15/04/2019 4’
Stéphanie Roza Stéphanie Roza
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Philosophie militante par excellence, la pensée des Lumières a suscité dès le XVIIIe siècle des prises de position pro ou contra passionnées, dont les enjeux politiques n’ont échappé à personne. À l’occasion d’un colloque international qui se déroulera à Rouen du 23 au 25 avril 2019 à Rouen, en partenariat avec la Fondation, Stéphanie Roza revient sur les controverses philosophiques autour des Lumières, d’hier à aujourd’hui.

Dès 1774, Johann Gottfried Herder fustige « l’abstraction » du rationalisme et de l’universalisme des philosophes. Quinze ans plus tard, la première Déclaration des droits de l’homme condense en quelques articles qui feront le tour du monde la nouvelle conception de l’homme, de sa dignité intrinsèque, de ses prérogatives inaliénables et opposables à tout gouvernement arbitraire. Malgré la modération politique de ses rédacteurs, et même dans une certaine mesure contre cette modération, elle légitime par avance toutes les révoltes contre l’oppression en laissant espérer une amélioration significative de la condition humaine en général. Elle provoque la colère d’Edmund Burke, outré de l’hybris des révolutionnaires qui s’arrogent un droit d’inventaire sur des institutions civiles, politiques, religieuses pluriséculaires, au nom d’improbables droits de la raison[1].

Les Réflexions sur la Révolution de France[2]  d’Edmund Burke constituent l’acte de naissance d’une importante tradition anti-Lumières et contre-révolutionnaire en Europe, qui va s’enrichir au fil des siècles de grandes figures intellectuelles et politiques parmi lesquelles Joseph de Maistre, Thomas Carlyle, Hippolyte Taine, Friedrich Nietzsche, Ernest Renan ou Oswald Spengler. Rapidement, les représentants de cette tradition prennent pour cible, en plus du rationalisme, du libéralisme et de la démocratie, les courants socialistes et communistes, qu’ils perçoivent à juste titre comme des produits de la Révolution française. De son côté, la gauche européenne dans toutes ses composantes (socialiste, communiste mais aussi anarchiste) s’affirme au XIXe siècle comme une héritière privilégiée de la philosophie des Lumières et de la radicalité politique de la Révolution. Jusqu’au tournant du siècle, aucune figure de la gauche ne fait exception dans l’allégeance au legs illuministe, même si la plupart de ces figures, de Karl Marx à Mikhaïl Bakounine en passant par Louis Blanc, s’inscrivent dans une perspective d’approfondissement voire de dépassement de l’œuvre du siècle des Lumières : il s’agit en particulier d’aller plus loin dans la voie de l’égalité sociale. Malgré tout, l’héritage des Lumières n’est jamais critiqué en son fond ; personne ne s’avise en particulier de remettre en cause le rôle de la raison dans la compréhension du monde social ou de l’histoire, ni ne considère qu’il convient de revenir en deçà de la rupture politique et sociale de 1789.

Au tournant du siècle, les coordonnées du débat connaissent un premier changement d’ampleur. La gauche française sort partiellement fracturée d’une séquence marquée par l’affaire Dreyfus : après s’être laissés convaincre de la nécessité d’une union sacrée avec le reste du camp républicain contre le danger nationaliste et antisémite d’extrême droite, les militants voient avec stupéfaction et rage les alliés de la veille faire tirer sur les ouvriers en grève et pourchasser les syndicalistes. Parmi eux, une poignée d’intellectuels regroupés autour de Georges Sorel concluent au caractère pernicieux de l’héritage des Lumières et de la Révolution française, d’où est sortie la république bourgeoise traîtresse. Georges Sorel est le premier auteur venu de la gauche à publier deux ouvrages, Les Illusions du progrès et Réflexions sur la violence, ouvertement dirigés contre le double legs de la philosophie et de la Révolution du siècle des Lumières. Son plus célèbre épigone, Édouard Berth, auteur des Méfaits des intellectuels, lui emboîte le pas dans le rejet du rationalisme abstrait, de l’hypocrisie du progrès, mais également des chausse-trappes de la démocratie et de l’égalitarisme des Droits de l’homme. Édouard Berth est un des syndicalistes révolutionnaires qui, dans le cadre du Cercle Proudhon, travaille à une alliance entre l’élite du prolétariat et les royalistes de l’Action française pour renverser l’ordre républicain. La philosophie antidémocratique, antirationaliste mais aussi antisocialiste de Friedrich Nietzsche sert de cri de ralliement à ces étranges rejetons du mouvement ouvrier organisé. Le Cercle Proudhon ne survivra pas à la déclaration de guerre de l’été 1914. Toutefois, jusqu’en 1939, le nietzschéisme de gauche reste à la mode dans de petits cercles d’intellectuels critiques à la fois du réformisme social-démocrate et du stalinisme ; ce genre d’accointances ne protégeant pas en revanche d’une certaine fascination pour le fascisme dans les années 1930 : de ce point de vue, Georges Bataille constitue un cas exemplaire.

Cependant, c’est à partir de la Seconde Guerre mondiale que la critique des Lumières par la gauche va prendre une tournure inédite par sa violence et sa radicalité. En 1942, Theodor Adorno et Max Horkheimer, deux philosophes juifs allemands réfugiés aux États-Unis font paraître la Dialectik der Aufklärung[3] (littéralement, « dialectique des Lumières », traduit en français sous le titre Dialectique de la raison). Paradoxalement, alors même qu’ils ne partagent ni les projets ni les accointances politiques douteuses des soréliens, ils vont beaucoup plus loin qu’eux dans la radicalité critique puisque, non contents de renvoyer les Lumières kantiennes et l’immoralisme sadien dos-à-dos, ils accusent la raison en général d’être « totalitaire ». Là où Georges Sorel, épargnant notamment la raison pascalienne, limitait la portée de sa critique aux rationalismes des deux derniers siècles, les Francfortois chargent l’Aufklärung de tous les malheurs de l’humanité depuis la haute Antiquité, et vont jusqu’à déceler dans les catégories logiques élémentaires du discours des germes de domination et de hiérarchie entre les êtres. La raison est présentée comme une puissance funeste qui réduit la nature entière à un ensemble de données quantitatives et manipulables sans ménagement, qui détruit toute pensée non calculatrice et prive la vie humaine de tout sens individuel ou collectif.

Malgré les appels à un nécessaire dépassement de cette funeste « dialectique de la raison », l’ouvrage s’attarde essentiellement sur le phénomène de « l’autodestruction » supposée de la raison d’où aucune solution, ni philosophique ni politique, n’émerge clairement. Dans cette première et spectaculaire formulation, la condamnation sans appel de la raison et des Lumières par la gauche semble une voie sans issue.

Pourtant, la démarche va (indirectement) faire des émules. Alors que la Dialectique de la raison demeure longtemps inconnue du public cultivé français, ce sont essentiellement les antirationalistes Friedrich Nietzsche et Martin Heidegger qui, dans l’après-guerre, transmettent à une partie des intellectuels français leur haine du XVIIIe siècle. Un étonnant paradoxe, là encore, pour des auteurs qui proclament par ailleurs leur volonté de lutter contre toutes les dominations… Les concepts de raison, de progrès, puis d’universel deviennent dans la seconde moitié du XXe siècle autant de champs de bataille qui n’opposent plus seulement, comme c’était le cas auparavant, les anti-Lumières conservateurs à leurs défenseurs progressistes. Désormais, les lignes de fracture passent au sein même de la gauche entre les tenants d’une démarche rationaliste, même critique, comme Jean-Paul Sartre, Lucien Goldmann ou György Lukács, et ceux qui affirment que l’émancipation et la lutte contre les dominations passent par un rejet radical de cette démarche. Les plus illustres de ces « anti-Lumières de gauche » s’appellent Michel Foucault ou Jacques Derrida. La question de l’humanisme est le terrain du même genre de lutte interne à la gauche : elle met aux prises ceux qui, à la suite de Michel Foucault mais également de Claude Lévi-Strauss ou de Louis Althusser, proclament la « mort de l’homme », et ceux qui cherchent à maintenir une forme d’humanisme philosophique et politique.

À partir des années 1970, Michel Foucault est rejoint par des épigones moins brillants et intéressants que lui mais avec lesquels il ne manquera pas de nouer une alliance stratégique : les « nouveaux philosophes », notamment André Glucksmann[4], s’autorisent de sa philosophie pour fustiger à leur tour la raison des Lumières, matrice selon eux de tous les totalitarismes. Les limites de la cohérence élémentaire sont vite atteintes car ces nouveaux philosophes, qui récusent en bloc l’héritage illuministe, se posent en même temps en champions des Droits de l’homme.

Enfin, à partir de la fin des années 1970, une nouvelle ligne de fracture s’ouvre à gauche autour de l’héritage des Lumières. Un autre foucaldien, Edward Saïd, affirme dans son ouvrage L’Orientalisme que le discours de l’Occident sur l’Orient est un dispositif de savoir-pouvoir inséparable et complémentaire des autres mécanismes de la domination coloniale : « un style occidental de domination, de restructuration et d’autorité sur l’Orient[5] ». Sa démarche rejoint celle des « études subalternes » indiennes, développées autour de l’historien Ranajit Guha, qui prétendent s’émanciper du cadre épistémologique et philosophique des sciences sociales traditionnelles accusées d’ethnocentrisme occidental. C’est donc à la fois le rationalisme, mais également l’universalisme hérité des Lumières qui se retrouvent sous le feu de nouvelles critiques : ces deux principes d’analyse de la réalité seraient le véhicule d’un impérialisme qui, non content de s’imposer sur le plan militaire, économique et politique, aurait encore vocation à façonner les manières de penser. Les études postcoloniales ou décoloniales contemporaines, contemptrices de la raison « impériale blanche », sont les héritières de cette heuristique du soupçon.

Le colloque organisé à l’université de Rouen les 23-24-25 avril 2019 a pour premier objectif de dresser un état des lieux du champ de bataille contemporain autour de l’héritage des Lumières. Dans le cadre de controverses devenues particulièrement complexes, puisqu’elles opposent des positions adverses à l’intérieur même des camps politiques traditionnels, il sera l’occasion de tenter de faire le point sur les différents degrés et sur la nature des reproches adressés au legs illuministe. Comment, en particulier, caractériser les critiques « de gauche » par rapport aux critiques conservatrices plus traditionnelles ? S’agit-il de critiques entièrement neuves, ou présentent-elles des accointances, peut-être inconscientes, avec les anciennes critiques ? Par ailleurs, que dire de la confrontation contemporaine de l’héritage des Lumières aux nouvelles coordonnées de la situation mondiale, sur les plans écologique, technologique mais également politique ? Que peut-il rester de la foi dans la raison et les progrès de l’humanité face au désastre climatique, aux angoisses suscitées par le posthumanisme, et à la recrudescence inattendue du fanatisme religieux ? Sans prétendre apporter de réponse définitive à ces problèmes, les débats auront pour objet de remettre les fondements idéologiques de la modernité au cœur de la réflexion.

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